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VOICI UN TEXTE PARU DANS LA PRESSE
MAIS ,ICI, SANS LES 4 COUPURES
BERNARD-HENRI LÉVY ET SON "SAINT SARTRE"
par Claude Jasmin
Monsieur l'éditeur, votre
jeune lectorat doit savoir qu'après la guerre, Sartre fut pour
nous, jeunes artistes et intellectuels du Québec, une lumière, un phare,
un modèle de conduite pour la gauche québécoise. À Montréal, à cette
époque duplessiste, on avait osé monter, dans une suite d'hôtel, sa pièce
mise à l'index, "Huis Clos" ‹L'enfer c'est les
autres"‹ devant un Sartre médusé. Cela avec notre surdoué comédien
Robert Gadouas, hélas suicidé prématurément. En Europe, Sartre enrégimentait
dorénavant sous ses drapeaux rouge communiste une majorité
d'existentialistes. Le maître déclarant: "un anticommuniste est un
chien!" Le "Livre noir du communisme parle de: "veaux
suiveurs et aveuglés".
J'avais lu une première
biographie du "pôpa" de l'existentialisme écrite excellemment
par Annie Cohen-Solal (Seuil éditeur). Récemment, j'ai lu celle de
Bernard-Henri Lévy (Grasset éditeur). Renversant! C'est, le plus
souvent, une hyper super hagiographie, c'est "Saint
Sartre", comme il y eut le "Saint Genet" de Sartre,
assommant d'éloges Jean Genet, le réduisant longtemps à l'impuissance.
Tenons-nous bien, selon Lévy, récupérateur insolent, Sartre est mort en
odeur de sainteté. Le chantre aveuglé des dictateurs ‹Staline, Castro
et Mao‹ y est transformé en négateur de ses ouvrages, repentant
spiritualiste. Une imposture, une fumisterie que même le goguenard
Bernard Pivot n'osait pas condamner sur son plateau tant ce Lévy nouveau
l'intimidait.
DEUX ÉCHECS DE SARTRE
Cohen-Solal avait bien narré les premiers
cheminements politiciens de l'auteur de "L'être et le néant",
de "Critique de la raison dialectique". On y voyait d'abord un
Sartre fêté, avant le conflit mondial, adoubé par le "maître"
de la NRF-Gallimard, un Gide qui, devant le manuscrit du premier roman,
"La nausée", affirmait:"Il a du génie, faut publier".
Un peu plus tard, la France envahie par les Nazis, Sartre va tenter de réunir
tous les résistants et fonde donc un groupement. Il part (avec sa caisse
de résonance, Simone de Beauvoir, chercher des appuis solides. Or, dans
le Midi, Gide, retraité de tout, lui claquera la porte au nez. Or,
Malraux, en attente de jours meilleurs lui aussi, lui rétorque:"Non,
je n'embarque pas, c'est trop tôt". Dépité, Sartre n'arrive donc
pas à constituer son mouvement unificateur. Premier échec grave pour
Sartre. À Paris, les nazis allemands et leurs collabos vont tolérer la
présentation de ses pièces de théâtre (dont "Les
mouches") qui sont d'un tel symbolisme qu'ils ne dérangent donc pas
le nouvel ordre établi, 'brun".
Cophen-Solal raconte
qu'après la guerre, Sartre tente, nouveau essai politique, de réunir
tous les socialistes (communisants ou non). Ignorant total de la
"praxis" politique, Sartre va encore échouer complètement et
la brillante biographe constate que ce deuxième échec "électoral"
entraînera le philosophe dans sa funeste dérive: le stalinisme aveugle.
Sartre décide donc de rallier une "grosse machine politique
efficace": le parti communiste français, aux ordres de Moscou. Ainsi
Sartre, jadis "esprit libre", s'englue dans le totalitarisme
soviétique. "Un anticommuniste est un chien!"
AU STALAG, SARTRE MUE!
Jeune prof de collège au Havre, comme
sa "servante" Simone-le-Castor, le premier Sartre était un
libertaire pessimiste, un individualiste farouche, (aussi, ce fut publié
et commenté) un sinistre suborneur de mineure. Il va muer. Soldat (météorologue-amateur)
lors de sa captivité, le néantiste, le nauséeux, le nihiliste ouvre les
yeux, découvre les vertus de la fraternité soldatesque et le voilà
transformé en néo-solidaire. Libéré du stalag allemand, pour
raison de santé, ce sera donc cette première tentative de ralliement et
son premier échec. Les autres c'est encore l'enfer! Et viendront
ses "noces noires" avec l'horreur, le dictateur Joseph Staline.
N'importe quelle arme pour déstabiliser l'infâme "bourgeois de
droite" qui règne sur la France libéré, le Général De Gaulle. Il
va le haïr de toutes ses forces, sans cesse. "Élections, piège à
cons!" Complètement déboussolé, devenu vieillard ahuri, récupérateur
des extrémistes, Sartre va même fleureter avec le terrorisme. Il se réjouira
du massacre célèbre aux Jeux olympiques en Allemagne.!
L'ex-farouche misanthrope, l'Alceste dédaigneux,
deviendra le zélateur du totalitarisme. Invité à Moscou, il joue
l'aveugle, ignoblement, contrairement à Gide qui avait dénoncé
courageusement le soviétisme.. En 1956, Sartre fermera les yeux face à
l'écrasement de Budapest Il faudra attendre 1968, Prague sous les
chars moscovites pour qu'enfin il se secoue un peu. Cohen-Solal,
objective, sans juger, raconte tout cela. Au fameux "Congrès de la
paix" ‹ infernale machine de propagande déguisée en grand concile
du pacifisme et où plusieurs Québécois candides vont accourir‹ Sartre
trône et se fait applaudir: "Le salut des hommes viendra par
le soviétisme". Je sors d'une relecture du livre de Simon Wiesenthal
qui illustre efficacement le lien entre nazisme et soviétisme. Surtout
en Autriche-l'antisémite.
L'enquête philosophique",
600 pages, de B.-H. Lévy forme le pavé d'un odieux pacte de
solidarité ignoble entre philosophes, avec, ici et là, quelques
reproches édulcorés. "Le siècle de Sartre" tente de
transformer ce misérable, cet allié des dictateurs ‹Staline,
Castro et Mao‹ en "Saint Sartre". Lecture déroutante
pour ceux qui ont lu Cohen-Solal et appris définitivement que notre
héros de jadis, notre phare du temps de notre jeunesse naïve, fut le
"collabo" actif du totalitarisme, le chantre d'un marxisme dévoyé.
À TU ET À TOI AVEC SARTRE!
Or, dans le sac de l'hagiographe, il y
a un drôle de chat et Lévy va le faire sortir. D'abord, confidence éclairante,
B.-H. Lévy nous apprend qu'il fait un retour au judaïsme. Pourquoi
pas? Vive le ré-enracinement! Or, quelle coïncidence?, Lévy nous révèle
que, sur son lit de mort, Sartre lorgnait lui aussi vers le judaïsme.
C'est que le vieillard cacochyme s'est déniché une nouvelle "caisse
de résonance", une nouvelle "'Simone", un certain activiste,
ex-militant d'extrême gauche, de "la Cause du peuple" plus ou
moins retraité, Victor Serge. De son vrai nom, Benny Lévy. Il est
l'ultime confesseur de Sartre. Ce jeune effronté est à "tu et à
toi" avec le vieux maître. Ce Lévy-numéro-deux brasse
Sartre, le secoue, le fait renier ses ouvrages et ses actions. Le
repentir tardif a été enregistré et se fait vite imprimer,
puis le jeune "abbé-rabbin" court porter ce brûlot au Nouvel
Observateur. Son directeur, Jean Daniel, en tombe sur le cul, contacte
Sartre pour s'assurer qu'il ne s'agit pas d'un canular. Mais non, Sartre
persiste et signe. L'auto-révisionnisme, l'aveugle Sartre, se fait lire
dans la revue de Daniel sous le titre "L'espoir maintenant". En
format livre, ce sera: "Pouvoir et liberté".
Stupeur partout! Un
disciple s'écrie: "C'est un affreux détournement de
vieillard!" C'est le scandale dans la chapelle sartrienne de stricte
obédience. Ce Sartre en Saül sur un étrange Chemin de Damas révolte
les entourages de l'aveugle soi-disant contrit. Malade gravement, aveugle
et faisant sous lui, ses zélotes avancent qu'on a mis Sartre "à
la question".
Or, dans "Le siècle
de Sartre", Bernard-Henri Lévy, lui, n'y voit aucune manipulation.
Mieux, il découvre que le confesseur de Sartre, Benny, fréquente, tout
comme lui, le vieux philosophe judaïque parisien, Levinas. Que ce Lévy-numéro-deux
fut une sorte de "go-between" entre son illustre moribond
et ce philosophe de la judaïtyé. Pour B.-H. c'est Sartre-nouveau-né!
C'est le rimbaldien Paul Claudel à une messe de minuit, à
Notre-Dame, derrière une colonne, qui se convertit! L'aveugle voit enfin
la lumière, découvre un lien inédit entre solitude (Sartre rédigeant
"La nausée") et solidarité (le Sartre du stalag), qu'il aurait
suffit que Sartre sache mieux lier ces antipodes.
RÉCUPÉRATION HONTEUSE
Ce Lévy-numéro-deux,
Benny, a donc été l'exorciste de Sartre. Horresco referens! Voici
Sartre en "témoin de Jéhovah". De Yahvé! Muni de ce témoignage
"agonique", B.-H. Lévy court chez son gourou Levinas et découvre
que le "baby-sitter" du "vieux Sartre", ce Benny
en veste de cuir, fréquente lui aussi le même guide spirituel, Levinas.
Alors B.-H. sous-titre un chapitre: "Un Sartre juif?" Avec
un point d'interrogation mais il répond: "oui!" Un
peu plus loin, B.-H. sous-titre: "Juif comme Sartre". Voilà
donc Sartre, grand sceptique, athée farouche, agnostique impétueux,
sauvé par Le Livre, par le message biblique de l'ancien Testament. Faut
le faire!
Ce jeune exorciste,
Benny, est maintenant, nous apprend B.-H., exilé en Israël où il étudie,
se spécialise dans le Talmud. Conclusion: le grand hérétique, Sartre, a
pu mourir en paix! Pour clore son enquête-biographie, B.H. Lévy raconte
que le poète Mallarmé disait qu'un jeune poète qui meurt ce n'est
qu'un fait divers( pauvre Rimbaud!) mais qu'un vieil écrivain,
au moment où enfin il comprend tous ses moyens, où il est enfin disposé
à commencer son oeuvre, et qui meurt, cela, ‹ seulement cela‹ est une
tragédie! Alors, B.-H. va conclure: il faut donc excuser les déraillements
de Sartre. Mourant,. avance-t-il sans rire, Sartre était redevenu un tout
jeune homme, un homme nouveau, prêt à vraiment commencer son oeuvre.
C'est écrit, noir sur blanc.
Après avoir paralysé, juste
avant la guerre, pour deux décennies le romancier Mauriac par une
critique vitrioleuse, dans la NRF: ("Dieu n'a pas d'imagination et M.
François Mauriac non plus!") après avoir assassiné symboliquement
son ami Camus (pour "L'homme révolté" et "Le mythe de
Sisyphe") dans sa revue "Les temps modernes", après avoir
sanctifié trois dictateurs ‹emprisonneurs et installateurs de camps
pour dissiendente et esprits libres‹ Sartre confessé est rajeuni,
pardonné, en état de grâce! Le moribond se trompait sans cesse mais,
potion magique, poudre de perlimpinpin, le Sartre-Lazare, tout rajeuni,
sortant de son tombeau, allait tout recommencer.
On s'incline bas devant cette
"récupération". Pas par respect. Par envie de vomir. C'est le
vaillant Hugo de "Les mains sales" ‹pièce que Sartre
interdisait de représentation par courtoisie envers les soviétiques‹
masqué en Hoderer hallucinant. Ça suffit. Je m'en vais relire le roman
"La nausée", tant aimé à 20 ans, relire "Les mots",
splendide autobiographie de son enfance, tenter de revoir "Les mains
sales" (avec Daniel Gélin) en vidéo-cassette. À la Boîte
noire? Comme on relit le Céline romancier malgré son antisémitisme
effroyable du temps de l'Occupation en France. Ou Louis Aragon, le poète,
malgré son stalinisme puant.
Est-ce que, sur son lit de
mort, le philosophe B.-H. Lévy, nous fera le coup, à son tour, de renier
tous ses ouvrages? Ce serait trop facile. Sartre fut l'entraîneur néfaste
qu'il fut, point final! Cette grotesque fable d'un Saint Sartre, illuminé
par judaïté impromptue, ne colle pas. Il faut relire le
"Sartre" d'Annie Cohen-Solal et éviter la foutaise de
cette enquête folichonne.
On en discute à "claudejasmin@claudejasmin.com".
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