1-
Trois jours
hors journal ?
Eh oui.
Maintenant que le « beau » temps est revenu…Quoi ?
IL y aurait le temps « laid » ? Le mauvais temps
durant des mois ? Le temps méchant ? Allons, il y a de beaux
jours même au plus creux de l’hiver quand Galarneau-qui-est-au-
ciel fait scintiller la neige en mille milliards de mini-diamants
dans une allée de sapins.
Ce matin, pleins feux au firmament
mais à dix heures,
terminé. Ciel gris ! Sortie de la couchette de bonne heure ce
lundi car Aile a
retrouvé sa femme de ménage favorite —récemment revenue de
Floride, l’époux en santé précaire—
et lui a préparé le terrain des lavages et dépoussiérages
du mois de mai. La guerre ménagère
!Les grandes manœuvres. Je me tasse. Silence bonhomme
encombrant : l’homme.
Bientôt midi, lumière nouvelle au
ciel laurentien. Pas « percées de soleil » comme prédisait
Jocelyne Blouin jadis (avant la grève) mais « percées de
lumière… un peu fade. Derrière ma porte de bureau
—où pendent deux vieux crucifix venus de mon enfance et le chapelet de
papa-l’ultramontain— j’entends un brouhaha du grand ménage.
Ouvrages inévitables. Moi dans l’abri. Grouille pas l’homme !
Souvenir : enfant, ma
mère à ses travaux printaniers avec la bonne gaspésienne. C’était
aussi : silence et grouille pas ! Ou « va jouer dehors,
ouste l’encombrant ! La vie ne change pas ?
Je devrais remonter de la
cave-atelier le bénitier doré de ma chambre d’enfant, conservé…par…par…Fétichisme
catho ? Il est bien joli, un ange avec son petit bol (à eau bénite)
sur le bedon .
Samedi, au beau soleil, s’amènent
donc nos invités, les Faucher. Pas loin… de leur lac Marois.
Françoise en grande forme n’appréhendant pas trop tout ce
boulot qui fond sur elle. D’entrée de… visite : «
Ah vous, mon grand chien fou, je vous ai vu à TVA, hier, défendant
les crucifix à l’hôtel de ville. C’est un lieu laïc, Claude
, allons ! » Me voilà lui servant mes arguments. Notre passé
à faire accepter, à assumer,
par tous, Juifs ou immigrants, et par nous-mêmes devenus
des non-pratiquants en majorité…, Montréal d’abord nommé
« Ville-Marie », les débuts héroïques, Marguerite Bourgeois, première étonnante « maîtresse
d’école », Jeanne Mance, première valeureuse « infirmière »,
Maisonneuve, tous grands catholiques intrépides, généreux
visionnaires, des gens hors du commun, notre « culture
historique » ou notre « histoire culturelle »,
je fais des inversions pour tenter de la séduire.
Rien à faire.
Je finis par : « Et si, Françoise, c’était
des objet d’art, disons des crucifix sculptés par un Baillargé,
hein, hein ? » Alors, là, elle hésite à répondre, me
sourit et me dit : « Ouais, là, peut-être ! »
On rit et on boit des apéros au soleil.
Jean nous raconte travailler— un peu pour rire— à un
vague projet d’écriture fort captivant où il va jouer des
similitudes et de son imaginaire à partir des amis communs ! Le
polygraphe, moi, je l’encourage, j’aime pas trop l’idée des
écrits mi-fiction, mi-réalité mais il s’agit ici d’une
fantaisie. Le soleil de fin d’après-midi transforme l’eau du
lac, de notre côté, en lave volcanique. Chez eux, au Lac Marois,
le soleil se couche autrement et ils n’ont pas ce même effet de
coulée de métal en fusion.
On finit par entrer et c’est la
« bouffe d’Aile », une sorte de fricassée, de
bouillis, « potte-rose », que sais-je, au fort goût
de vin généreux. Au dessert : son triomphe et nos
acclamations car elle a très bien réussi —premier essai— sa
crême-caramel (ou crème renversée ?) ; « dévoration »
dévote donc d’une sorte de « flanc » dont Jean
—comme moi— raffole.
Suite de nos causeries intempestives
au salon après les cafés. Six heures des libres parlementaires !
Libres, sans parti organisé. Avec nos farces, nos « sérieusetés »
aussi. Ce terrifiant Jean-Marie Le Pen aux élections de
demain ? Fera-t-il 20 ou bien 30 % . Frayeur de Françoise,
Jean, lui, toujours plus calme et plus fataliste, s’amuse de son
anxiété.
Le couple se souvient d’un récent
long séjour dans le quartier parisien du Canal Saint-Martin où
ils se retrouvèrent… minoritaires ! Leur désarroi. Ils nous en
avaient parlé au retour et ils en reparlent samedi soir.
Je dis qu’il aurait fallu, ici, en
France, partout, deux
choses : Premier point : que l’on fasse en sorte que
tous ces immigrants puissent s’installer un peu partout et non
les enfermer en ghettos dans des zones sinistrées. Qu’il faut
pour l’harmonie, entre « vieux »
et « jeunes arrivés » en un pays, qu’il puisse se
former une intégration réelle. Avec efforts mais des deux côtés.
Car, trop souvent maintenant, les exilés se fichent bien de cette
intégration. Pourtant essentielle pour l’épanouissement de
leurs enfants. Se méfier alors des « chartres de droits »
où aucun « devoir » commun, collectif n’est évoqué.
Ces chartres-sans-devoirs qui atomisent les collectivités,
individualisent à outrance, installent la sordide mode « victimisation »,
l’irresponsabilité.
Françoise et Jean semblent en
convenir, en tous cas gardent le silence, ne répliquent pas.
La comédienne émérite dira qu’en effet il y a une
sorte de limite à la capacité d’absorption d’une société
—dans un temps donné— aux afflux d’émigrants.
Autrement c’est les problèmes
actuels —et pas juste en France, on le sait bien — ces ravages
de nervosité chez les vieux installés et, un jour ou
l’autre, montée de xénophobie, terreau fertile pour les
démagogues lepennistes.
Ce problème de l’intégration est
partout en pays industriels avancés. Jadis c’était plus
facile, il n’y avait pas les envahissements rapides.
Deuxième point : je dis aux Faucher : « L’idéal
aurait été que les riches, nous, les prospères, avancés
technologiquement,
l’on fasse
—dès les années ’50— le maximum, par solidarité humaine,
pour aider ces pays des suds. En exportant nos technologies, nos
savoirs et des régiments (pas de soldats) d’experts payés par
l’État.
Qu’il fut plus… avantageux de les
laisser croupir chez eux, de les exploiter (via les prétentieuses
colonies) et, plus tard, de les laisser grimper très nombreuxses
dans les nords. L’on fermait les yeux, au début : vaste et
commode source de « main d’œuvre à bon marché »,
pas vrai ? Un
esclavagisme nouveau « soft ».
Pour les taches ingrates dont les « installés » ne
veulent plus.
Ils m’écoutent alors je continue :
« Pour cela, j’aurais consenti à payer très cher en
taxes et impôts, très, très cher, pour que ces pays de notre
tiers-monde —Amériques pauvres au sud, avec Haïti, etc.—
puissent accéder,
chez eux, et au plus tôt, aux mêmes progrès que nous. Le déracinement
actuel n’est qu’une solution misérable. Place aux débrouillards,
aux rares bourgeois et que les autres périssent !
On se tait un moment. Combien
d’occidentaux « gras-durs » auraient consenti de
verser de grandes parts des salaires pour que ces populations
n’aient pas que cette terrifiante solution : s’expatrier.
Le déracinement de quelqu’un est toujours une choix navrant,
dommageable à l’être humain. Je me souvenais des très émouvants
aveux de Françoise quand elle nous confiait les terribles affres,
la bousculade terrifiante —face aux us, coutumes, etc— au début
de leur arrachement de la France en 1950.
Dostoievsky : « Être
apatride, le pire des sorts humains ».
Unique choix de survivance ?
Quitter sa patrie, quêter, se débattre —dans une autre sorte
de misère— pour progresser un tout petit peu. Les problèmes éclatent
vite. Le maudit ghetto, une progéniture sans avenir —le
terrible manque d’emploi.. La délinquance. La grogne. Surgit le
fascisme des indigènes fragilisés, bousculés. Et un extrémisme,
un Front National qui fait du score.
2-
Le bouquet
offert à Aile, vendredi matin, s’embellit, on dirait. Je l’ai
vue (Aile pas le bouquet) l’admirant et le déplaçant sans
cesse. Un oiseau-mouche de bois y est greffé, cadeau de chez
« Mademoiselle Hudon, fleuriste ». Boutique voisine.
J’en oubliais, l’autre fois, quand j’ai voulu illustrer la
chaleur d’un village. Oublis : la papeterie —mes
tubes d’acrylique ou de gouache, mes encres, plumes et
pinceaux— du Boulevard Ste Adèle, la petite imprimerie sous le
théâtre, « Au coton fleuri » boutique ancienne si
sympa aux grosses armoires 1900, le très vieux et bon marché
cher « Petit
chaudron » de l’autre coté de la rue, où les soupes sont
si bonnes. Plus au nord, le cher bonhomme Théoret et sa vieille
quincaillerie rénovée, lui et ses piques, ses quolibets
chaleureux. ’en oublie.
Samedi soir, je sors mes récents
essais graphiques sur papier-journal (les pages de petites
annonces). Françoise en dira : « Fort amusant, on
dirait des trucs faits en Inde ! » J’en déchirerai deux
ou trois, sur huit, le lendemain. Avec le goût d’y retourner au
plus tôt. Essayer autre chose, hier, riant, j’ai dit à Jean :sur
du papier-cul, non ?
Mon voisin Jean-Paul J., anarcho sur
les bords, lui aussi, me chicane : « Oublie-ça
tes crucifix à la mairie de Montréal, je t’en prie. »
À lui aussi je sors mon argumentaire-culture et le
« assumons le passé catho » en adultes ! Ne veut rien
savoir mais il rigole tout en m’aidant à redresser le quai
qu’un vent très puissant —jeudi— a poussé de travers.
Ce matin, dans son mini parking de
briques modernes, ma voisine du sud —femme de juge— me parle
en souriant alors que je vais visiter ma boîte postale. Je ne
comprends pas. Ça m’arrive de plus en plus souvent. Je lui
souris et risque…d’acquiescer à des propos badins sans doute.
Ma gêne désormais…celle de devoir trop souvent faire répéter
les gens. Je fais mine d’avoir compris. La honte d’un handicap
embêtant en maudit. Saudite vieillesse ! Quand je raconte cela à
Aile, elle prend une mine sincèrement compatissante, dira même : «
Mon pauvre chou ! » Elle l’aime son vieil infirme
vaniteux. Je la
mordrais !
3-
Je relis le
courriel de l’ex-camarade radiocanadien, Blanchette. Il
osait sortir, cette « scie » maudite, que nous
avons été peu accueillant pour nos émigrés jadis et qu’alors
on n’aurait qu’à s’en prendre à nous-mêmes si ces
nouveaux venus (d’Italie, de Grèce, du Portugal etc.) sont allés
chercher cette « accueil chaleureux » chez nos Anglois
! Ouash ! J’enrage chaque fois que l’on nous sort cette
menterie.
Un
jour le dramaturge Marco Micone —Italo-québécois
anglophone converti totalement au français désormais et
Dieu merci car il est talentueux !—
sort cette niaiserie à une Rencontre des écrivains.
Voulant sans doute nous culpabiliser et nous instruire sur
le fameux « manque d’accueil et donc
le racisme de nos parents. J’avais bondi et
l’avais engueulé.
Il avait fini par dire la vérité.
Sa première version nous chicanant : « On
l’avait refusé à l‘école française à son arrivée
d’Italie. » Bien. Mes questions. Comment cela ? J’
apprendrai qu’il avait dix ans (ou douze ans), qu’il ne
parlait pas un mot ni de français ni d’anglais mais, malgré
cela, ses parents exigeaient qu’il puisse poursuivre normalement
ses études commençées en Italie, donc, que Marco soit installé
en… telle année, disons la
quatrième année (ou en sixième année, peu importe).
Marco Micone me dira : « Refus
net. Leur raison : ne parlant pas un mot de français, je ne
comprendrai rien, ne pourrai pas suivre les autres et je serai
injustement un « dernier de classe ». Quand mes
parents vont à l’école protestante anglaise, c’est :
« Venez, entrez, bienvenue
! »
Il m’explique que l’on avait une classe chez ses
« bons » Anglais pour les émigrants. Offre donc de
cours spéciaux, de « rattrapage en anglais »
quoi, il put donc s’instruire sans perdre une seule année
de scolarité. C’était clair et je lui ai dis.
D’abord, nos francophobes désiraient grossir, ralentir
leur minoration. Aussi ils étaient tout disposés à en payer le
prix fort avec leurs classes spéciales.
Ensuite :cette minorité riche et, forcément,
dominante, avait les moyens de se payer des classes d’intégration,
pas nous.
Enfin, nous étions nettement majoritaires —même si
pauvres collectivement, traités en minoritaires colonisés—
aussi nous n’éprouvions aucune insécurité ethnique. Aucun
motif de zèle pour assimiler au plus vite ces enfants émigrants
non-francophones.
À l’école où j’allais
pourtant, il y avait nombre de jeunes italiens, nés ici évidemment,
intégrés très normalement, les Martucci, DiBlasio, Greco,
Diodatti, Colliza… et aussi des Libanais, des Syriens
francophones, tel Edmond Khouri, mon petit voisin.
Toute La vérité, c’était cela. Marco ne disait plus
rien. J’espère que le sieur Blanchette lira tout cela.
J’ajouterai ceci : les émigrants —exilés ici souvent pour
des raisons de pauvreté économique— estimaient, jugeaient, et
rapidement, notre
déplorable statut social. Ils constataient —lucides— que le
pouvoir (donc l’avenir de leurs enfants?) était du côté
« bloke » des choses en ce Québec d’avant les années
’60 et ’70. Alors !
4-
Pour enfoncer
le clou ? Dans quel pays du monde y a-t-il des systèmes
d’accueil ? Non mais, qu’est-ce que c’est que cette foutaise ?
Si vous décidez d’aller vous intégrer
aux Scandinaves ou aux Italiens tiens, aux Finlandais ou aux
Espagnols, trouverez-vous une organisation d’accueil vous
cajolant ? Mais non. Rien. Rien du tout ! Informez-vous. Vous
devrez vous débrouiller comme n’importe quel émigrant. Et est
normal, correct.
Je ne parle pas des bonzes qui débarquent
avec des millions de dollars et offrent d’ouvrir une usine hein
? Mon cul avec cette idée —léchecultiste— d’un accueil spécial.
On doit être ouverts aux nouveaux venus (c’est terrible de
devoir s’exiler), généreux, aimables, gentils, tout ce qu’on
voudra. Sans plus. Par simple conduite normale, humaine.
5-
Aile partie se
promener et ira à la poste : elle a besoin de marcher, la
nicotine lui manque affreusement. Pour moi aussi c’est un deuil
si terrible que j’ai acheté samedi matin du tabac et sorti mes
vieilles pipes. Aile grimace me voyant bourrer une pipe et
l’allumer. Ma honte. Salaud de tricheur ! Retour D’aile :
mes clés oubliés enfin sont revenus du Château Laurier de Québec.
Un numéro du « Croc ». Une bulletin des « anciens »
de l’Assomption dans lequel j’ai rédigé un petit papier
folichon sur l’ex-maire, Léo Jacques, aussi décorateur retraité
de la SRC, comme moi. Envie de relire mon récit publié en 1979,
« L’Outagagasipi » (nom amérindien de la rivière)
narrant les débuts de ce village.
6-
Lectures :
j’ai achevé avant-hier ce drôle de témoignage du « boulanger
interdit » de Rouyn, Léandre Bergeron, exilé, lui, du
Manitoba tout comme son célèbre frère le « radiocanadien »
Henri Bergeron.
J’hésite à juger sa philosophie.
« Comme des invités de marque », en 165 pages,
raconte —en une sorte de…oui, « journal »—
l’élevage, passez-moi ce mot, de ses trois filles. Aux noms
incroyables : Deidre, Phèdre et Cassandre. Très souvent
Bergeron le naturaliste parle vrai. Quand il juge écoles-prisons,
diciplime niaise, domination candide des adultes, programmes débiles
et lents, experts aux avis contradictoires, etc.
Mais…oh que de « mais »
en le lisant ! Risques ? Dangers ? Oh oui ? Socialiser à la
« sauvageonne », durant deux décennies, trois
enfants, en refusant toute aide organisée, la société ambiante,
l’ordre (!) social, est-ce un bon moyen, un moyen parfait pour
que ses enfants puissent assouvir le normal instinct grégaire.
C’est lui, ce besoin « d‘être comme les autres »
qui peut rendre heureux des enfants normaux. Que cela soit
plaisant ou déplaisant, nos enfants devront se débrouiller et
grandir et s’épanouir (si possible) dans une société donnée.
La réformer en gang, en bandes, en mouvements concertés, en
partis, en groupes, en sociétés organisés, oui, mais tenter de
vivre à l’écart… S’en détacher si complètement…hum !
J’aurais eu peur. Est-ce du courage chez l’auteur ou un refus
égotiste ? Eh !
A-t-il pensé à lui ou à ses
enfants vraiment ? Bergeron fut un populaire et fameux rebelle dès
son installation à Montréal, jeune, Rebelle à l’enseignement
de notre histoire, non sans raison. Il publia un « petit
manuel » effronté, iconoclaste, qui fit florès chez
Parti-Pris . Il le fut aussi, rebelle, face au rejet snob de nos
patois. Un autre livre, sur nos jargons, nos parlures, eut grand
succès.
Ses façons singulières pourtant arrachent parfois l’adhésion.
Il y a un aspect « P’tite maison dans la prairie »
qui fait sourire. On y trouve, ça et là, de la sentimentalité
bien naïve, aussi une sorte de volonté farouche à laisser la
liberté totale sans aucune grande discipline. Or on dit tellement
que les caractères se forment face à l’opposition (des parents
si souvent).
Ce papa « chum », bon
copain, va à l’encontre de la psychologie la plus aine,
la moins fourbe, qui recommande la figure d’autorité, nécesaire
à la maturité de ceux qui grandissent. Comment trancher ? Léandre
ne s’opposait en rien aux désirs de ses trois « déesses »
! Il en est tout entiché, c’est très évident. C’est un prof
d’anarchisme mais d’une belle délicatesse. Il a les mêmes
soucis (écologiques et autres)
pour sa petite ferme, soignant amoureusement quelques bêtes
que…parois, il faudra saigner ! Eh, la vie réelle !.
Je ne sais vraiment pas trop quoi en
penser. Il faudra que j’y réfléchisse. Il faudrait que
j’aille vivre dans son « rang » à McWatters —son
village aux portes Rouyn-Noranda — que je puisse observer ses
trois filles, en somme que je puisse juger sur place quoi ! Et moi
en juge, non merci ! Il y a que cette toute petite famille a vécu,
vit comme en réclusion des autres, à l’abri du groupe humain
environnant et c’est avantageux ^parfois, désavantageux aussi
sans doute. Mais voilà que maintenant,
l’aînée tient le magasin des pains et brioches de ce
papa-artisan (en sursis comme les journaux l’annonçaient )
et c’est déjà un fort bon contact quotidien avec une
partie de la population. Une autre participe aux foires champêtres
des alentours, l’été, à des concours équestres.
À la fin, une anecdote fait mal :
quand l’une des sœurs veut passer une audition, à Montréal,
pour étudier le théâtre, elle n’a aucun prof —ou
coach— pour la préparer (tirade de Cyrano !) et pas même
quelqu’un pour y aller avec elle simplement lui donner la réplique.
Elle ira seule et sera refusée. J’ai trouvé ça triste. Mais
vivre en une région éloignée fait cela à n’importe quel
jeune ambitieux d’entrer à la prestigieuse « École
nationale ».
Curieusement, l’auteur ne nous fait
point voir la collaboration de sa compagne, la maman des trois
« formidables » sœurs ! Quand, —c’est rare—
elle est nommée, c’est par l’expression : « leur mère ».
Très bizarre cela, non ? Reste une lecture captivante, déroutante
ici et là, bien pleine d’interrogations car Bergeron oublie
—ou esquive— de répondre à bien des questions d’un lecteur
intéressé.
7-
J’ai parlé
de ce « Jasmin sur barbelés » d’Esther Gidar (éditeur : « La
plume d’oie», une maison d’ici). Et j’ai dit mon intérêt
à apprendre comment on vivaient
une famille juive et bourgeoise, jadis (1950), dans un beau
quartier du Caire. Un autre livre m’avait apporté ce genre de
plaisir. En Égypte encore une fois. C’était
les merveilleux « Récits de notre quartier »,
c’était signé Naguib Mahfouz. J’avais été si surpris de découvrir
une enfance et des lieux, si proches, si loin.
Fascinant ainsi de savoir que le
monde de l’enfance est partout, toujours le même. Ce petit
Naguib, devenu vieux, se souvenait des cordes aux linges qui
battent au vent, du guenillou ambulant, des fruits volés aux étals,
des « comics books », de la « strap » à
l’école, du premier baiser volé, d’un ti-coune surnommé
No’ no’ et des mûres aux murs du monastère voisin.…
Bref, c’était mon jumeau ! C’était
« la petite patrie » de Mahfouz, si éloignée de
Villeray, la mienne et, à la fois, si semblable.
8-
J’ai enfin
commencé le livre —recommandée ici et là— signé par feu
Hervé Guibert : « Le mausolée des amants ».
On est bien loin des souvenirs
d’enfance radieuse et pauvre de Mahfouz. Après une cinquantaine
de pages, je suis tout divisé. Voilà un jeune parisien, issu
d’un milieu bourgeois, qui est un grand malade. C’est un
journal mais sans datation aucune ! Qui va de 1976 à 1991, une
quinzaine d’années sur seulement 400 pages ! Avare ? Mesquin?
Constipé ? J’en aurais, moi, pour
7,000 pages. Au moins.
Chaque page est bourrée d’entrées,
quatre lignes, vingt lignes, cela varie. Sans aucune indication :
pas de titres, ni sous-titres. Des notes. Et toujours, comme en
toile de fond, sur un
même thème : enculages et enculés. Sodome en
action, matin, midi et soir. Et la nuit ? Bin.. masturbations
diverses, onanisme d’obsédé. Est-ce que cela se soigne, se
dit-on ? Est-ce qu’un analyste (freudien ou lacanien peu importe
) un jour, bientôt, voudra résoudre ce cas ?
Faut dire que le héros mort
aujourd’hui, ce H.G., semblait tout content sur ce rapport
compulsif, maladif, pathologique. Un livre comme un concours de
sordides fellations dans des toilettes publiques, avec
l’obsession —à chaque page ou presque jusqu’ici (va-t-il se
calmer pus loin ?)— de jeunes garçons.
On lit ? Oui,
on lit partagé entre la pitié et l’écœurement. Mais
on tourne les pages car Guibert savait faire voir et
mettre en mots. Entre ses dragues pour enculer ou se faite
enculer, des vues ordinaires sont bien pochardées. Des
silhouettes croisées dans un bus, dans le métro, dans un bar,
dans un café…à Paris surtout mais aussi à Venise, à Berlin
ou à Cracovie, sont brossées
avec un bon talent, à l’occasion avec un très fort don. Il se
déplaçait souvent en vue d’articles pour on ne sait trop
quelle pubication, c’est vague.
Voyages fréquents donc, attention,
c’est, ce T. —j’anticipe—
le cordon ombilical, le lien et le « bellus casi ». Être
ou ne pas être avec T. Ce Thierry ( à sa mort, on en sut
davantage), jeune compagnon infidèle, à la sexualité variable,
est son bat blessant (sans jeu de mots). Mort, lui aussi, il
aurait eu épouse et enfant. Bref, c’est la pénible fresque
d’une faune déboussolée dont on jase au
théâtre ou cinéma pour happy fews.
C’est un livre avilissant mais tout garni de jolies
fleurs, —flore riche sur fumier bien
gras — une prose vivace, celle d’un rédacteur très
compétent qui aura été la victime d’un… virus —ou quoi
donc ?— lamentable. Il se peint volontiers aux couleurs de ce
pathétique rôdeur en veine de cochonneries, tel un vilain
« petit-garçon- vicieux-sous-des-balcons ».
Dans notre enfance, on a en a tous
connus au moins un, n’est-ce pas ?
C’est infiniment triste. Nos critiques enthousiates, la
Laurin, le Fugère, ne pipait mot sur ce côté noir du livre. Ça
ne se fait pas en milieu littéraire et c’est bien con. Guibert
se dira volontiers
« pourri », « voyeur » et « pornocrate. ».
On voudrait qu’il ose s’examiner plus ouvertement —plus
courageusement ? Oui. Cette déréliction assomme vite le lecteur.
Il y a les trouvailles. Le Hervé défunt n’était pas du genre
dont les gazettes nous entretenaient récemment : « Formons
un couple comme les autres. Adoptons un enfant !»
Est-il victime du sida comme je le subodore ? Il ne
commente pas sa maladie : juste un peu de sang un matin, des
pustules un autre. Un soir, une plaie aux yeux, une nuit, une
trace sur la peau …mystère ! Il parlait, ici et là de ses
cheveux qui tombaient, de sa vanité blessée. Mystère !…
Aile l’a lu avant moi. Je pense
qu’elle l’a terminé. Elle disait qu’il lui fallait changer
de livre, faisant pause du Guibert, tant la recherche « garçonnière »
devenait lassante. Aile n’a rien d’une moralisatrice. Je
compris moi aussi, et vite, que c’est en effet une lecture
—pas du tout troublante comme le souhaite ces auteurs—
assommante. On y voit quelqu’un en danger et il n’y a personne
pour le secourir dans son désert où fourmillent des larves tarées.
Connivence avec la déchéance ? Un : « On crèvera
nombreux ? »
Encore une fois, les critiques d’ici en disaient du bien
et c’est justice mais pas un seul n’indiquait aussi, par delà
le talent, tout le grand et long pan de déliquescence d’une puérile
complaisance. Cela est très grave. lDes voyeurs observant ce
voyeur, grand amateur
de photos pornos, voilà la matière de fond. Monde curieux que
notre petit monde snob qui n’osent dire un seul mot contre le
sordide d’un tel …mausolée.
9-
Hier soir,
attendant « Campus » à TV-5, on a vu Céline Dion,
René son gérant, Garou, un abonné de « LA » firme,
Goldmannn, un chansonnier à elle, un bn vieux vétéran, le vieux
Barclay, Varclay ?, un
nom comme ça et tout ce monde réuni avec l’animateur Michel Drucker,
fidèle pâle valet et souscripteur volontaire de cette
« schmala » charlemagnesque. Les trois chroniqueurs de
ce « Vivement dimanche », d’habitude bien capable de
vacheries fines, se montrèrent dégriffés complètement. Deux
belles tounes néanmoins. Un grand talent dans la chanson pop.
Quand on questionne la jeune femme
sur les dangers ou les bienfaits de la mondialisation…c’est
misérable. Aussi pourquoi ce genre de question ? Même bouche
ouverte et puis tentative molle quand on la gratte sur qualités
et défauts de la France par rapport aux USA. Pourtant deux
domaines fréquentés souvent. Un seul fait étonnant, renversant :
Céline dira : « Je me sens plus à l’aise en
anglais qu’ en français dans les talk-shows et je ne sais pas
trop pourquoi. »
Il y eut un drôle de silence sur les banquettes
d’honneur !
Le « Campus » de
Guillaume hier soir ? Pas fort. Souvent plate ! Eh ! Tout le monde
a une moyenne au baseball comme au hockey…Comment finira cette série
Ouragan-de-Caroline versus Habitants-de-Montreal ? On verra,
verrat !