bonnement. En continuant. Modestement. Pour ceux,
au moins, qui nos entourent. Un devoir simpliste. Le devoir d’être
léger malgré tout. Rappelez-vous : nous avions un problème
et notre mère disait : « Avance. Donne le bon
exemple. » Le bon exemple. Illustrer un fait indiscutable,
vrai qu’on a de la chance, ici, en ces temps-ci, en Amérique-du-nord-la-chanceuse.
2-
Vendredi midi.
Montréal. Aile s’ ira à ses courses dès notre arrivée à
Outremont. Trouver des casseroles, des plats : aubaine notée
au « la Baie » de Rockland. Moi, je file luncher avec
les garçons de Daniel, comme promis. Thomas, « congé pédagogique »
est chez lui. Fougueux, il me saute dans les bras comme
lorsqu’il était tout petit. Cet enfant m’aime fort. Son
chien, Zoé, lui aussi, que de belles façons frénétiques dans
le portique, rue des Coopératives. Départ vers Sophie-Barat, pas
loin, pour ramasser Simon, le grand frère. Pâtes au « Pasta
Extress », rue Fleury.
On jacasse. Ces deux ados me semblent
en pleine forme. C’est bon de les voir si souriant, en santé
totale, ouverts, curieux, généreux. Ils m’écoutent raconter
le garçon « aux doigts disparus » au Van Houtte de
Val David . Ils rient. Thomas me parle de ses prouesses en
skateboard, sa passion parascolaire actuelle. Simon m’annonmce
qu’il Il laisse son job d’« emballeur » au marché
Métro du coin. Travail aux vacances d’été, pas avant. Bravo !
Les études ? Cette question ?
« Ça va, papi, ça va. » L’un a un 90% en français,
l’autre a eu un 100% en telle matière. Mon Dieu, moi, dans mon
temps de collège, je ramais péniblement dans le 60% et ça me
forçait. Est-ce que l’on pondère les notes de nos jours ? Hum
!
Arrêt chez un Jean Coutu pour
collation. Permission de petits cadeaux pour « la fête des
mères », dimanche. « Non, non, Lynn préfère des poèmes,
des dessins, elle a insisté là-dessus. On n’achètera rien »,
me dit Thomas. Que beaucoup de gommes à mâcher. Un livre à
rabais pour le papa. À propos de bouddhisme, son sujet de réflexion
actuel. Reconduite de Simon boulevard Gouin, l’ancien couvent de
filles des Sœurs du Sacré-Cœur est devenu un gros complexe pour
« clientèle » —mot d’aujourd’hui—
mixte. Plein
de jeunes Noirs. Haïtiens de Montréal-Nord ? Sans doute.
3-
Revenu au
foyer, Lynn qui travaille seulement trois jours par semaine, fait
des tisanes. On jase de tout, de rien. J’en fume une. Une
seulement. Eux ont vraiment cessé de fumer
et tiennent bon. Je les admire. « Allons promener Zoé »,
dira Daniel. Ce noiraud excité tire, à m’arracher le bras, sur
sa laisse. Arrivé au parc, liberté, il ârt en fou. Fait la
revue « reniflante » du parc. Un temps plutôt
couvert, comme on dit. Tant pis. Le vent n’a pas cessé depuis
deux jours, ici comme dans les Laurentides. Soudain, un écriteau
et je prends conscience du nom de ce vaste parc :Jean-Martucci.
« Qui ? Tu le connaissais ? » Je parle de lui. Élève
doué et sage du Grasset. Un « premier de classe » et
pieux… dont on se méfiait un peu les cancres. Martucci sera
ordonné prêtre,
deviendra un expert en livres sacrés anciens, rédacteur en la
matière au Devoir, un jour, il deviendra « le »
brillant délégué du Québec en Italie. À une émission d’ « Avis
de recherche », il m’apparut soudain sur l’écran de télé
et me questionna : « Claude, pourquoi, à moi, tu
passais pas ton petit roman ronéotypé, hein ? » J’avais
bafouillé. Pas envie de révéler en ondes : « On te
« trustait » pas maudit fifi des
moines, éternel premier de classe ! » Niaiseries de
cet âge bête.
4-
Arès la
merveilleuse halte chez mon fils, je file vers la rue Saint-Hubert,
angle Ontario. Quartier bigarré. Vie vive dans ces alentours. Un
western ! Décor anarchique. Stationnement rue Saint-Christophe où
j’aperçois des maisons rénovées bien jolies. Rue Saint-Hubert,
bureau d’avocats-criminalistes, un édifice bancal, louche
presque, où m’attend l’équipe d’Alain Gravel pour mon témoignage
filmé sur le Villeray quelque peu pégrieux et
sur le bandit effrayant, longtemps ennemi public numéro 1,
un as des évasions (onze ou douze !) et surnommé « Le chat »,
Richard Blass.
Bandit dangereux, garçon pourtant né
(rue de Castelnau), baptisé, communié, confirmé dans ma bonne
paroisse Sainte-Cécile. En mémoire de ce lascar terrifiant,
j’avais composé ce roman noir : « L’armoire
du Pantagruel », car, au bar Gargantua, rue Beaubien, Blass
avait assassiné dans « l’armoire à bière »
13 personnes. Troublante
fin de carrière. Blass se fera tué (oui !) par la police dans un
chalet de Val David. Comme la police assassinait son célèbre
homologue (en coups furieux) Mesrine à Paris !
Découverte sympa : le père de mon caméraman
—petit monde, le Québécois !— est le fils de Jean Beaudin,
le cinéaste de l’esthétique adaptation filmique de mon roman
« La sablière ». Je lui raconte des anecdotes
de notre entente de jadis. Et lui me dira : « Ah, ce
conte « La Sablière » tourné aux Îles de la
Madeleine ! A la fin, on voulait plus manger de maudits homards.
Écœurés nous étions !» On rit. Le preneur de son, lui, est le
neveu du romancier Poulin (« Volkwagen Blues »). Il me
dit que la belle-maman de cet oncle-écrivain est la proprio du bâtiment
parisien où —au coin de la concierge—
travaille le Poulin.
Le vent rempironne mais le jeune
Beaudin ne craint rien et commande que l’on tourne l’entretien
sur le toit de l’édifice. « Derrière vous, dit-il,
regardez, il y a plein de ruelles et ce sera comme
l’illustration des ruelles du votre temps,
de celui de Richard Blass. » C’est bon. On tourne,
silence !
5-
Plus tard, je
dévorerai la chère pieuvre grillée à la mode libanaise. Nos
bonheurs, à Aile et
moi, à « la Sirène de la mer », rue Dresden, tout
proche de notre pied-à-terre du Chemin Bates. Yam, yam !
Soudain : « Ah, Claude ! Bravo pour votre
article publié avant-hier dans le Devoir en l’honneur de Sita
Riddez. C’était formidable, très poétique. » C’est
Jean-Marc Brunet, ex-aspirant-boxeur de Villeray, devenu
millionnaire avec ses magasins de produits naturistes. Il nous dit
qu’il était son élève —comme le fut mon épouse décédée
et l’Aile bien aimée
—rue Durocher. Qu’il y a connu, élève aussi, sa compagne de
vie, la si mignonne Marie-Josée du téléroman populaire,
« Rue des Pignons », signé Mia Riddez, sœur de Sita.
Oui, le monde québécois est tricoté serré.
6-
Avant de
partir parler du bandit villerayien, plus d’encre dans ma
machine à Saint-Adèle. Ashh ! Je déteste cela. Peur ! Jamais
certain de bien savoir soigner ces… bobos ! Je note la marque,
la sorte, ah pis, j’emporte la boite et la fiole, supposément
vide ! J’ai vu, tiens, une petite « bio » de Serge
Lagacé. À Télé-québec. 60 minutes. Un bandit repenti. Il a
fait les mille mauvais coups et , souvent , du pénitencier.
Maintenant, le surnommé « Coq de Montréal » fait des
figurations dans des films…de bandit !
Une gueule ! Un film vite fait hélas.
Un de ces « docus » plutôt « botchés »,
faute de moyens car le héros valait, lui,
le déplacement. Avec une sorte de ...prudence, sinon de
pudeur, ce Serge-rangé racontait
ses éclats sinistres de jadis. En bavardant, nous pouvions, peu
à peu, bien voir la relation entre les rêves candides du jeune
« bom » et désormais ce même rêve…de la célébrité.
D’une gloire. Cette vedette des « Allô Police »,
Lagacé, a parlé aussi d’un besoin, ado mal parti, d’aider
les siens, d’apporter de la richesse à sa môman ! Je n’avais
pas envie de rire. Je le sentais sincère.
Richard Blass, le chat, lui aussi, écrivait à sa môman
de belles lettres (j’ai pu en lire des bouts dans la recherche
d’Alain Gravel), d’un amour véritable. Et j’ai songé que
ce vieux désir des malfrats venait de loin, de creux, de
toujours. Qu’il était le feu premier de tant de carrières, les
unes honorables, tant d’autres, misérables, hélas.
Qui conduisaient d’un songe valable aux potences, aux
chaises électriques. Même motivation
plus ou moins admise : pourvoir payer un château à
la pauvre maman bien- aimée de son enfance. Éternels petits
gamins voulant venger l’humiliée, la malchanceuse du sort. Des
« engins » tarabiscotés d’Hollywood aux tragédies
des grands auteurs Grecs.
Vu, jeudi dernier, le comique Jacques
Villeret avec Bernard Rapp, jeudi soir à Artv.
Gros garçon timide. Rond comme une bonne boule de crème
glacée !Carrèire étonnante. Héritier des Bourvil, Fernandel,
de Funès…Villeret répond aux questions et ne cesse de jouer le
gamin comme pris en faute. Oui, je suis célèbre ,mais j’ai pas
fait vraiment exprès ! Modestie des grands comiques. « C’est
la chance, je travaille pas tellement ! Je me prends pas la tête
! » Sympa
au maximum ce rond gaillard qui me fit tant rire —à me ordre
littéralement à certains moments— dans « Dîner de cons »,
il n’y a pas si longtemps.
Ce « Les feux de la rampe » passe bien la
rampe. Souhaitons que cela continue.
7-
Ce matin, je
me lève le premier, ça m’arrive parfois : pour cause de
vent mauvais, la moustiquaire des toilettes … à terre ! Je
regarde cela. Aile est dans ma tête. Vais-je réussir pas à
poser la chose…Malheur à moi si.... Non mais…Je sais qu’il
est défectueux. Le vent a eu beau jeu de le jeter hors de son
cadre de fenêtre. Bon. La peur.
L’entendre me crier d’en haut
pendant que je prépare le café du matin : «
Claude ! T’as pas pu vraiment … » Brrr… Je n’y mets.
Et, bon, je réussis à poser la bébelle. Tant bien que mal. Aile
va examiner la chose tantôt je le sais. Je la connais. Elle dira :
« Clo, mon chou, mon amour, tu as pas réussi à vraiment
bien remettre… »
Je fais une vie dangereuse. Haute surveillance. Les femmes.
Aile…elle, oui, me
guette. Me dompte aussi. Elle fera de moi un bon petit mari
bricoleur un jour…Mais quand ? Ça. Je raconte cela car je sais
que tant d’hommes, comme moi doivent sans cesse se garder d’être
négligents. Mais oui, cher poète
Aragon, oui, oui, « la femme est l’avenir de
l’homme. » C‘est ça chante Aragon, chante
et moi je m ‘échinais sur la maudite moustiquaire
que le maudit vent s’acharne à débarquer de ses rainures.
Ce vent a jeté mon canot noir à
l’eau, a renverses le vieux pédalo du vieux saule pour le jeter
sur la elouse… Il a cassé des branches partout durant notre
absence en ville, à semé des
détritus ici et là. Ah, quelle vie quand un mauvais vent
vante à ma porte et… que sont devenus mes amis… des morts
trop souvent.
8-
Oh, hier soir,
vu un film merveilleux sur « les oiseaux migrateurs »
Si envoûtant ! Images étonnantes. Couleurs se déployant dans
tous les ciels de la planète terre. Que d’ailes devant nos
Yeux. Aile éblouie comme moi ! Buses,
oies grises, (le peintre Riopelle, fou d’oiseaux,
mort avant d’avoir ou voir ce film, hélas !) immenses
pigeons, colombes, tourterelles blanches, beiges, canards aux
plumes colorées si
diversement , pélicans,
hérons, hiboux, perroquets rouges, macareux, nos fous de bassan,
aigles, faucons, bernaches du Québec, cols verts, j’ en passe,
j’en oublie. La beauté céleste
!
Un film qui vous donne deux heures de
beauté inouïe. Une soirée qui transporte au-dessus de
l’humaine contrée, nous nous envolons, nous planons, silence au
ciel, nous piquons, nous
plongeons, cris, becs aboyeurs, nous voguons, icares avec nos yeux
hypnotisés. Quelle belle chose ce cinéma moderne. En avion, en hélico,
en montgolfières, avec des jumelles, des lentilles « zooms » les imagiers actuels nous offrent ces tableaux vivants…
Cela bouge sans cesse, parade
nuptiale, défilé du mariage, jalousie, bataille, drame du
triangle, dans tous les sens, par milliers soudain, formant une
sorte de gigantesque nuée au dessin capricieux, soleil caché,
noirceur d’un instant. Ou, en gros plan, écran bien rempli, par
deux yeux d’un rouge de grenat rare, de grandes mains aux doigts
de plumes noires d’une voilure légère, un bec si
jaune, si crochu, un doux se sauve, un farouche attaque,
la mort d’un crapaud, rien, ces oiseaux qui ne cessent de
se suivre du temps meilleur, migrations
rituelles, une murale mirifique. Une fresque mobile si séduisante.
La joie, un écran de beauté pour ceux qui aiment les documents de la
télé sur la nature. Ici, un comble ! Des lumières inoubliables.
Étangs bizarres, océans calmes , mers déchaînées , glaces en
avalanches bleues, banquises qui filent au soleil trop bas, désert
d’Afrique…Oui, la beauté sur grand écran.
Rêvons de voler Aile, rêvons !
Jeudi midi, Aile semble décidée. On
va à l’atelier de vélos de la vieille gare de Mont-Roland.
« Faut nettoyer ta vieille bécane, il y a des limites ! »
Je dis : « Vrai ! » Hier, on y retourne.
L’expert joue le zouave ou quoi » « Ça vaut pas
cher votre machine. Si je répare tout ce qui se déglingue, vous
en avez pour 80 tomates » « Bon,. J‘irai ailleurs, je
dis. »
Non, Aile va y voir. La connaissez-vous ?. Un neuf comme le
mien, c’est 300 dollars mais si vous aviez des usagés ‘ » Le bonhomme doit jouir; « Ah , chanceuse petite
madame. Il m'en reste un. Un dernier. »
Il le sort. Ouengne !
Tout en aluminium avec des gadgets. « Il valait 700
piastres vous savez ». Bedang ! Folie ! Euh, je vous le
laisse à moitié
prix :. 350 piastres. »
Mais oui, Aile toute fière, heureuse pour moi.
J'ai mis le vélo luxueux sur le
support. Et Aile, dans le portiue , admire l’engin : »Tu
faisais pitié avec mon vieux vélo de fille acheté en 1973. Et gnang, gnan gnan…
La femme est l'Avenir de l'Homme !