Mon David à Dawson College!

paru dans La Presse le 17 janvier 2001

Le lectorat de La Presse a pu connaître un peu David Jasmin-Barrière par la chronique tenue à deux (les dimanches de l’été de 1999). Peut-on imaginer le choc ressenti par le grand-père patriote quand David m’apprend qu’il allait faire son cégep à Dawson College, dans l’ouest de Montréal, en langue anglaise donc!

La nouvelle me parut d’abord assommante en juillet, il y a deux ans. Je lui dis:

– «David, pourquoi ce cégep anglo de la rue Sherbrooke? Pourquoi pas aller étudier dans un des trois collèges proches de ton Ahuntsic natal? À Saint- Laurent, à vingt minutes de chez toi, à Bois de Boulogne, à quinze minutes, au cégep d’Ahuntsic, à dix minutes?»

– «Papi, pas question! Je veux apprendre l’anglais à fond!»

Il y tenait mordicus, savoir bien parler la langue de Shakespeare, celle des Galganov, Richler et Cie. J’insistais:

– «Mais David, tu l’as étudiée au primaire et au secondaire, tu as pris des vacances dans un camp d’été près d’Orford, tu te débrouilles, non?»

Sa réponse ne se fit pas attendre:

– «Non. Justement, non! À l’école, c’est futile, inefficace. Au camp, il y avait trop de francos. Je le parle à peu près pas, papi!»

Je me disais qu’il allait vers l’échec. Vers de graves difficultés. Je me disais: certains patriotes se battent pour que la loi 101 exige que nos émigrants étudient en français, cégep inclus.

Je me disais: quelle tristesse, nous allons perdre un des nôtres. David va se faire plus ou moins assimiler, il sera plongé à coeur de jour dans une autre culture, mon cher David, diplômé en anglais de Dawson College continuera dans cette voie, il ira à McGill, ou à Concordia, il ira grossir les rangs des frileux, des peureux, des incroyants en notre vitalité française. Il va faire se diminuer un peu plus ce pauvre petit 2% de résistants francophiles en Amérique du Nord. Bref, je n’étais pas content, j’étais malheureux. Lui, David, qui m’avait démontré souvent, enfant, tant de juvénile ferveur pour notre lutte nationale.

Miracle à mes yeux: il se débrouillait fort bien dès sa première année de cégep anglo! Il obtenait les notes nécessaires pour son admission en deuxième année. J’avais (secrètement) espéré qu’il coule. Qu’il se dirige alors vers un cégep francophone. Mais non, il est content, heureux et il termine ses études collégiales en anglais. Chaque fois que j’allais (à l’ombre du vieux Forum) le chercher pour luncher, chaque fois que j’allais l’attendre dans la belle bibliothèque de l’ex-couvent (magnifique!) des Dames de la Congrégation, il était serein, confiant. «Tout va bien, papi. C’est pas facile, mais ça va. Je m’en sors.»

Si je résume ses résolutions, ses ambitions, ses remarques, je dirais:

– «Vois-tu, papi, nous aussi, on doit être capables de rivaliser avec tous les autres. Les anglos, bilingues souvent maintenant, pourraient nous devancer, et rapidement, quant à leurs chances d’un bon avenir. Je ne perdrai jamais ma langue maternelle, pas plus que tant de jeunes migrants qui ont très bien conservé la leur, vietnamienne, arabe, espagnol, etc. Ça ne m’empêchera jamais de batailler pour la survie et le respect de la langue française en ce coin d’Amérique, que crois-tu donc? Possédant parfaitement l’anglais, c’est toute l’Amérique, le monde occidental qui s’offrira à moi en vue d’un emploi (il étudie en commercialisation). Parler couramment l’anglais ne m’a pas changé, je reste ce que je suis, un Québécois francophone. Mais bilingue. J’aimerais bien, un jour, en apprendre une troisième.»

Alors le «papi» se tait. Songeur. Hésitant, doutant. Est-il si loin le temps de nos querelles, de nos batailles. L’époque de «Liberté», de «Parti Pris», du RIN? Des manifs contre le gros président-Gordon du CPR, du McGill en français, du vieux maire raciste de Moncton, des écoles primaires «anglaises» de Saint-Léonard. De l’intolérance et de la francophobie galopante et quoi encore?

Je me rassure du mieux que je peux. Il y a mon cher David à mes côtés. Ses certitudes avec mes inquiétudes. La chanson: les cheveux bruns, les cheveux blancs. Non, je ne chante pas. Je ne déchante pas non plus. Désenchantement relatif! Si David avait raison. Quoi? Les temps changent, papi? Je doute. Je ne sais plus.

Sage, je le regarde vieillir. S’il avait raison? Je verrai bien. S’il se trompait? J’en serais bien malheureux. Une voix me dit: «aucun danger, nous sommes plus de 80% de la population, les franco-québécois, non? Une autre voix: «C’est la métropole (50% de la population) qui donnera le «la» et, déjà, ça ne va pas bien du tout côté «image française», es-tu aveugle?

Confiant un jour, pessimiste un autre…

-30-

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