Le mépris, la honte ou l’arrogance?

Vous vous arrachez le coeur dans des mémoires de jeunesse ( » Enfant de Villeray ») pour décrire, en douzaines et en douzaines de phrases, chapitre après chapitre, votre pauvre mère débordée vous montrez une de ces mamans de jadis, à la nombreuse progéniture, dévouée, dépassée, soumise et, à la fois, gérante de la trâlée avec de pauvres moyens et voilà qu’ une lectrice spécialisée, dans La Presse, cogne et frappe :
 » la mère, Germaine, qui sert du jello rouge pour dessert.  »
C’est court, bourgeois, mondain. Plus grave, méprisant.
Vous avez voulu illustrer le sort des filles de ce temps-là quand le pater familias décrétait : « Pourquoi les faire instruire puisqu’elles vont se marier un jour. » Dame Benoit résume:
 » les soeurs (de l’auteur) finiront par aller travailler dans les manufactures du quartier ».
Point final. Aucune compassion. Frigidité totale.
Quelle attitude et quelle altitude!
Et si vous narrez ‹c’est vu et raconté par un enfant donc avec un vocabulaire restreint ‹ le monde d’une tante libérale et pédagogue sans le savoir (Rose-Alba), d’un embaumeur insolite par son hilarité (M. Cloutier), d’un père alcoolique pathétique (M. Thérien), d’une aliénée perdue dans ses délires (Mad. Cordier), la dite critique ne lira, elle, que des silhouettes en forme de pions encombrants.
Cette froide lecture ‹aristocratique?‹ fait voir un esprit au dessus de l’humaine condition.
Aux yeux de cette lectrice détachée, ceux ‹nombreux‹ qui me témoignèrent leur totale empathie deviennent-ils de grotesques lecteurs sentimentaux?
Cette lectrice de La Presse sait tout de l’auteur qu’elle a fustigé en cinquante lignes puisque que  » je raconte les miens  » sans cachotterie (« La petite patrie », à feu les Éditions La Presse, date de 1972) que je parle franchement ‹trop, disait son titre d’article. Et moi je ne sais rien d’elle. Qui est Élisabeth Benoit? Deux choses: ou c’est une jeune femme qui sort d’un milieu super confortable ou bien elle vient du  » populo « , comme moi, elle le regrette et en a honte.

Claude Jasmin, écrivain
Sainte-Adèle
Le 26 février 2001


    Dimanche 25 février 2001

    Claude Jasmin parle trop
    Élisabeth Benoit, collaboration spéciale
    La Presse

    Depuis la parution de son premier roman en 1960, l’écrivain Claude Jasmin publie des textes régulièrement. Dans Enfant de Villeray, son tout dernier livre, il raconte son enfance durant les années 1930 et 1940 en 39 chapitres qui sont autant d’épisodes de sa vie: le spectacle de la lune dans le ciel alors qu’il était bébé, son premier tricycle, la joie de jouer avec la collection de boutons de sa mère, la Fête-Dieu, les dimanches pluvieux, les premières filles, les études classiques… Et ainsi de suite jusqu’à l’âge de 20 ans, au moment où il quitte le foyer familial.

    Le tout avec, en toile de fond, la famille Jasmin: le père, froussard et religieux, qui a peur des échelles et des « machines à gazoline »; la mère, Germaine, qui sert du jello rouge pour dessert; les soeurs, qui finiront par travailler comme couturières dans les manufactures du quartier; la tante Rose-Alba qui siphonne « deux caisses de 24 bouteilles de coca-cola par semaine »… Et puis aussi les gens du quartier: monsieur Cloutier, l’embaumeur, « grand amateur de langues de porc et d’oeufs dans le vinaigre »; monsieur Thérien, toujours saoul; madame Cordier, la voisine folle qui délire sur son balcon…

    Il y a là, vraiment, de la matière, comme on dit, mais mal exploitée par l’écrivain. Car à aucun moment, il ne parvient réellement à tenir son lecteur. À aucun moment il ne parvient à rendre pleinement la saveur des personnages et des situations qu’il décrit, tout particulièrement dans les premiers chapitres du récit, alors qu’il fait état de son émerveillement, enfant, devant les papillons ou encore devant une fanfare qu’il va écouter au parc Jarry. L’auteur utilise alors des expressions comme « c’est beau », « c’est merveilleux », et il est frappant de constater à quel point ces mots, dans ce contexte, témoignent avant tout de l’impuissance du texte à communiquer son enthousiasme.

    Les chapitres suivants sont plus agréables à lire, mais pas assez pour que le livre présente un intérêt réel. Enfant de Villeray est un texte dilué, trop bavard, souvent fade, qui aurait dû être resserré, retravaillé, particulièrement en ce qui a trait au discours du narrateur sur ses impressions et ses sensations.

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