Les artistes et l’État-Maquereau

Je voudrais faire écho à différents articles parus récemment au sujet de la culture et de ses rapports avec le gouvernement, via ses agences, ses conseils des arts et le reste. Je dis :danger! À quémander sans cesse de l’aide, des subventions, des bourses, des secours de toutes sortes, ils pourraient se transformer en silencieux collaborateurs des gouvernements en place , en zélés commis dociles du statu quo gouvernemental. Heureusement, il y a longtemps que les artistes d’une nation, un peu partout dans le monde, se révèlent des opposants, des critiques ‹souvent encombrants‹ parfois des adversaires. Cela est bon et nécessaire. Les artiste ne doivent pas devenir une bande d' »assistés sociaux « ! Les créateurs importants (peintres comme écrivains) ont le sens de l’injustice sociale. Courageux, ils ne doivent pas craindre de monter aux barricades et de fustiger les autorités en place illustrant par leurs ouvrages les graves lacunes des administrations publiques.
DANGER D’AUTOCENSURE

À Cuba et ailleurs, ils se font emprisonner. En Occident industrialisé, ils ont le droit de s’exprimer librement, à leurs risques et périls. C’est bien. Ils ont le devoir de dénoncer les injustices sociales, de démontrer les collusions, d’illustrer les abus de tous les pouvoirs en place. Les récents cris ‹du MAL, ou autres réclamants comme l’UNEQ‹ pour que l’État (à Ottawa ou à Québec) se résument au  » On veut de l’argent, plus d’argent! Cette attitude pourrait engendre un jour la domination totale de l’État sur ses créateurs mis sous son joug. Le artistes, tous subventionnés tomberont alors dans l’autocensure, un volontariat gâteux du  » bénissons bon papa-état « . Ce serait néfaste et stérilisant en regard du travail décapant que doit effectuer tout créateur lucide. L’artiste engagé, militant progressiste dans sa société comme il se doit, se ferait vite dégriffer, se ferait arracher les dents. L’État distributeur et contrôleur (qui te paie, l’artiste?) tiendrait ses  » entretenus  » dans le règne du  » tais-toi ou crève.  » Cela s’est vu longtemps quand le pouvoir était clérical, cela se voyait encore il y a moins longtemps quand des Tremblay, Frégault, Kirkland-Casgrain et autres tenaient des  » listes noires  » occultes. (On y a goûté n’est-ce pas camardes de gauche mais c’est une autre histoire.) L’un chantait :  » Y a d’la place en usine « . Oui, il y a de la place en usines, en manufactures, en bureaux, en ateliers variés. En 40 ans de métier, jamais je n’ai demandé une bourse ou quelque subvention que ce soit. Sauf (en 1981) pour prendre l’avion, l’Université de Nice m’ayant invité à parler livres québécois ‹la plupart des éditeurs sont aux crochets de Papa-État mais je n’y peux rien. Ce protectionnisme accepté ne les inquiète pas trop.

LE SILENCE DES SUVENTIONNÉS

Ça me fait mal de voir nos représentants  » unionsnesques  » brailler sans cesse pour le  » toujours-plus-de-sous « . Lobby gênant parmi les autres démarcheurs commerciaux. Ils chialent pour être davantage soutenus. Le souteneur a toujours ses privilèges, la putain, elle, le sait. Ne devenons pas les prostitués de l’État. Laissons Papa-boss-État, via ses conseillers ‹quels qu’ils soient hélas‹ décider qui elle veut soutenir et critiquons s’il y a lieu ses choix. À un jeune auteur, déjà pamphlétaire utile, qui remarquait le silence de ses collègues, leur aplatventrisme, j’expliquais: la peur! La crainte de n’être plus subventionné, de ne plus être choisi pour symposiums, colloques, séminaires et autres voyages-aux-frais-du-peuple (on ne dira plus  » de la princesse  » puisque l’argent public n’a rien de monarchique. Le créateur un peu fier, l’artiste le moindrement libertaire, doit se méfier des largesses (ou des petitesses si on veut) des ministres et des sous-ministres avec leurs copinages-à-jurés-bien-rémunérés, ces faux-pairs! Vaut mieux aller bosser comme ouvrier dans la construction (ou comme serveur de café) que de se conformer aux silences complices. L’ouvrage de cet esprit libre, s’il a vraiment du talent, trouvera son public. Autrement c’est la maigre pluie folichonne qui arrose tant de soi-disant créateurs à publics  » confidentiels « . L’aide sociale de luxe (expression de N. Pétrovski) ne fait qu’entretenir dans leurs illusions des légions incapables de se dénicher le moindre auditoire. C’est cette petite population de perpétuels ratés et demi-ratés qui réclame assistance. J’ai gagné l’  » alimentaire  » en brossant durant des décennies des décors de variétés pour la télé publique (j’aurais pu le faire pour la télé privée). Je recommande toujours aux aspirants de se dénicher un métier. Il vous laisse libre. Des confrères étaient journalistes ou réalisateurs, le plus souvent enseignants et quoi encore? C’est l’idéal. Autrement, à vouloir  » vivre de son art  » sans avoir donné encore des preuves qu’on aura un public quelconque, c’est se faire entretenir par l’État-maquereau, on se transformera en créateurs autocensurés, égotistes, nombrilistes, loin du moindre engagement.

ASSEZ DE JOUER LES TÉTEUX!

Comme pour ma célèbre cousine, Judith, mes polémiques, mon militantisme me valurent de  » parader  » souvent chez les directeurs de la SRC du temps, et après? Cela aussi est une autre histoire. Il n’y aurait pas de mérite à courir des risques si nos critiques ne nous attiraient pas des conséquences, voire des promotions dues. C’est normal. Dans l’espoir de voir s’exprimer plus librement nos créateurs, je proclame ici que nous devons cesser de jouer les veaux-téteux et braillards, pendus aux basques de Papa-L’État. Il en découlera toujours une infantilisation des artistes, de la parano, de cette  » victimisation  » à la mode. En fin de compte, en bout de piste, seul le public installe la popularité d’un artiste, pas les maquignons-à-cliques-et-à-chapelles de la Grande- Allée à Québec ou de la rue Albert à Ottawa. Nos associations ont bien assez à faire en surveillant mieux producteurs, distributeurs et tous les diffuseurs publics et privés de la culture. Beauchemin, Tremblay, Laberge ou Deschamps, Meunier, Huard, ou Lapointe, Dufresne, Plamondon, ou Macha Grenon, Michel Côté des centaines d’autres, ne quémandent pas, ont été naturellement, entièrement, reconnus. Le talent fait cela. Point final.

Claude Jasmin Sainte-Adèle 13 mars 2001

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