HOMMAGE À PAUL BUISSONNEAU

Lu à Télé-Québec : » Le plaisir croit avec l’usage » (mars 2001)

HOMMAGE À PAUL BUISSONNEAU
Par Claude Jasmin

Mon cher Paul, Trenet est mort et on voit ta photo, jeune et maigre, dans Le Figaro et Paris-Match, c’était avant.

Paul! Au parc Rouen, le vieux M’sieu Mochon au « brandy nose » est mort! Son petit chat aussi.

Paul! Où as-tu remisé tes vieux stores vénitiens peints et  » toastés des deux bords  » pour ton  » Orion le tueur « ?

Paul? Tu m’avais enseigné comment faire péter de la poudre sans danger pour Orion-Jean-Louis Millette, lui qui t’a fait crier:  » Jean-Louis! C’est la première fois que tu me fais de la peine!  » Frissons partout dans le mausolée improvisé du TNM.

Paul! T’en souviens-tu assez des parcs au soleil, l’été, d’au de là de Pointe-Saint-Charles jusqu’au bout du Bout de l’Île.

Paul! Où rouille-t-il ton vieux camion-roulotte? Dans quelle cour à scrap de la municipalité? Tombeau magique, coffre aux trésors des enfants qui n’avaient pas les moyens d’aller en villégiature.

Paul! Est-ce que tu chantes encore une de tes chansons:  » Il pleut, il mouille, je suis comme un grenouille?  » L’inventeur de  » jeunesseries  » télévisées, Fernand Doré, se laisse oublier, avec tous ceux qui t’ont permis l’inoubliable  » Picolo « , ton bel Arlequin de quatre sous!

Paul! Je te revois au parc Henri-Julien parler aux enfants sans complaisance, d’égal à égal, pendant qu’un gringalet surdoué t’attend avec sa petite machine à coudre portable, François Barbeau.

Paul! Je te revois  » barguiner  » chez le cordonnier de la rue Rachel pour quatre paires de bottines passées-mode!

Paul! Où as-tu caché tes supports à linges  » accordéonnesques  » pour ton inoubliable  » Tour Eiffel qui tue « ?

Paul! « Guenillou » surdoué, regrattier d’imaginaires, brocanteur de rêves, « quêteux » métaphorique, tu inventais ta bande-à-bonnot autant avec l’Yvon de Saint-Henri que le Latulippe d’Hochelaga.

Paul! Comme tu riais, en 1952, au vieux marché Amherst, en 1952, pendant qu’on pissait ensemble dans les fioles de l’examen médicale pour aspirants-fonctionnaires de Claude Robillard.

Paul! Toi qui étais l’ami de la môme Piaf, qui avait chanté, avec tes célèbres  » Compagnons  » au Maroc et jusqu’en Égypte, à Las Vegas et à New-York chez Ed Sullivan, je te regardais, médusé, dans ce coqueron derrière le vieux Stadium, cousant des oreilles de peluche pour le lion Sabourin, des moustaches de crin pour la tigresse Clémence, et des queues de laine pour le chat matois Millette et le tigre Luc Durand, tout ton  » carnaval  » d’animaux selon Prokofief.

Paul! Tard, le soir, au lugubre Centre Campbell, sous la fumé de la Molson d’à côté, tu fourrageais dans tes costumiers de friperies pour des troupes d’amateurs pauvres,.

Paul! Mon voisin de  » La petite patrie « , Claude Léveillée, n’en revenais pas quand tu me commandais un décor en forme de cage à oiseaux! Mobile! Et devant s’ouvrir avec tout le mobilier accroché aux murs! Toi, fou d’ « Oiseaux de lune » selon Marcel Achard.

Paul! Tu sacrais en québécois, tu grognais puis tu t’ illuminais devant un tordeur de lessiveuse tordu, un carrosse de bébé cabossé, un abat-jour éventré, une pompe à bras déglinguée, un cornet de phonographe ébréché , une horloge éviscérée.

Paul. Salut  » surréalisateur  » de vidanges, salut métamorphoseur de rebuts, tu faisais école sans le vouloir. Sans le savoir tu annonçais des Maheu, des Lepage, tous les autres  » visualisateurs  » d’aujourd’hui.

Paul! À l’aéroport fatal du temps qui passe, où se sont évadés tant de camarades, tu joues le plus sourd que tu n’es, il vante devant nos portes d’accès et une voix grésille dans un mauvais micro :  » Les passagers pour l’au-delà, veuillez vous présenter à la Porte numéro 13. » Mais toi, tu mourras dans cent ans, alors tu fais des pirouettes dans ce hall des pas perdus avec tes godasses chaplinesques, tes bretelles pendantes sur le pantalon d’ un Auguste rougi.

Paul, tu ressembles plus que jamais au poulbot dépenaillé de la rue Mouffetard qui bafouait les bombardements parisiens au dessus de ta tête de gamin déjà ouvrier-couvreur.

Paul! Tu resteras toujours un Québécois indispensable, inoubliable et d’anciens voyous, du fond des ruelles, des parcs et des scènes, te disent merci. Merci pour tant de beaux rêves éveillés.

Paul, enfin, tu nous donnes envie de chanter :  » Il y a longtemps que l’on t’aime et jamais-jamais on ne t’oubliera.  »
Fin.

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