CONTRE LE SALON DU LIVRE DE MONTRÉAL !

par Claude Jasmin

M. l’éditeur,

Je voudrais communiquer publiquement mon voeu le plus cher: que ce soit le dernier Salon du livre de Montréal tel qu’il existe. Et je veux dire ici pourquoi je hais ce « Salon du livre de Montréal »: la très grande majorité des auteurs québécois ‹matière première affichée hypocritement au Salon ‹ n’en tire aucun avantage, sauf quelques auteurs à succès de l’heure. Une petite poignée en somme ‹les doigts des mains‹ et jamais le même gang d’année en année.
Il faut voir tous ces jeunes auteurs, des aînés aussi pas mieux connus, et les aspirants à la notoriété, poireautant vainement durant des heures derrière la petite table de leur kiosque. Ils font face… au vide ! Au désert total au beau milieu de chalands désintéressés.
Cela, cette solitude « Dedans la foule », chanterait Luck Merville. Et cela à chaque Salon du livre de Montréal à la mi-novembre. C’est d’une grande tristesse. C’est navrant, très embarrassant, gênant pour tous ces auteurs québécois. Dans ce très vaste hall du Bonaventure, c’est un effrayant centre commercial, bruyant « marché », souk chic, offrant des produits très médiatisés. Le reste, on s’ en fiche bien. Le Salon est un vaste magasin, un fourre-tout extrêmement subventionné par l’argent public et, au fond, nul pour la culture d’ici.

100,000 LIVRES, 700 KIOSQUES, 1,000 AUTEURS ET LA SOLITUDE !

Imaginez: on y voit cent milles bouquins, sept cents magasins ‹ jouant les concurrents libraires-d’une-semaine‹ mille auteurs divers. Cela va de la « vedette de la saison » (Récents lauréats des prix de Paris) chez Gallimard- Grasset–Seuil, aux « très chics » kiosques lambrissés d’acajou, jusqu’à l’auteur de « Comment finir son sous-sol en quinze jours ! »
L’excellente nouvelle ‹encore inconnue‹ jeune romancière d’ici, le poète québécois surdoué, n’a plus qu’à se cacher derrière son journal devant sa petite table où personne ne s’arrête. J’ai connu cela à mes débuts. Il y a petite foule au kiosque du Harlequin-de-luxe ‹la saga romantique quoi‹ ou pour les confessions d’une vedette de télé, ou pour monsieur Ouellebec-le-parisien et ses sosies.

METTONS CETTE FOIRE MARCHANDE À SA VRAIE PLACE

J’espère que c’est le dernier Salon du livre de Montréal de ce genre, je souhaite que l’on transformera, dès l’an prochain, l’événement automnal en ce qu’il est vraiment au fond des choses (comme est la Foire de Francfort en Allemagne): un congrès réservé aux industriels du livre. Gros, moyens et petits. Que l’on cesse, hypocritement, d’utiliser les auteurs comme paravent « culturel ». L’an prochain, place Bonaventure, place plus franche, plus loyal, au commerce (noble): le livre en tous genres, pour les agents, littéraires ou non, les démarcheurs et détenteurs de titres excitants, les imprimeurs, les distributeurs. Et les éditeurs. La place des écrivains n’est pas en ces foires commerciales néanmoins fort honnêtes.

UN VRAI SALON HUMAIN L’AN PROCHAIN ?

Les écrivains qui, comme moi, ont participé aux nombreux salons modestes ‹par exemple celui du Saguenay ou de Sept-Îles‹ savent bien l’utile et merveilleuse chaleur de ces « vrais » rencontres d’auteurs. Celui de Montréal ne sert en rien les intérêts des créateurs québécois, c’est une grosse foire commerciale, camouflé, travestie en invitation à… soi-disant rencontrer, ‹pour les mieux connaître‹ nos écrivains. Belle foutaise et mensonge mal dissimulé avec l’argent du peuple. Hors ce « marché déguisé », dans un lieu plus convivial, loin des vaillants commerçants, l’on pourrait tenir un vrai Salon du livre de Montréal. L’on y inviterait bien plus franchement le grand public d’ici à faire connaissance avec nos écrivains: romanciers, essayistes, poètes.
Si ça se fait l’an prochain, et je le souhaite ardemment ‹et j’invite des mécontents,
« appuyeurs » de cette idée à se manifester‹ ce salon nouveau. Pas moins mais davantage subventionné, puisque l’argent public serait retiré aux marchands qui n’en ont pas besoin (comme à Francfort). Ce salon « humain » constituerait un rendez-vous efficace, avec davantage de scènes organisées dans davantage de sites d’animation, davantage de rencontres, présentations bien orqanisées (radiodiffusées, télédiffusées) des nouveaux venus de notre scène littéraire, débats divers, ici et là, au beau milieu des kiosques, pas dans deux recoins du salon en question.
Assez d’inviter le grand public à un vaste marché à belles vitrines démontables, aux fausses-librairies improvisées. Suffit la foire exclusivement commerciale déguisée en « fait culturel » national. Que le milieu « affairiste » du livre tienne son congrès annuel, rien à redire, c’est utile, nécessaire au commerce mais foin de la confusion. Les ministères de la culture, les conseils des arts, doivent cesser de payer pour de simples marchands (honnêtes certes). Ils n’y ont rien à faire. Ce salon du livre, tel qu’il est (sans se montrer sous son vrai visage), relève logiquement des ministères de l’industrie et du commerce.
Quelqu’un sera d’accord avec moi là-dessus ?

Claude Jasmin

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