Mardi, 11 décembre 2001

Mardi, 11 décembre 2001

1-
Hier, un lundi pas clair de noeud avec un ciel ombragé. Ce midi, ciel clair. Soleil. Nous irons promener nos carcasses le long de la rivière du Nord tantôt. Là où l’on roule avec nos vélos par beau temps. Sommes toujours fascinés , Raymond et moi, par ces cacades rugissantes, hiver comme été.
Ce désir de tenir de nouveau un journal me vient, non seulement de ce Cocteau-1942-1945 (chez Gallimard) que je lis ces temps-ci, mais du  » Journal  » de Philippe Sollers, année 1998 que j’ai lu la semaine dernière. Somme-nous nombreux à être piqués par la façon journal : Paquet d’annotations légères et aussi, ici et là, affirmations nettes (oh, nettes !). Jugements péremptoires et aussi innocentes déclarations par rapport à des faits divers d’une banalité totale parfois.
2-
Au plus vite dire la satisfaction entière en visionnant, hier soir, un film américain (DeNiro en est) absolument terrifiant :  » Quinze minutes « , le titre. Allusion au furieux inventeur de  » pop art  » , le  » manhattannien  » Andy Warhol qui disait :  » Tout le monde, tôt ou tard, a son 15 minutes de célébrité « . C’est un cauchemar, cette histoire. La pire charge anti-média à  » scoop  » jamais vue. Cette fiction effroyable (et plausible !) est signée : Hertzfeld, un auteur qui a écrit et réalisé ce  » 15 minutes « .
Voyant ‹dès le début du film‹ débarquer à New-York deux cinglés venus de Tchéquie, je me disais qu’il y avait là une sorte de racisme  » anti-Europe de l’Est  » en illustrant deux fous furieux, deux touristes déboussolés. Mais non, le film va montrer les affreux dégâts de l’  » american dream  » sur des esprits primaires qui confondent cinéma USA et réalité. C’est une grave leçon. L’intrigue déboule dans le délire visuel, la violence de l’aliénation, surtout, l’emprise du  » vouloir de célébrité « . Un des deux fous vole un caméscope (un ou une ?) et c’est le départ vers l’enfer. USA égale cinéma. Et télé pop. Bien :le couple infernal  » réalise  » un film.  » Leur  » film. De l’horreur pure . Jamais je n’ai vu un portrait aussi efficace de la dénonciation du monde de la télé à  » scoop « . Jamais je n’ai vu à l’écran une telle charge dans le cynisme. Je suis monté me coucher à l’envers ! Je le reverrai volontiers mais plus tard, tant ce  » 15 minutes  » est troublant.
3-
Hier, lundi, envie soudaine d’un petit pamphlet. Ça m’arrive !
Je lisais des tas de livres et articles sur l’anniversaire de la prise de pouvoir par les indépendantistes en novembre 1976. Jamais un mot dans les histoires (L’Histoire !) sur tous ces jeunes gens ‹impatients, désespérés ?‹ qui risquaient pour cette cause sacrée, leur avenir. Je parle, eh oui, de nos clandestins, ceux du FLQ. Il ne s’agit pas de savoir si on est  » pour  » ou  » contre  » ces provocateurs, ce agitateurs, non, il s’agit de les intégrer à notre histoire, d’assumer nos jeunes  » desperados « , des patriotes qui hypothéquaient carrément leurs jeunes vies, pas pour des motifs mesquins, pas pour l’argent, pas pour imposer une vision religieuse (les talibans !). Ces jeunes gens sont allés en prison, certains longtemps. Certains sont parmi nous, vieillis, ayant purgés leurs dettes pour ces actes illégalistes, et c’est le silence compacte, puritain ?
Avant de publier mon  » appel de lumière  » sur eux, j’ai soudain songé à m’associer avec le camarade Beaulieu. Aussi j’ai expédié aux Trois-Pistolles mon texte et j’ai invité Victor-Lévy à y joindre un texte à lui. Écrit que l’on harmonisera plus tard. Avec nos deux signatures d’écrivain engagé, ce brûlot trouverait davantage d’audience. J’espère. Je guette la réaction de VLB maintenant.
4-
Reçu hier une sorte de bilan, rapport, du réalisateur belge de mon  » PLEURE PAS GERMAINE « , Éric Van Beuren. Très impressionné par le rendement. Ventes de son film un peu partout en Australie, en Allemagne, dans des pays de l’Est, etc. J’avais offert de ne pas être payé au moment du tournage. Pour aider sa petite compagnie  » Aligator Film  » (oui, un seul l ). La surprise de mon Éric, alors ! Si son film faisait un  » flop  » je ne touchais rien. Le contrat qui nous lie me promet 1 % des revenus bruts. Voilà que je vais recevoir un bon chèque (en francs belges !) et que cela m’étonne. J’avais donc parié sur un certain succès ? Non. Pas du tout. Je me disais, si son film a du succès, tant mieux, s’il est nul, tant pis pour moi. Et ça va bien. Très bien même pour un film  » familial « , modeste, où il n’y a aucun  » effet spécial infographique  » , pas de  » bang, bang « , pas de ces cascades folles sur l’autoroute des machines trépidantes (comme cette extraordinaire ‹vraiment stupéfiante‹ chasse à l’homme en plein coeur de New-York dans l’ébouriffant  » Quinze minutes  » de Hetzfeld.
5-
Le collègue Raymond Plante m’expédie ses commentaires (éloges avec bémols légers) pour mon  » Enfant de Villeray « . Raymond a vécu dans Villeray. Il est touché. Il m’annonce qu’il prépare une sorte d’E. de V. lui aussi, qu’il a ramassé des archives sur les siens J’ai hâte de lire cela.
À son tour, Raymonde lit la biographie de Pierre Nadeau,  » L’impatient « . Ex-reporter, longtemps, à la SRC. Nadeau y est franc, c’est rare, il parle du  » vaniteux « , du  » kid kodak « , de son caractère sauvage, timide camouflé par des pirouettes, de ses tentatives de  » dominer « , de  » l’ambitieux compulsif « , même de son côté  » work-alcoolic « . Il a été  » l’adversaire  » de son père, un avocat organisateur penseur du parti libéral au sein d’un Québec (alors) bleu mur à mur, duplessiste jusqu’au trognon. Indignation paternelle, il voulait le voir devenir avocat comme lui (et non un saltimbanque !) Nadeau ne se console pas de l’avoir perdu, jeune, avant qu’il puisse se réconcilier vraiment. Une mère plus libérale d’esprit. Lui aussi ! Entre ses chapitres, Nadeau insère de brefs récits sur ses grands reportages aux quatre horizons des actualités, des guerres. Je l’aperçois, l’autre soir, simple annonceur, préfacier, de ma petite Biographie au Canal D. C’est injuste. Une honte de constater qu’au Québec (cela se fait moins en France ni aux États-Unis) on jette par dessus bord des gens expérimentés au domaine des informations et  » affaires publiques « . Un ravage. Un gaspillage éhonté. Nadeau n’est pas un croulant, il est en pleine forme, il en est donc réduit à un rôle de présentateur. C’est un non-sens.
Quoi ? dira-t-on,  » on défend les  » vieux  » ? Oui. Je suis toujours ravi de découvrir de nouveaux visages, jeunes, je souhaite seulement qu’i puisse y avoir (radio, télé ) des commentateurs, des reporters, de toutes les générations. Pas seulement des  » vieux « , hein ? Non. Pas seulement des  » jeunes « .
6-
Je pense encore parfois aux images étonnantes de ce spectacle vu jeudi dernier au théâtre au  » Go « ,  » Le ventriloque « , avec ces apparitions ‹dans des cadres de porte, dans un sous-sol‹ éclairs fantomatiques, père affreux, clown sinistre, mère baveuse, guenon désarticulée, parent tutélaire dégeulasse, rampant, envoyeille-don-chose !
Salut Stephen King !Fantastiques et cruelles moqueries parentales, d’une dérive juvénile en passant chez le thérapeute gaga. Le  » famille je vous hais  » gidien !Ouf ! Du fantasy ! Ainsi des bribes d’un  » show  » bizarre restent comme collés (bonjour coller, copier !) dans nos cerveaux pourtant saturés, surchargés.
Ce sordide ‹on regarde, on regarde, c’est un accident de la route quoi‹  » Ventriloque  » de Larry Tremblay, soutenu par les inventions scénographiques (et sonores et d’éclairages) de Claude Poissant, n’a plus rien à voir avec le théâtre de ma jeunesse, ni avec celui qui est aux affiches habituelles.
On voulait une ouverture, une exposition de la situation et des personnages, et puis un noeud, un coeur d’intrigue, un solide conflit, ‹quoi ‘dipe a tué son père ? Quoi, Oedipe a épousé sa mère !‹et puis venait un dénouement. On voulait, jeunes dramaturges, faire comprendre. Expliquer. Aider à la compassion. Ici, fin du cartésianisme de papa. C’est fini, rentrez chez vous. Il n’y a rien à déchiffrer. Rien à comprendre. Larry T. nous disait :  » Il n’y a pas de clés. Que ma pièce s’élabore librement dans vos têtes !  » L’on vous montre des faits bruts. Par paquets d’instants. Gesticulation de fantoches décervelés ?
7-
Comme ce  » show « , j’ai oublié le titre, vu la  » performeuse « , Marie Chouinard. Cette étrange  » marie-couche-toi-là  » était seule en scène, souffrante et hilare à la fois, se déguisait en tout, homme, femme, enfant, onaniste narcissique qui se masturbait sur scène, une sorcière, une silhouette farouche. Ce théâtre où m’entraîne Raymonde qui aime tant les acteurs, est de l’ordre de cet imagier ‹parfois de génie‹ Rober Lepage. Difficile à oublier son récent  » show « ,  » La face cachée de la lune « , avec une laveuse, une sécheuse et des liens efficacement visuels avec des actualités et aussi des émotions personnelles. Un art qui amalgame le cinéma, la télé, (et les pubs, les  » clips  » de music hall ?) nourritures formelles (à bas le fond, les yeux, les yeux, la forme, le contenant, le symbolisme vague et poly-signifiant quoi, stock venu de l’enfance de ces jeunes créateurs, nos cadets.
Nous autres, c’était plus livresque (?), nous n’avions pas tant d’images nous bombardant sans cesse. Nous lisions Jules Verne ou qui encore, des mots, du sens, de la pensée, des mots. Nous imaginions nos  » lepageries  » les doigts fixés aux pages des livres. Un univers nous sépare donc !
8-
Ma soeur, Marielle, ma quasi-jumelle, aura 70 ans à la mi-janvier. Je voudrais qu’on puisse souligner cela. Comment? Réunion de la tribu dans un resto ? Ouais ! Sans doute, Comment faire autrement pour le clan des 14 ? Ce sera banal, non ? Quoi organiser ? Toujours essayer de faire original. Épuisant cela. Ainsi pour le Jour de l’An, ici, souper pour les 11, et faire quoi de  » spécial » Impuissance. Crainte de faire une rencontre banal. Ainsi, samedi soir dernier, à notre souper de l’ex-Groupe des 7, trop de conversations banales. Souhaiter du pimpant, tenter de faire pétiller la soirée. Impuissance encore.
France Bergeron ‹qui nous recevait samedi‹ est la vaillante compagne de mon ami défunt, Ubaldo Fasano. Je lui ai consacré un chapitre dans  » Je vous dis merci « . Elle avait raconté à Raymonde son torrent de larmes en me lisant ‹je narre notre dernière expédition dans le Golf du Mexique alors que mon ami achevait de se débattre contre ce maudit cancer Pour France, le deuil à finir ! J’ai apprécié qu’elle ne m’en parle pas samedi.
Pudeur ? Silence utile à mon avis. C’est cela un livre, un écrit. Une connivence tacite, qu’on a pas besoin toujours de commenter avec l’auteur. La veuve n’est pas encore joyeuse ! Cela viendra. Il le faut. Au téléphone hier :  » Claude., merci d’être resté des amis après cette mort ! Vous n’étiez pas obligés  » Ma protestation. La découverte, une fois de plus, que des femmes (les épouses !) se sentent  » seulement  » la compagne de l’ami cher. Bêtise cela et qui vient de loin. Du temps, pas si lointain, où  » madame  » restait dans l’ombre de l’époux.
9-
Un écrivain comme on dit  » connu « , reçoit des appels très variés. L’un me demande  » comment réussir à se faire éditer ? » Comme s’il y avait une recette, des trucs. Ma réponse laconique :  » voyez les pages jaunes de Bell téléphone. Soyez patient. L’un des éditeurs dira « oui « , si vous avez le don.  » Ne pas encourager vainement par un optimisme niais. Un autre correspondant me demandera des  » détails « , à propos d’un personnage. Imaginera un lien de parenté. Un autre me fournira des éléments intéressants au sujet d’un  » passage  » d’un livre. C’est vraiment varié. Un notaire de Saint-Henri ‹Jean-Maurice Proulx‹ a publié à son compte,  » La vie après la vie  » et me raconte des rencontres étonnantes. Des auteurs peu connus fondent une  » association d’écrivains des Laurentides  » ! Veulent que je m’y joigne. Diable , déjà que je cotise à trois ou quatre unions d’auteurs. J’accepte. Par solidarité et pour ne pas sembler jouer  » l’illustre qui reste en tour d’ivoire « .
10-
Hier soir, dans la noirceur de la chambre, au lit, un bruit suspect à ma droite. Raymonde est à ses ablutions vespérales. Le bruit feutré encore ! Brrr Cela vient de la fenêtre, il me semble. Le vent dehors ? Branches sur le mur ? Non, C’est tout proche. Malaise. Peur grandissante. Envie de faire de la lumière. Folie : m’imaginer un fantôme, l’esprit de l’un de mes défunts aimés que j’invoque parfois Bruit de déchirement qui revient ! La frousse niaise ! Je me décide à allumer. Ouf !C’est le long store de toile qui se décolle lentement de son rouleau. Presqu’une déception, savez-vous ? Au fond, avoir souhaité secrètement la manifestation d’un esprit défunt. Avoir toujours trop aimé ces histoires de parapsychologie.
11-
Ah ce journal de Cocteau ! Quelles découvertes avec son Paris rempli de nazis qui, pourtant, semble grouillant d’activités culturelles. Ils défilent les Trenet, Chevalier, Mistinguett, Piaf débutante, Montand à l’essai, Gérard Philippe monté de Nice. Jouhandeau, Max Jacob , juif vieilli, caché en Bretagne, craignant le boche antisémite. Découverte de Jean Genet sortant de prison. Grand carrousel suractif. Mais c’est la guerre. Cocteau parle ddes privations, du rationnement, des alarmes sans cesse, des bombes autour de Paris. Tant pis, le poète reste prestigieux. Il a eu des succès HÉNAURMES, d’abord avec  » La voix humaine « . Il vient d’achever un film  » L’éternel retour « , unanimité de critiques et du public. Piques malicieuses chez certains antisémites notoires, on déteste ce bourgeois surdoué. Mais, consolation, foules aux crans parisiens.
Cocteau travaille à sa nouvelle pièce de théâtre,  » L’ aigle à deux têtes « . Toujours pour son jeune et bel acteur, Jean Marais. Il va s’attaquer aussi pour le cinéma au vieux conte  » La belle et la bête  » quand je le quitte pour ce journal. Il est devenu à 50 ans, complètement paranoïaque face aux horions d’une presse jalouse, la presse des collabos enragés.
Culpabilisé, il déteste Mauriac et Gide qui, eux, ne publient plus. Il dit :  » Mauriac et Gide silencieux ? lls ont du bien, moi, je n’ai rien.  » Il crache sur Sartre et sa Simone, il bave sur  » L’invitée  » le premier roman de  » madame « , vaguement lesbien, saphiste d’une liaison avec une étudiante mineure de l’héroïne. Il fustige Claudel (et son  » Soulier de satin  » qui triomphe à Paris :  » Claudel. Assis au premier rang mâchonne ses répliques. Sa face de gros bébé qui force sur son pot de chambre, grimace !  »
Tout ce monde que je connais, inconnu des plus jeunes, m’amuse beaucoup. Des Allemands gradés, cultivés, le protègent. Lui et surtout Sacha Guitry, complaisant avec l’Occupant. Cocteau, se veut un esprit libre, répète que l’artiste véritable est et vit en dehors de  » l’actuel « , répète que ce qui est  » inactuel  » restera pour la postérité. Il a de bonnes paroles pour les  » connaissances  » chez l’occupant tantôt et, tantôt, des piques méchantes. Il varie.  » L’éternel retour’ le venge de tout, plein d’admirateurs se bousculent à sa porte au Palais Royal. Colette s’en amuse, vieille voisine au mari obligé de porter l’étoile jaune infamante.
Oh oui, une lecture qui me fascine. Et vive le journal !

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