Le lundi 31 décembre 2001

1-
Oh le beau lundi matin! Que de clarté, que de beauté! Hier soir, bonne bouffe aux moules, rien de lourd, pourtant la nuit dernière, un cauchemar curieux!
Ce rêve noir :
La compagne de mon fils, Lynn, semble avoir la garde d’un poupon. Elle l’a confié à un voisin. Je vais examiner la pièce voisine où se trouve ce gardien du bébé, un voisin de Lynn ? C’ est un type louche. Il ressemble à l’éditeur Brûlé, crane rasé. C’est fou Je rencontre en vain, il ne parle pas, sourit par en dessous, bonhomme aux manières suaves et au regard oblique
Je préviens alors Lynn que ce bébé devrait lui être retiré rapidement. Elle a des doutes sur mes frayeurs. Et résiste.
Des voisins, punks, sont enragés de mes suspicions et me font des menaces voilées. L’un ressemble à l’acteur Guildor Roy, l’autre au chanteur Paul Piché. Moqueries et gestes triviaux à mon endroit.
Je continue, alarmé, de prévenir Lynn au sujet du bébé en danger. Un poupon aux allures misérables, je l’avais noté! Résistance de Lynn encore. Me juge catastrophiste!
Nous voilà en voiture.
On roule, je ne sais vers quoi, vers où ? La discussion se poursuit au sujet du bébé en péril. Inutile.
Les types louches me réapparaissent et sont encore plus menaçants! Ils nous croisent à une station d’essence. On poursuit notre voyage Bizarre impression d’ une excursion codée, dont la signification, la destinée, m’échappe.
Soudain, une voiture de policiers nous fait signe de stopper. Un agent à la portière prévient Lynn :  » Il y a eu un accident. Ils sont tous morts, ma pauvre petite madame! Vous venez de perdre votre famille.  » Stupeur de tous. Raymonde pleure à chaudes larmes.
Lynn sort de l’auto comme assommée, et tombe au sol, comme inanimée. Je sors en larmes, je veux la prendre, la ramasser mais elle est devenue une poupée de chiffon. Inerte. Toute molle. Semble être transformée en une naine! Irréelle quoi. Ma stupeur! Je me réveille en sursaut.
Fin.
Eh b’en! Pourquoi donc ne pouvais-je l’étreindre contre moi pour la consoler ?
Je vais noter ce cauchemar dans mon bureau car je sais qu’on oublie souvent un rêve au réveil. Je retourne au lit. Crainte d’un signe prémonitoire, merde!
Je téléphone à Lynn ce matin pour lui parler de ce songe bizarre et de lui recommander de monter ici, demain, Jour de l’An, en conduisant avec prudence. Elle rit et promet. Daniel aussi.
2-
Hier soir, dimanche, embarras à la télé : un vieux film d’Hollywood de Mankievitz (ortho ?) avec Gielgud, James Masson ‹jouant Brutus, intime et poignardeur de César qui dira avant de crever :  » Tu quoque filii ? « ‹ et un Marlon Brando tout jeune. Shakespeare à l’affiche, rien de moins!
 » Julius César « , rien de moins.
On y va mais c’est, comment dire  » hollywoodien « . Et il y a après une demi heure, une émission spéciale sur André Malraux à TV-5.
Pauvre Bill, pauvre William, il s’est fait battre chez nous par le Malraux. Surprise!
C’est Bernard Pivot, pourtant retraité, qui mène ce spécial-Malraux. Le biographe de Malraux, Lacouture, est à une des fauteuils. Seul, il sera critique pour le Grand homme, rappelant le congédiement brutal par Malraux, ministre de la culture gaullien, de J.-L. Barrault qui s’était rangé avec ferveur avec les jeunes révoltés en mai 1968. Indiquant aussi que Malraux au pouvoir, bien-aimé du Général, avait été sage, et trop timide, n’exigeant pas grand chose en fin de compte pour oser intégrer la culture aux domaines importants, dont celui de l’éducation. Certes, il a loué ces Maisons de la culture instaurés par lui.
Tous les autres sont tombé dans l’hagiographie unanime :  » Malraux. Quel personnage étonnant, parfait. Foglia exagère en publiant, samedi matin :  » Malraux un monstrueux sale con « !
Ouow, les moteurs!
On a pu voir quelques extraits des discours frénétiques de ce personnage hors du commun. Fascinants.
Pris par  » La maladie de Tourette « , Malraux avait des tics, un débit saccadé. Cela le conduisait à ce style  » inspiré « , quasi-névrotique.
Voilà donc un jeune autodidacte ‹il avait pas même son diplôme de secondaire 5‹, et jeune romancier respecté des transformer en un étonnant  » missionnaire de l’art universel « . Sa mémoire phénoménale, jointe à sa capacité de faire des liens étonnants entre l’art de tous les siècles, fit de Malraux un expert mondial en symboliques iconographiques, absolument déroutant et bien souvent merveilleux.
Souvenir : vers 1965, grande réunion, dans l’auditorium, profs et élèves. Sur la tribune, le ministre Malraux est à mes côtés à cet Institut des arts appliqués où, contractuel, j’enseigne l’histoire de l’art moderne.
Le voilà, généreux, qui dit :
 » Mes amis, j’annonce, très officiellement, que, désormais, toutes nos collections nationales de tapisserie seront mises à votre entière disposition, ici, à Montréal.  » Me voilà offusqué car nous appelions sans cesse nos jeunes à la création originale, au design contemporain. Quoi ? Ce vieux schnock offrait des antiques modèles à copier pour l’inspiration de nos élèves. Je veux donc rétorquer et je le dis à mon directeur, J.-M. Gauvreau, mais ce denier me fait comprendre, et raidement, que je devais me taire face à l’auguste visiteur.
Je me tais et je ronge mon frein.
J’étais trop jeune pour admettre, comme le disait si justement Malraux, que rien ne se pense de rien, que rien ne se crée de rien, que ces images patrimoniales pouvaient allumer des idées novatrices.
Oui, de la télé qui nous captive. Si rare, si rare hélas!
3-
Ce n’est pas aux USA, ni ici, nulle part, qu’on pourrait entendre ‹comme à cette émission sur Malraux ‹ un vieux routier  » emeritus  » en culture, un courtier en art, un certain M. Renaud, proclamer que l’utopie, oui, l’utopie, doit être mise au dessus de tout dans une vie, montrée comme une valeur primordiale!
Le voir se faire applaudir très fort par un auditoire enthousiasmé de ces propos, c’est réconfortant pour l’avenir de ce pays.
C’est aussi cela, la France.
Ce matin, dans Le Devoir, le sociologue-toujours-prêtre, Grand’maison de Saint-Jérôme, rejoignait les propos du Malraux cherchant dans les créations antiques comme modernes, des mains imprimées des grottes jusqu’à Picasso, l’immuable, le transcendant, la mort comme signe obsessif. Ce chanoine théologien  » se méfie  » des religions, dit-il. Oh!
Il constate aussi la confusion actuelle, l’absence de valeurs, de repères, il a étudié la perte de sens de nos existences de consuméristes, ici, le manque de discernement, l’absence du sacré, des notions de  » bien et de mal « . De là, dit-il, tant de suicides de jeunes. Il a raison.
Quoi faire ?
Dernier jour de cette année, aujourd’hui.
Quoi faire ?
Ah, ce sentiment d’impuissance chez les inquiets comme moi! Changer dès 2002, oui, oui, mais comment? Agir, collaborer à un renouvellement des mentalités. Au moins autour de soi. De quelle façon ? Ne pas vraiment vouloir jouer un rôle de chef, de  » pasteur « , d’entraîneur, voilà le hic.
Manquer de générosité ? Le lot commun, non ? Trop aimer ses conforts. Trop préserver son petit bonheur. Eh oui, ce fut si difficile d’avoir gagné un peu de sérénité, alors, pas grande envie de plonger dans le désarroi généralisé et tenter de se transformer en réformiste actif, militant.
Voire politique.
Ainsi, sur la place publique, plein de politiciens rapetissés volontairement et qui ne font que gérer une sorte de stabilité économique. Peuple, vous nous donnez tant en taxes, nos vous rendrons cela en services essentielles : machines administratives en éducation, machines bureaucratiques en santé. Le restant pour soutenir les jobs en subventionnant les entrepreneurs audacieux.
C’est comme cela partout dans les pays industrialisés.
4-
Étrange : je viens de terminer ce  » Écrire « , pour la collection de V.-L. B., et je condamne le Salon du livre de Montréal où nous sommes  » les pauvres  » de cette place publique (à part Sogides et Seuil-Boréal). Ce matin, dans une lettre ouverte audacieuse à  » La Presse « , le riche éditeur ‹surtout de manuels scolaires‹ Marc-Aimé Guérin (aux librairies du même nom) explique à la directrice u Salon de Montréal, Francine Bois, avec une franchise rare chez ces industriels du commerce du livre, qu’il a fait de l’argent cette année mais qu’il en ferait bien davantage en novembre prochain si le Salon de Montréal imitait le Salon de Paris : c’est à dire, espace minime aux éditeurs étrangers. Il demande aux médias de ne parler alors que des  » produits-livres québécois. Comme fait Paris. Il achève par :  » en 2002, une première dans l’histoire du Québec, un Salon du livre limité aux Québécois!
Hum!
Comment réussir à renverser ce colonialisme enraciné à Montréal depuis si longtemps ?
5-
Promenade rituelle aujourd’hui, malgré le soleil enfui ?  » Non, dit Aile, trop de préparatifs pour fêter le nouvel an, demain!  »
Bon, bon, j’irai seul. Aile refuse mon aide.  » Tu pourrais me nuire plus qu’autre chose!  » Je me souviens alors de ma Germaine de mère :  » Allez-vous en de dedans mes jambes! Tenez-vous loin de la cuisine, attendez au salon, je vous ferai signe  » Toujours donc ce  » domaine  » réservé ? Pourtant, samedi soir, rue Clark, c’est l’homme, le mâle incapable, Jean-Guy Sabourin, qui régnait aux fourneaux, sa compagne Diane, bien contente de converser librement avec nous. Un sentiment curieux m’habite : je suis, je reste, de la vielle engeance encombrante aux femmes, celle qui est impotente en cuisinerie des fêtes!
Bébé ? Soudain, plus tôt, je sors de la cave un boîte de guirlandes dorées et, avec ma brocheuse, je les épingle aux quatre coins de la maison. Cela pour ajouter à l’ambiance de mon sapin de Noël fait de trois branches de cèdre avec lumières et oiseaux blancs aux ailes de coton.
Bébé ?
Aile alors :  » Bon, on profite que j’étais au supermarché pour répandre partout des miettes de dorure ? Va falloir re-sortir mon aspirateur ?  »
Maudit, les femmes
Avant d’éteindre le clavier, je regarde sur mon babillard de liège cette photo  » courriellisée  » par un correspondant, celle d’un taudis de Ville Jacques-Cartier du temps de mon conte de Noël à CKAC. La misère ? L’envoyeur m’écrivait :  » Nous étions heureux dans cette bicoque tout de même  » Pas de lumières de Noël, pas de guirlandes dorées, pas de cadeaux rien pourtant, sans doute.
Le bonheur c’ est quoi, ce sera quoi pour 2002 ? De l’amour. Rien que cela, la chaleur de l’amour. Ne jamais l’oublier.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *