Le samedi 26 janvier 2002

Le samedi 26 janvier 2002
1-
C’était hier soir, vendredi et no aujourd’hui que nous avions des billets pour aller voir « Antarktikos » au théâtre de « la Licorne » un « trou », rue Papineau en face de l’ex-théâtre de Latulippe.
Je me suis senti comme, étant jeune, une sorte d’initié au théâtre marginal. Nous sommes en 2002. Un local de misère. Une centaine de chaises. Atmosphère « bohème » du temps de notre jeunesse (1950). Ces lieux d’un ordre…bancal… Six acteurs tentent de nous faire accroire à six échoués sur une banquise du Pôle Sud. Six gaillards condamnés à mort dans le froid et la nuit. Quelques vagues plates-formes, quelques accessoires, un rideau blanc que l’on éclaire…jour, nuit, aurores boréales, étoiles… pour ciel. Statisme obligé, c’est la nudité des éclopés, des perdus dans le glacial lieu, désespérés, l’arctique et ses dangers de mort.
Un spectacle étonnant. Ils rampent, ils se tortillent, ils s’emmitouflent dans leurs fourrures et guenilles et bottes de misère…ils gèlent, ils crèvent de faim, de soif, ils
agonisent…Tableaux bref, black out fréquent, on rallume, ça ne va jamais mieux. Un texte de David Young —Cuillierier me dit que cela durait quatre heures à la rédaction— qui veut raconter six cro-magnons, six homo sapiens sapiens…de 1912, bataillant pour la survie. Une soirée de théâtre peu commune ! Ce n’était pas plate du tout, D’amour et Bossé se dépensent avec brio. Monty, le metteur en scène, y a mis tout ce qu’on peut mettre pour faire voir la déchéance, le degré zéro d’une existence qui ne tient pis qu’à quelques fils ténus.
Avec nos amis, somme allés d’abord bouffer au « Stromboli » de la rue Mont-Royal, pas loin. Restau pas cher où je me régalai de pasta « fruitti della mare ». Vin rouge. Au bar, je remarquais un jeune homme plein de verve, tendu, éclatant de vie. J’ai songé à nous, jeunes artistes, espérant mer et monde de l’avenir encore très incertain. Je suis toujours ému quand je croise de ces jeunes, filles ou garçons, qui me semblent fiévreux, ouverts. Je me dis chaque fois : « Oh providence des jeunes âmes d’artistes, veillez à ce qu’ ils ne soient pas déçus. Accordez à ces jeunes enthousiastes un peu de succès et le pus tôt possible. Amen ! »
Le matin, vendredi, visite au Stanley Cosgrove d’une petite murale (assez conservatrice) au cégep Saint-Laurent. Verre de punch. Discours d’inauguration. Vidéo amateur où l’on a pu voir Cosgrove, vieux, venu signer sa fresque où l’on voit cinq personnages en toges romaines (!) , symboles de la philo et des sciences, l’ouvrage signé prenait de la plus-value ! Dehors, manifestation agressive des collégiens qui protestent contre les subventions des industriels, proclamant que leur institution, de cette manière, s’inféodait bassement aux capitalistes méchants.
En sortant, des crieurs s’entassent au portique pour faire échouer la cérémonie. Un jeune meneur, 17 ans, beau, écumant, allure d’un Robespierre démonté, crie à tue-tête. Des gardiens s’énervent, se préparent à l’empoigner, à le « vider ». Il s’agite, frénétique, semble au bord de la commotion. L’hystérique s’époumone, ses camarades l’ entourent, on craint la crise fatale. Silence et prudence autour de lui.
Il me regarde, insistant, sortir. Je vais vers lui, lui prend un avant-bras, il ouvre la bouche comme pour me condamner Je lui dis très calmement, le dévisageant avec sérénité : « Jeune homme, on a souvent raison de protester, jeune. Gardez votre faculté de l’indignation. Bon courage. » Il semble calmé net . Ne dit plus rien. Et on s’en va dans le silence nouveau.
Ce matin, dehors, Chemin Bates, l’eau coule dans le caniveau ! Incroyable ! Un 26 janvier ! 45 minutes plus tard, deux œufs au « Petit chaudron » et le Journal de Montréal. Qui ne s’améliore pas. Un visuel de délabrement. Petit torchon imprimé à la va vite, contenant plein de nouvelles fraîches racontées brièvement selon la formule qui a fait le grand succès de ce canard populiste. En après-midi, sous un soleil formidable, notre marche rituelle.
Vendredi matin, devant descendre en ville pour cet « Antarkticos » et m’ennuyant de mon fils et des siens, j’offre de luncher ensemble à Ahuntsic mais : « Ah, impossible, les deux gars sont en congé, papi, et nous montons skier justement dans les Laurentides », me dit Lynn, ma belle bru. Ma déception.
Jeudi soir, à ARTV, vu « Un mois à la campagne », téléthéâtre de Richard Martin. Dyne Mousseau fantastique, hallucinante, comédienne, on l’a oubliée. Ce drame d’Yvan Touirgueniev est moderne par son thème : « Une femme mûre amoureuse d’un jeune de 20 ans, bien joué par Gadouas junior. Je me suis souvenu : à Rosemont, mon lunetier débordé me recommande de revenir plus tard et je traverse la rue pour entrer dans un gargote infâme pour manger un brin. Elle est là, mal vêtue, le teint pâle, les traits défaits, prostrée, marmonnant pour elle-même, dans un coin du restaurant, elle, Dyne Mousseau qui a abandonné son métier pour cause d’éthylisme. Ma gêne, je n’ose aller la saluer, la crainte de l’humilier, de faire voir sa déchéance. J’en avais mal au cœur.
2-
Rima Elkouri, de « La Presse », signe un étrange papier. Elle parle d’un certain Leduc…dont la mère est émigrante et dit : « Il n’est donc pas de souche ! » Pourquoi spécifier cela ? C’est idiot. Une lectrice (Odette Poitras) lu a fait des reproches car Elkouri a publié que le boulevard L’Acadie n’est pas le bon nom pour baptiser un chemin rempli d’usines et d’entrepôts. Sa lectrice, remarquant son patronyme d’« étrangère » (Elkouri), prenant la mouche, lui recommande de mieux étudier notre histoire, que l’Acadie est un nom utile à signaler et blablabla ! Une querelle insipide en somme ! Or, la Rima, née ici, au lieu d’affirmer son intégration, se vante de manger du « tahiné » du « labné », du « shish taouk », initiée par sa grand-mère paternelle syrienne. Son grand-père aurait fui, dite-elle, la guerre des méchants Turcs. Bref, elle entretient une vaine chicane en semblant recommander une affirmation des anciennes racines, ici, les goûts du ghetto. Comme c’est bizarre cette susceptibilité !
Éloges rares de Robert Lévesque, dans « Ici », , pour « Au coeur de la rose » de Perrault au Rideau Vert. Ce texte dont je fis les décors fut monté par Paul Blouin à la télé d’abord, 1958. Pierre-Jean Cuillierier, on en a jasé au « Stromboli » vendredi soir, jouait à « La Boulangerie » de Sabourin (1964 ?), le rôle du marin-survenant au phare. Lévesque, dithyrambique, parle de cette reprise comme de l’un des deux grands évènements théâtrales de ce théâtre de RTUrgeon.

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