Le dimanche 27 janvier 2002

Le dimanche 27 janvier 2002
1-
Hier la beauté solaire nordique, ce matin, à « bloody sunday » tout bêtement blanc, pas un seul trou dans le couvercle céleste. Tant pis ! Ayant revu la jeune beauté de Daniel Gadouas dans « Un dimanche… » à ARTV, j’ai eu souvenance amère d’un projet. D’abord dire que j’avais souhaité le jeune Gadouas pour incarner mon « alter ego » de La petite patrie. En suggérant l’acteur au réalisateur, ce dernier refusait net : « On a eu du mal avec lui, récemment, il a fallu le refroidir dans une toilette de studio tant il était barbouillé de drogue ». Ma déception. C’était en 1974. Certes Vincent Bilodeau, choisi par Florent Forget, me fit une réincarnation adolescente bien parfaite.
Plus tard, vers 1979, avec la promesse fallacieuse des dirigeants de la SRC du temps (J.-M. Dugas et J.-C. Rinfret), je songeais à une dramatique que je voulais rédiger et réaliser moi-même sur Rimbaud et Verlaine. Le « boss » Rinfret me disant « Oui, mon Claude, on va te laisser faire une réalisation », je voyais un duo singulier : Jean-Louis Millette en Paul Verlaine envoûté, comme on sait, par son jeune et génial compagnon de rimes et, lui, oui, lui, Daniel Gadouas, en Arthur Rimbaud impétueux, iconoclaste et… fou. Je préparais avec enthousiasme le scénario et…vint la remise « aux calendes grecques » bien connue. Hélas, oui, mon projet « tomba en quenouille » , sombra dans « l’abîme du rêve » (Nelligan) vu le manque de parole du boss. Ma déception encore !
C’est dire comment ce jeune Gadouas, qui avait ce côté, cet aspect, fiévreux et romantique de Daniel Gadouas, son papa, hélas suicidé par défenestration, m’inspirait fort !
2-
On imagine pas comment écrire ainsi un journal sur Internet change un tas de choses. La certitude d’être lu à mesure qu’un ouvrage se fait… effet bizarre, je vous jure ! Rien à voir avec le fait de rédiger un livre dans la solitude, pour un lectorat inconnu, encore à venir. Ça change tout. Je suis excité certes par cette neuve réalité. Une première ! La centaine (ou 200 ?) de lecteurs fidèles fait que je les sens comme au-dessus de mon épaule. J’ai des envies de dialoguer. Je me retiens de ne pas interpeller ces gens qui voient le livre sec faire à mesure. J’en suis comme… gêné. Je dois oublier que l’on pourrait intervenir, m’expédier un courriel pour commenter, à chaud, l’itinéraire « in progress » de ces « Journées nettes ». Je me sens comme en danger. C’est fou.
Quand sera publié en livre ce journal « spécial » est-ce j’aurai biffé, changé, censuré des choses ? Je ne le sais pas encore. Devrais-je couper des éphémérides ayant perdu du sens ? Le manuscrit sera-t-il trop lourd, trop épais ? L’éditeur voudra-t-il tout prendre dans six mois, en fin de juin, pour un bouquin à paraÎtre en septembre (ou octobre) de 2002 ? On verra « dans le temps comme dans le temps » disait Ovila Légaré du « Survenant ».
J’ai très hâte de voir dans les librairies, en avril, ce « Écrire » que je viens de terminer. Avant-hier, Beaulieu l’exige pour sa série, j’ai envoyé à Trois-Pistoles un dessin (Don Quichotte et le Sancho) et une page manuscrite. J’ai mis six ou sept textes lyriques au beau milieu de ce bilan sur le métier (!) d’écrire…qui n’en est pas un, bien entendu comme je le répète dans « Écrire ». C’est aussi une manifeste, un pamphlet par bien des côtés. Il y a que, en dehors du portrait de l’écrivain « raté », j’ai voulu y semer un peu de « littérature » en cours de cette confession très prosaïque, très « factuelle », aux aveux francs. J’en suis si fier, si content.
J’ai mis du temps à répondre à l’invitation de Beaulieu et soudain, bang, ça m’a pris, ça m’ a emporté, je me suis vidé le cœur et je vais encore, me faire un tas d’adversaires !
3-
Aile et moi avons regardé, à la télé, le troisième et dernier tome sur l’écrivain new-yorkais, Norman Mailer, intitulé « le désenchanté ». Mailer en ouverture : « C’est pas comme écrire un livre. Vous voyez, je parle ici pour la télé, ça ne donnera rien d’important. On va regarder, tout de suite après, une autre émission, on va oublier aussitôt tout ce que je dis maintenant » Lucidité valable ! Mailer : « Aimer, c’est quoi ? Suis-je prêt à donner ma vie pour cet autre ? C’est la seule vraie question. Suis-je disposé à mourir pour lui ? » Aile et moi, nous nous regardons, gênés. Mailer qui dit parfois de niaiseries, qui est contradictoire a de ces moments forts ! Revenu de l’action politique, vieilli, Mailer cherche des veines, comme il dit : »L’écrivain est une sorte de mineur et si un filon s’épuise, il cherche ailleurs. » Il crache des sentences définitives sur Johnson, Nixon, sur Reagan, des « crachats » vraiment. Et il n’a pas tort. Il donne un verdict terrible sur la popularité de Ronald Reagan : « Les gens l’aimaient, il était nul mais si gentil, aucune idée solide, du charme (je songeais au charmant Brian Mulroney copain comme cochon avec ce Ronald-duck). La nation ne voulait que cela, « être charmée ». Il a parlé de l’immense bavure des Américains en Somalie, un Vietnam bref, et ce sera, deux jours plus tard pour gommer cela —et aussi le scandale « l’argent sale du trafic des armes » versé aux « Contras » du Nicaragua— l’invasion niaise de la Grenade (1983), une farce, dira Mailer. « Uncle Sam » enfin vengé de ce maudit Vietnam. Les réjouissances candides partout pour avoir pu chasser déménager un millier de pauvres ouvriers cubains « communistes » ! « On a gagné une guerre ! » Une « joke » ricane Norman Mailer. La guerre au Koweït, elle, lavera vraiment dans l’imaginaire américain la honteuse défaite du Vietnam. Un besoin urgent !
Plus tard, Mailer va creuser le filon « condamnés à mort ». Il va publier sur Gilmore…qui sera gracié et qui en sera révolté, qui insistera pour être exécuté comme… on le lui avait promis ! Mailer, interloqué, ira le confesser. Gilmore l’insistant sera exécuté le 17 janvier 1977. Et puis ce sera un autre livre, sur Abbott, autre condamné à mort (Random House, éditeur) sur qui Mailer va écrire combattant sans cesse la barbarie de la peine de mort. Ce dernier, lui aussi, sera gracié. Sortie de son pénitencier. Et puis, l’horreur : Abbott va tuer un homme (poignard) quelques semaine après sa libération ! Mon Mailer sur le cul ! La culpabilité alors. Cela fit couler beaucoup d’encre à l’époque et Mailer dit : « Arès cela, les exécutions capitales montèrent en flèche aux USA ». Ah oui, le « désenchanté ». Surprise d’Aile et moi en l’entendant proclamer : « Il n’y a qu’une vraie mort dans la vie et c’est la mort de l’âme. Des gens meurent avant de mourir. Quand votre âme est morte, c’est déjà la fin ! La mort qui viendra ensuite, ce n’est plus rien. » Chapeau ! C’est tellement vrai ! Il a affirmé que les USA qu’il aime, dit-il, comme on aime sa femme dans un mariage en crise (!), c’est « place à l’exportation de nos produits », point final. Un monde de spéculateurs. Dit aussi qu’il y a trois problèmes graves : les drogues, les Noirs et la pauvreté. Il craint une récession car, dit-il, le sort des Noirs et des pauvres sera effroyable si on revivait les années de la grande Crise de 1929-1939.
Il a dit que, jeune, il a lu Marx, dès 1949, et que cela l’a aidé à comprendre que toute société repose sur une structure et qu’il faut bien la connaître (« le Capital ») si on veut changer les choses. Il est allé en URSS en 1984 et a saisi que, partout, la misère est le lot des petites gens…
Mailer fit une parenthèse sur l’assassin de Kennedy (il a écrit sur lui comme sur Marylin Monroe) qui s’était déjà volontairement exilé au « paradis promis » des travailleurs,
l’URSS, y avait travaillé, avait compris que « l’ouvrier non-spécialisé » est un perdu, un diffamé, un exploité, un no-body, en URSS comme aux USA et que cela avait armé son bras meurtrier. Cer tueur de Dallas voulait se signaler, il refusait d’être un « rien ». Mailer à Moscou découvre le mensonge USA. MOSCOU n’avait rien d’un danger grave, n’était pas un monstre dut tout. L’URSS, déjà, était ruiné, à cause de la guerre aux armements aux USA. « Cette fédération n’ avait pas du tout les moyens de rivaliser avec l’industrie capitaliste de l’armement. C’était un « tiers-monde », pas du tout le Satan que Washington voulait faire accroire aux candides citoyens. De là l’écroulement, l’essoufflement, l’écrasement final en janvier 1990.
En fin d’émission, Mailer répète que l’écrivain cherche à comprendre. Puis à faire comprendre. Ce qu’il croit qu’il a compris, Ne veut que cela : la compréhension, seulement et toujours cela. Bien d’accord. À la toute fin, Mailer crachera sur « l’étiquette » que l’on s’empresse de coller à un auteur. Débat terrifiant ensuite pour la décoller ! Oh oui ! Voir ce « vieil homme et la mer », sur sa plage de Provincetown, au bout du Cap Cod, revenu de tout, amer et serein à la fois, donnait un choc. Je lirai son « Harlot’s gost », démoli férocement par « Time » et Cie, un « nauvrage navrant » a-t-on dit. Curieux de voir ça, un nauvrage littéraire !
Mon ami et voisin, l’anarcho Jodoin, qui refuse de regarder la télé, manque ainsi des émissions captivantes, (signé Richard Copans, ces trois émissions sur Mailer et l’Amérique)le pôvre ami et voisin ! C’est con, je le lui ai dit mais il s’obstine dans sa bouderie.
4-
En ais-je parlé ? Avoir relu l’été de 1994 dans ce « Un été trop court » (Publicor, éditeur ), ce journal intime de quatre mois d’été. Quel plaisir de revivre un temps enfui, recherche de ce temps perdu ! On devrait, tous, rédiger du journal. Aile fort stimulée quand je lui remémorais des faits de cette année lointaine …lointaine ! Il y a quoi, sept ans ?, pourtant que d’oublis.
Sa maman qui sombrait dans la démence d’un âge avancé, les larmes d’aile désespérée en cet été, les pluies diluviennes, incessantes, l’inondation du terrain, la plantation des pins nains. Notre motel, le 218 du Norseman, à Ogunquit, avec de la porte-fenêtre de la chambre, ses crépuscules mirifiques sur la rivière Ogunquit, ses aurores rouges comme sang sur l’océan à nos pieds. Le beau voyage alors ! L’oublie d’une maman, Yvonne, qui coulait dans les pertes de mémoire atroces.
Avons pris trois livres à la biblio du village. Un sur un chef de guerre (anti-soviétique) décédé, Massoud d’Afghanistan, un sur Bernard Landry par Vastel et un tome du journal (Ah ! du journal, me délices !) de ce frère mariste « devenu un réactionnaire fini » publie Martel dans le cahier « Livres » de La Presse ce matin.
Je l’avais lu et l’ai donc pris en vain. Vrai que ce Jean-Paul Desbiens est devenu un frileux, conservateur éhonté, mais il a de la jasette et de l’esprit. Et de la culture. Et j’avais aimé glaner de ses facéties où il s’enrage contre le progrès et la culture actuelle, les us et coutumes d’un monde qu’il craint, qu’il fustige aussi. J’aime bien lire des gens qui sont aux antipodes de mes sentiments et opinions, je trouve cela stimulant. Et puis le célèbre Frère Untel a de vraies bonnes raisons, ici et là, de s’enrager.
Le fameux petit frère mariste, amateur de bon gin, un temps exilé en Suisse par son église très énervée de ses « insolences », fut nommé Grand Pacha, chef édito à La Presse, à la fin des années ’60 et ce sera une aventure curieuse. Durant la Crise d’octobre, il est devenu comme cinglé. Il avait publié : « Il faut fermer le monde ». Aussi : « On est pas des « beus » pour chier en marchant ! » Il fut censuré par les proprios de la « Power Corp. » Vers la fin, il semblait hésiter à condamner les terroristes… il fit rapidement ses valises dans une sorte d’hébétude bizarre. Il fait allusion, ici et là, dans son journal, pétillant par longs passages, à ces vieilles chicanes…. avec tant de monde. Martel est cruel : « un réac fini ? » M ais non, Desbiens est plutôt un nostalgique des années du bon vieux temps catholique québécois, en cela, qui n’est pas nostalgique de sa jeunesse perdue ? Martel ? J’en douterais. Beaucoup.
5-
Hier, samedi, à Télé Québec, encore deux bons films et sans les putains de chiennes de maudites de décervelantes de dégueulasses d’infantilisantes de gnochonnes de criardes de mécréantes d’insupportables de…publicités ! Ouf ! Ça fait du bien.
Deux films de Claude Miller. D’abord « La classe de neige » de Carrère. Un récit haletant, terrifiant, bien mené. Celui d’un garçon dominé par son père incestueux, un malade pathétique, pédophile. Ce père inquiétant a rendu son enfant paranoïaque. Quel bon récit filmique de Miller.
Ensuite, T.Q. offrait, toujours de Miller : « La chambre des sorcières », vu au cinéma, que j’ai pris grand plaisir à revoir. Une histoire en apparence banale :une étudiante (30 ans) —amante d’un homme marié— en anthropologie qui doit se faire hospitaliser pour les nerfs, ses migraines et ses coliques monstrueuses. Anne Brochet ( la jeune fille dans « Cyrano » avec un Depardieu inoubliable) joue fort bien cette chercheuses de signification chez les Africains primitifs et, à l’hôpital, la voilà avec des soignants exilés d’Afrique. C’est subtil et très brillant. Sa science la rejoint en effet. Sorcellerie en chambrée (à trois) ? On voit une poule noire, des singes, des bébés criards, tout vire en un cauchemar qui l’accable. Qui la trend encore plus névrosée. On y voit, voisine de lit, une vieille dame inquiétante comme ce gourou dans le « Juliette des esprits » de Fellini. Cette vieille Éléonore, sorcière de nuit dans la pouponnière, renverse ! Une sorte de folle avec plein de sous-entendus, d’allusions. Vraiment un film bien fait. Cette « Chambre… », je le reverrais encore C’est tout dire. Le neurologue impuissant est brillamment interprété par le québécois doué Yves Jacques.
6-
Hier au souper —­agneau d’Australie, d’Aile aussi, rouge et rose, yum!— ma compagne s’épanche : « à Hull, fillette, j’avais deux bonnes amies fidèles, les petites Rochon, il y a eu déménagement et aucun adieu, rien, pas un geste, pas un mot, pas « d’au revoir». Longtemps après j’y repensais parfois et je ne comprenais pas comment on peut en arriver à se séparer de telles camarades sans un signe, sans rien. Ça me fait quelque chose ces façons de faire de ce temps-là. »
Et c’est si vrai. Les enfants suivaient docilement les parents et il n’y avait, hélas, pas d’espace pour l’expression des sentiments. « Ensuite, il y a comme une petite blessure », dit Aile. « Que sont-elles devenues ? Je ne sais pas. Je n’ai plus rien su d’elles. »
J’ai raconté à CKAC, pour la Saint Valentin de l’an 2001, une coupure de cette sorte. La petite Carrière que j’aimais tant et un matin… les rideaux partis aux fenêtres, leur porte d’entrée entrebâillée, plus personne. Le proprio qui me dit : « Cherche-la plus, attends-la pas, ce matin les Carrière sont déménagés en vitesse et je sais pas où ! »
Soudain, Aile : « Bon, assez jasé et je veux pas voir ça dans ton journal, hein ? » Je n’ai rien promis. Je ne comprends pas, je ne comprendrai jamais pourquoi, si souvent, les gens veulent garder pour eux des choses aussi simples, aussi belles, aussi attendrissantes surtout et qui ne sont pas des secrets personnels. Il va de soi qu’il y a des intimités qui ne se répètent pas mais…là, ce souvenir de petites amies perdues…
À ce propos —coupures d’amitiés et Saint Valentin— si Guy Lachance, réalisateur à CKAC chez Arcand, m’invite encore pour un conte, j’ai le choix : il y a la boiteuse sur son balcon, la jeune juive au bras marqué d’un numéro nazi, ou la jeune beauté sourde et muette en visite au musée naturaliste des Sourds, rue Saint-Laurent. J’avais aussi songé à ce jeune oncle, Fernand P. qui voulait me « matcher » à une petite guidoune du Faubourg à mélasse. Je verrai.
7-
Ça jase partout du procès qui va se faire en grandes pompes pour John Linch, cet étonnant jeune américain caché parmi les terribles talibans « fous de Dieu », d’Allah, pardon ! Divorce, le père, un avocat bourgeois de la Californie, décidant d’assumer son homosexualité ! Et bang ! conversion de John à l’islamisme radical. Exil. La mère, une photographe, venait de se convertir au bouddhisme, elle !
Oubliant la magouille des dirigeants et souteneurs de W. Bush, dans l’empire « Enron », qui se sauvaient avec la caisse avant de déclarer faillite, de ruiner les milliers d’actionnaires ordinaires, ce sera le « show Linch ». Une pertinente diversion, genre « foire O.J. Simpson » et ça arrangera le Président Bush, cette cohue, cette ruée aux écrans de télé.
Ce matin, « La presse » du dimanche, entrevue de ma collègue romancière, Monique Larue. On lit qu’enseigner la littérature française (à Edouard Montpetit ou ailleurs ) quand la jeunesse n’en a que pour les images et le rock anglophone n’a rien d’une sinécure. On l’imagine en effet. On lit aussi à propos de la mort récente du célèbre sociologue Pierre Bourdieu que ce dernier était « un chef de secte » et « dominateur » avec ça ! Eh b’en ! Le captivant Robitaille de Paris en profite pour parler de Jean-Paul Sartre « stalinien pendant 25 ans », de Sollers « maoïste zélé », de Foucault « pro-Komeiny-intégriste », ajoutant en citant Gluckmann, qu’il y a des Socrate :ceux qui questionnent sans enrégimenter et des Platon, se voulant conseiller du prince au pouvoir. Bravo ! Il oppose à un Althusser du genre Platon zélé à un Edgar Morin plutôt, lui, sage socratiste (sic).
La vérité.
J’ai croisé le fameux sociologue en studio dans le temps. En effet, un homme sage, rieur, ne se prenant pas pour un autre, curieux des détails techniques de cette télé d’ici, bavardant volontiers avec le décorateur que j’étais. Edgar Morin rentrait d’un séjour prestigieux, californien, où il avait été bien reçu et avait hâte de revoir Paris après le Mai’68. Robitaille fait aussi des liens perspicaces entre un Bourdieu, en 1995, à 65 ans, jouant l’ouvriérisme vindicatif chez les grévistes du transport et Sartre, vieillard à demi aveugle, en 1969, chez Renault en grève, grimpé sur un tonneau pour ses prédications maoïstes.
Fini ces intellos dominateurs, les guides autoproclamés du populo ? On dit que c’est le temps du scepticisme, du doute. Les nouveaux philosophes (Sartre, énervé d’une relève qu’il n’avait pas couvé, disait d’eux :des agents de la CIA !) sont plus prudents. Bernard-Henri Lévy reste celui qui est tenté par un rôle de gourou du peuple. Le seul peut-être. Norman Mailer, j’y reviens, a fini par dire ayant compris la vanité des « combatifs par l’écriture » : « J’ai compris tard qu’un intello, un écrivain, ne peut guère influencer la vie courante ». C’est le rôle des politiques quand ils osent avoir des politiques et pas seulement des opinions faciles pour joindre la faveur des sondages. Bourdieu a tout de même publié : »Les chiens de garde », une charge anti-médias percutante, un brûlot qu’on dit terrible, que je cherche à me procurer.
8-
Pierre Vennat, ce dimanche, parle de Lemelin qu a fait connaître « sa pente douce », de Beaulieu et son « Trois Pistoles » illustré, de moi et mon cher Villeray-Petite patrie. Il oublie Tremblay qui a su raconter son Plateau des années ’50 et ’60. En effet, un des rôles de la littérature est d’illustrer ses lieux d’origines. Plusieurs le font mais tant d’autres sont comme déracinés, on ne sait trop d’où coulent leurs sources, ils sont même fiers d’être comme sans origines précises —ils viennent de nulle part ! Un choix certes. À mes yeux une bizarrerie et fréquente !
Un jour, quelqu’un m’avait soufflé : si tu avais été, jeune, abandonné, malheureux comme les pierres, enfant triste, délaissé, jamais stimulé, perdu même, tu ne raconterais pas tant ton enfance, ta jeunesse. Je m’étais dit :ouais, vrai sans doute ! Il faut avoir obtenu au moins un peu de bonheur, jeune, pour vouloir tant se souvenir.
Le téléphone sonne : un certain Chapdelaine. Il a étudié à L’École du Meuble lui aussi, devenant ébéniste. Il habitait mon coin, jeune, il vit maintenant à Grande Vallée en Gaspésie et il m’invite à y aller le visiter. Il compose des poèmes, il a « composé » sa maison avec beaucoup de bois d’épave. Un logis en… »drift wood !Il ne lit pas J.N. car il n’a pas encore l’ordinateur, m’explique-t-il. Jasette ad lib. Il a bien connu mon jeune camarade Roland Devault. Un de mes héros impétueux dans « Enfant de Villeray », livre qu’il vient de lire avec, évidemment, beaucoup d’émotion, affirme-t-il, étant du quartier.
Un livre fait cela parfois : une sorte d’union de pensée formidable. Nous raccrochons après vingt minutes. Cela va lui coûter cher…de tant se souvenir !
Un certain Jacques Gélinas avance que la globalisation mènera au totalitarisme. Bigre ! Ça se peut. Tiens : ce chercheur dit aussi que l’argent à blanchir jouit de la complicité de tout le système en place. Jacques Gélinas, haut-fonctionnaire retraité mais resté actif, fonde trois choses : L’État, les grandes compagnies (transnationales) —les deux sont de mèche ces temps-ci face à la globalisation— et enfin, les consommateurs (nous).
Il n’y a plus de… « citoyens » déplore-t-il, pour les États et les entreteneurs géants. Il n’y a que des consommateurs ! Gélinas déclare que les élites sont sans aucune morale, qu’il y a défaitisme, abandon. Les gouvernements se taisent aussi, la peur de l’économie contrôlée par les gigantesques machines commerciales. Il n’a plus confiance qu’en ce mouvement naissant, qui débutait à Seattle, qui a fait son grabuge au Sommet de Québec…et qui continue. Il veut que cela grandisse, il compte sur ce réveil des citoyens, la seule vaste planche de salut.
Enfin, « La presse » parle de « Le liseur » un livre qui obtenait une audience fantastique…Son auteur, un Allemand, assure que jamais l’Allemand ne pourra arracher la page noire du nazisme. Que les jeunes tentent pourtant d’effacer ce souvenir odieux, atroce, dont ils ne sont pas responsables mais qu’il n’y aura jamais, jamais, rien à faire. J’y pense très souvent. En effet, comment charger des Allemands nés… disons en 1980 ou 1990, des méfaits intolérables commis par les grands parents, complices ou témoins muets ?
Quelle chance nous avons, au fond, de n’avoir été que des enfants, les descendants de modestes colons —abusés par les envoyés de la monarchie versaillaise souvent— s’installant en cultivateurs pour la plupart dans les parages du fleuve Saint-Laurent sans déloger ou chasser les indigènes puisqu’ils étaient, pour le plus grand nombre, des nomades, chasseurs et cueilleurs. Nous n’avons jamais participé activement à aucune guerre grave. C’est une chance. Je me demande ce que je serais si j’étais un Allemand. Je les plains. Le nazisme a imposé une tache noire indélébile, pour des siècles à venir, sur ce pays. Les grands musiciens et les philosophes de cette nation, eux-mêmes, en sont éclaboussés. Il faudrait que je lise… « Le liseur ». L’étudiant allemand tombant amoureux d’une employé de tramway plus vieille que lui, analphabète et qui, il va le découvrir, trempa dans le nazisme…Faut que je déniche ce livre. Voilà ce que fait de bons « papiers » du cahier Livres.
Je tiens à terminer cette Journée…nettoyée avec ceci qui est grave : « Le langage pédagogique est l’opposé absolu du littéraire… il ne peut engendrer aucune compétence langagière. » C’est le héros du dernier roman de Monique Larue, je l’ai dit plus haut, prof de littérature dans un cégep qui parle par sa bouche. Ça donne à réfléchir sur tous ces cours de création littéraire, ces ateliers spécialisés, ces séances offertes par des auteurs connus. Dans mon « Écrire » qui va vers un imprimeur bientôt, je fulmine contre ces arnaqueurs, je fustige ces attrapeurs de nigauds. Pour écrire, c’est tout simple, il faut prendre un crayon ou un stylo, et du papier. Ou un clavier. Oubliez les Marc Fisher, Arlette Cousture ou Réjean Tremblay ou Dominique Demers…oubliez ça. Ne gaspillez pas vos sous.

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