Le lundi 11 février2002

Le lundi 11 février2002
1-
Ouf ! Trois soirées « en ville ». Absent donc des J.N. Le bonhomme énervé, tout pris. Ce matin, soleil reluisant ! Vrai que nous avons une lumière, alors, unique. Jamais vu cette si vive luminosité ailleurs, ni à Paris, ni à Rome , ni à Londres.
Hier soir, tard, nous sortons dans la rue Bonsecours, du Vieux, et, surprise, neige, glace, tout le bataclan hivernal subitement. Vers 18 h., arrivés au coin de Saint-Paul, c’était la pluie, une douceur dans l’air. Changement radival en quelques heures. Et à notre insu. Dans l’entrée du restau des « Filles du Roy »,un cri, un appel de détresse ! C’est l’amie, Françoise Faucher, en souliers (!) , qui appelle au secours « son grand chien fou », moi. J’y cours. Elle s’accroche à mon bras, mon Aile, elle, installée déjà dans notre voiture. Françoise veut que je la reconduise à son « pas galant du tout, mari un peu plus à l’ouest. Jean Faucher se démène dans la nuit, illuminée par les antiques réverbères, à dégivrer les vitres de son auto. Oh le gros macho ! Il a honte, s’excuse. Se fait engueuler par sa Françoise.
Nous sortions d’un anniversaire, d’une fête enjouée, celle fort bien organisée par Hélène Pedneaut (« Le signe du lion » rénové) et Lucille Cousineau pour marquer les 80 ans de la vaillante comédienne Huguette Oligny.
La foule (plus de 60 personnes !), parents, amis dans ce restaurant (Les filles du Roy) qui a les allures d’un bordel luxueux du « far-west » pour cow-boys enrichis et danseuses de « french cancan émigrées, quand il souhaite avoir les allures d’une auberge « canayenne » en début de colonie au bord du fleuve. C’est une sorte de « palace » et on s’y sent bien. Décors chaleureux, salon, canapés, fauteuils, cheminée, piano, large couloir pour les apéros, au fond, verrière, plantes vertes et cages avec oiseaux exotiques vivants !
Ma chère Aile toute épanouie —coupe de cheveux nouvelle, frisée si joliment, tailleur parfait— en voyant arriver des tas de membre de l’Union des artistes, elle lève sa coupe aux vieilles
Connaissances du temps de ses réalisations à la SRC. Nommez-les : Abert Millaire, Élisabeth Chouvalidzé, Aubert Pallascio, Gabriel Gascon, Gérard Poirier, France Castel, Clémence Desrochers, Louise Latraverse, la grande Picard… que je salue ainsi « bonjour ceux de Pointe-Calumet » car son père y tenait un ciné de plein air. Le premier du territoire. Que Duplessis fit fermer, pour calmer les évèques timorés…Gilles Pelletier et sa Françoise (Gratton) —nous nous sommes souvenus des répétitions chez elle, à Ville Mont-Royal Ma chère, des figurants pour les pageants catholicards du Père Clos sur le mont Royal— le cinéaste Melancon, accompagnateur de la toujours si belle Andrée Lachapelle, Amulette Garneau … je n’en finirais pas.
Je remarque qu’il y a des affinités —une amicalité totale—entre acteurs et metteurs en scène…Et moi, un auteur, dans ce maelström de bises et d’effusions, bien, il y a un certain mur. Un muret disons. Nous sommes de deux mondes. Eux, ils sont là « après coup » je dirais. Nous, les écrivains de l’ avant coup. Difficile à dire clairement. Une certaine gêne, en tous cas une distance. Je la sens toujours. Deux mondes amicaux, liés certes, mais différents. La solitude (pour pondre) chez nous, chez eux, les comédiens, la solidarité. Le clan. Que de cris fusent où j’entends : « nous sommes du même bateau, ensemble. » Je ne sens pas cette esprit de famille aux réunions d’écrivants.
Durant le repas, Hughette à sa table d’honneur devant les épais anciens murs de pierres et l’immense cheminée, avec des parents dont Jean-Louis Roux (sosie de Claude Ryan à présent !), son beau-frère, quelques bonnes surprises. Par exemple, Poirier et Faucher (avant le dessert) livrant un impromptu (à faux). Enguirlandage étonnant (signé Guitry). Ou madame Souplex, si énergique dans ses rondeurs, inspirée et tumultueuse, parodiant la tirade du nez (de Cyrano) en se servant, comme cible, du « grand âge » de la célébrée. C’est la franche rigolade dans toute la salle.
Avec gâteau et café, au vaste salon, concert de poésie, de chants, chacun y va de son refrain favori. Encore la rigolade.
2-
Comme c’est drôle ! La veille, samedi soir, nous étions encore dans le « Vieux », dans un étonnant et merveilleux site, le « Caveau », chez Georgio, rue Saint-Laurent au bord du vieux port. 25 ième anniversaire du mariage de ma fille, Éliane, avec son Marco. Un lieu envoûtant…sous voûtes, ex-cave de fourreurs ou de marchands de vin (?). Une immense cave hors du commun. Sorte de « catacombes » des premiers chrétiens ! Ambiance merveilleuse.
Clan des Barrière —dont la Mado, grand-mère de Marco, mon modèle de longévité, 93 ans !— au grand complet, clan jasminien réduit. Des amis très fidèles du couple fêté. Là aussi, petits « speechs » de circonstance, souvenirs, anecdotes fusaient, de l’un ou de l’autre. À la fin du repas, petit concert du « Harry James » de la famille, le benjamin Gabriel, trompettiste amateur. Après les excellents desserts, installation des trente invités dans une jolie salle attenante. Cela toujours sous des combles formidables faits de « pierres sèches » antiques, amusante et ironique séance visuelle faite d’images choisies d’albums de photos. Un montage et une projection sur grand écran, par « ordinateur », du même Gabriel. Vive émotion chez le bonhomme : ma fille, comme Marc, aura bientôt cinquante ans ! Oh la la ! Rien pour me rajeunir.
La vie file, file…
Nous étions une dizaine de curieux, vendredi soir à la cinémathèque-vidéothèque du boulevard de Maisonneuve, pour le visionnement de mon « Blues pour un homme averti » (1964). La bande-son affreusement mutilé, hélas. Les images en noir et blanc …parfois chevrotantes ! Un bon coup sur la tête pour moi. Je m’étais imaginé une dramatique sensationnelle, extraordinaire. Souvenir trompeur ! Mai non, ce « Blues.. » n’est pas sans grave défaut. J’avais trente trois ans et je maîtrisais mal les niveaux de langage. Aussi, pendant la projection, je me disais : faudrait que je ré-écrive ce texte un jour. Mais pour qui ? Trop tard. Je suis assez lucide pour constater le vieillissement de ce « Blue.. » qui fut publié chez « Parti-Pris », le gang enthousiaste à l’époque.
C’est instructif en diable ce déterrage de vieille pontes. Ça m’a rabaissé le caquet, je vous jure. Le jazz de Slide Hampton, lui, était toujours extra. Jacques Godin, malgré le son pourri, m’a montré encore son savoir-faire pour incarner un vieux « bomme » en quête d’un père mythique. Quelle présence !, comme on dit, il perce l’écran. Le « robineux » , Paul Hébert, émouvant dans sa nudité matérielle. Et toujours si juste ! Je me suis souvenu : un matin, très tôt, j’avais conduit mes petits-fils, rue de la Commune, pour qu’ils puissent observer les clochards. Ces derniers se débarbouillaient dans une fontaine publique sous la lumière matinale fauve. Leurs yeux incrédules, la découverte d’un monde de misère. J’avais cru bon qu’ils sachent le dénuement effrayant des laissés pour compte de notre société. Ils en étaient muets.
3-
Je repense à cette « Fin du monde », de Lagarce, au Théâtre Go. Ce malentendu funeste entre deux frères. L’un, que l’on devine artiste (joué par Denoncourt), malade gravement, qui revient chez lui après son bourlinguage et l’autre, modeste, serviable, resté dans la famille, ouvrier sans aucune vision autre que la « petite vie ». À la fin, le choc, le dialogue embarrassant, strident dans son non-dit, entre les deux frères.
Et Luc Picard qui me fait pleurer dans le noir.
J’ai pensé à mon frère, Raynald. Que je ne vois à peu près plus. Qui fut mon petit compagnon de jeux tant aimé, durant tant d’années. Qui mène une existence hors de ce monde du spectacle, des lettres. Nous sommes devenus peu à peu, nous aussi, deux blocs erratiques. Étrangers, hélas ! Nous dérivons chacun sur notre rive, séparés, « incommunicado ». Et cela me pèse. M’ennuie. Et je ne sais pas par quel bout…nous pourrions à nouveau être, redevenir, deux petits frères ou deux vieux frères.
La vie… merdre !
Pour combien d’entre nous, y a–t-il de ces gouffres niais, inévitables ?
Procès publics, enfin, au bord de l’Atlantique, un peu au sud. Ce cardinal bien con, à Boston. Law. Qui a tout fait pour cacher, déménager, taire la pédophilie de ces (« ses ») affreux malades ensoutanés. 130 enfants qu’on a massacré, qu’on a bousillé. Dans cette écœurante horde de vicieux, 70 curés, une vingtaine seulement font face à la justice maintenant. Les catholiques de Boston sont indignés par « les secrets » de leur Cardinal Law avec raison. Ils veulent qu’il démissionne de sa charge… vaticane. Tant de mensonges, de camouflage, d’échappatoire au lieu de faire face à la vérité. Ce complice, en robe rouge romaine, de l’horreur a suspendu huit de ses prêtres pour calmer la grogne. J’ai connu ces disciples de Jésus, jeune. Dans Villeray comme au collège des Sulpiciens. Qui n’a pas des cas à citer ? Plein d’anciens enfants pollués par ces prédateurs déboussolés, ces pédés tordus en soutanes, à Boston comme à Montréal, salis jadis, qui se taisent. On sait que la culpabilité retombe souvent sur eux, petites victimes. Ils se pensent les responsables de ces dérives infernales. Mystère psychologique bien connu.
Qu’ils se lèvent, qu’ils accusent, c’est le temps ou jamais avant que crèvent ces crapules à bénitiers, à scapulaires, qui osaient confesser les « fautes des autres » dans leurs armoires capitonnées et donner des absolutions et des pénitences, et jouer les bons pasteurs, les pieux conseillers en moralité. Ah les sépulcres blanchies ! Richard Hétu, de « La Presse » raconte que ce cardinal Law, au fond, obéissait à la consigne du Vatican, renouvelé il y a peu : « Que ces cas se règlent, loin de la justice normale, confidentiellement, entre membres du clergé ». Que la honte s’abatte au pus tôt sur ce cardinal de mes deux… !
4-
Marc Cassivi, samedi, écrit encore « les deux solitudes » Il parle du tragique d’avoir ignoré complètement le succès filmique de Falardeau avec son beau film : « 17 février, 1839 », portant sur nos formidables patriotes émérites, nos vrais et seuls démocrates, républicanistes, anti-monarchistes valeureux de cette époque. À ce torontois « Gala des Génies » ? « Ce film de Falardeau, on connaît pas ! » Ignorance crasse ? Je sais pas. Il n’y a pas deux solitudes, il y a deux nations. Deux peuples qui jouent à la bonne entente. En surface. Un seul prix pour « La femme qui boit », avec, en effet, l’excellente Lise Guilbault. C’est tout. Ce film sur les condamnés à mort d’ici :on en savait rien chez nos jurés « blokes » ! Bravo. Cela illustre le mur infranchissable qui s’est construit entre deux peuples, rayer à jamais de notre vocabulaire ce « deux solitudes » niais. Comme il faut rayer : la « conquête » quand on parle de 1760. C’est « la défaite » qu’il faut dire historiens niais !

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