Le lundi 18 février 2002

Le lundi 18 février2002
1-
Comme hier, dimanche, du soleil partout. Un ciel d’un bleu poudre uni. Nous partons demain pour du théâtre. Je ne sais jamais trop où car c’est ma belle Aile (belle Aile !) qui y voit. Elle est folle de ce médium. Pas moi. Aussi quand, voyant l’unanimité des critiques pour une pièce, je dis « on devrait y aller » elle saute toute joyeuse sur le téléphone et réserve des billets ! Mercredi midi, nous remontons, avec David l’aîné des petits-fils en congé, je l’ai dit. David et moi c’est quelque chose. Il fut, né le premier, mon premier « chevalier » du groupe des 5 ! Cela a tissé des liens à part. J’y faisais mes premières tentatives en récréation enfantine du papi. Il m’a donc appris beaucoup. J’y allais pas le coup classique des « essais et erreurs ». Un jeu le lassait, j’en changeais. J’adaptais tel ou tel processus ludique.
Un jour, je découvrais qu’il adorait mon jeu des « jours qui passent ». C’était une sarabande folle : chant d’un coq, l’aube, réveil au fond d’un grand placard du sous-sol de la rue Chambord, soupirs, gesticulation, d’une gymastique folle, céréales englouties —par pantomime toujours— sortie du placard, départ en automobile, David avait une petite machine à volant opératoire, vroum, vroum, debout, marche, boulot à travail mécanique, clingne, clangne, bing bang, là aussi, que quelques secondes, puis retour « at home », vroum, vroum encore, et souper, flic-flac, gloup-gloup glouton, un peu de télé, à faux, rires mécaniques, tapes sur les cuisses, faux rires, et puis re-dodo au placard, fermons bien les portes-pliantes, bâillements sonores, ronflements très sonores, quelques secondes toujours, mon chant du coq (cela, il aimait !) de nouveau. Même manège, exactement. En quelques minutes, nous refaisions le parcours des douze heures d’un jour. Ça revolait, de plus en plus vite. David riait. Était aux anges. Un jeu fou. Enfiler sans cesse des jours et des jours.
Je cherchais un sens à sa grande satisfaction ! Je comprenais qu’il aimait cette accélération du temps. Il devait croire qu’il se jouait du temps réel.
2-
Henriette Major, romancière-jeunesse, m’écrit et m’envoie des photos. . Je voulais voir où elle se réfugiait l’hiver. C’est du côté de Saint-Raphaël, dans le Midi. Un appartement en plein milieu de cette petite ville. Pas très loin de la mer. Je n’irai pas. Je songe à « plus au sud », à un lieu où l’on pourrait faire de la plage avec lectures, soleil garanti… Or, on vient de m’expliquer (une Française amie) qu’en hiver, en France, il n’y a pas de ces endroits assez chaud pour le prélassement continu comme en Floride ou dans les Antilles. Surtout pas du côté de Nice ou Menton. Ma grande déception en apprenant cela. Quand je questionne: « À Carcassonne, à Perpignan ? » On me dit : « Non, en hiver, c’est frais, il faut souvent une petite laine ! »
Henriette, dans sa missive, me vante les lieux et me dit de garder ça pour moi. « Il faudrait pas voir grossir, ici, une colonie québécoise. » Pourquoi pas ? La grand’peur du « Hollywood floridien ? »
Comment suis-je fait ? Moi, j’avais bien aimé ce Hollywood maudit par certaines élites (!) lors de nos séjours en Floride dans les années ’80. J’y trouvais une sorte de…familiarité (?) « b’en de che nous », bonhomme, cavalière un peu mais si chaleureuse. Un « petit Québec » ? Mais oui. Pis quoi ? J’en ai fait le portrait pittoresque dans « Pâques à Miami » et Louis Cornellier du « Devoir » l’avait grandement apprécié, Martel de « La Presse » aussi. Il y a chez nos grands bourgeois instruits une sorte de dédain du petit peuple, des gens des classes laborieuses, populaires, qui, retraités, aiment ces retrouvailles « ethniques » « hollywoodiennes ». Il en alla longtemps de ce même mépris hautain pour Old Orchard, remplies des nôtres. Comme du Pointe-Calumet de mon enfance. Oui, comment suis-je fait, car je me sens de bien bonne humeur entouré de cette… « populace », terme méprisant utilisé par ceux qui fuient en vitesse ce « là où nous nous regroupons ».
3-
Hier, dimanche, un gala encore à la télé. Pour notre cinéma. Moi j’aime bien les galas. Certains les abhorrent ! Avec l’humoriste doué Patrick Huard, la Sylvie Moreau (que j’aime tant en fofolle « Catherine » le vendredi soir) présentait des sketches désopilants : en ado vaseuse dans un hall de multiplex, en intello à bicycles, trouvant des symboles freudiens aux Boys-3, etc. Un bon spectacle. Notre honte à Aile et moi d’avoir négligé de descendre en bas de la côte Morin, au ciné Pine, pour « Un crabe dans la tête » du jeune Turpin. Ce film a remporté la grande palme ! Le formidable film de Falardeau sur la mort de ce malheureux de Lorimier recevait une bonne part des Jutra. Quatre sur sept ! Bref, du drôle, de l’émouvant car c’est toujours stimulant et agréable de voir des talents récompensés. J’aime la jeunesse créative. J’aime constater qu’il y a relève sans cesse.
Un correspondant : « Quoi ça au juste votre « racisme inverti » ? C’est, face au raciste ordinaire, donc ceux qui craignent et détestent « les étrangers », c’est —inversé— l’auto- racisme, Celui de ceux qui ne nous lisent pas, qui ne vont jamais voir un film québécois, tiens, tiens ! Pour ces cons, les « étrangers » ou nos nouveaux venus, sont, tous, parfaits, surdoués, excellents. Et nous ? Nous ne valons rien. Nous sommes, collectivement, de la schnoutte, de la merde, des attardés mentaux, des insignifiants. Voilà le racisme inverti, exactement l’envers du raciste courant.
C’est une plaie grave dans une communauté peu nombreuse. Du colonialisme quoi. Une aliénation qui fait… chier tous ces « racistes invertis » sur ce que nous sommes, ce que nous inventons. Une maladie fort répandue, hélas, parmi l’élite (hum !) chez les minoritaires, ils sont éblouis par les majorités régnantes : Hollywood, Paris, New-York, un peu Rome, un petit peu Berlin, Londres. Le reste du monde ? Tous des minables ! Clair comme ça ?
4-
Avoir un caméscope ou pas ? J’en ai un. Caché dans un placard. Ennuyeux de devoir rassembler la visite et dire : « Bougez pas, parlez pas, j’ai une cassette à vous faire voir ! » Des photos, échangées de main à main, c’est mieux, c’est léger, ça n’empêche pas la convivialité. Et on peut vite déceler si cela ennuie. Circulation plus rapide alors, pas vrai ? Mais le ruban dans le téléviseur…, hum, c’est long ? c’ est plate ?…silence, la politesse, malgré l’ennuie impose un silence de convenance !
Pourtant, quelle joie si nous (les anciens) pouvions nous voir revivre, gigotants, vivants, à cinq ans, à dix ans ! Oh oui ! Mais non, on a que de vieilles photos en noir et blanc. J’en ai mis une cinquantaine dans mon récent « Je vous dis merci » J’avais eu l’idée, un jour, de publier tout un livre fait de photos avec de longues légendes en dessous de chaque vieux cliché. Longs « bas de vignette » détaillant les sentiments, les émotions, se rapportant à ce gros album. Projet abandonné vite, je n’ai pas de photos, aucune, de « nous » le gang de Villeray », au naturel, à nos jeux, dans nos ruelles. On a toujours que des photos quand, lavés, peignés, sur notre « 36 » quoi, sourire obligé, posant e artificiellement pour le beau Kodak de môman. Ou de pôpa ! Hélas !
Le caméscope donc ? Oui. Pour la mémoire visuelle, pour ceux (le jeunes enfants) qui s’en fichent bien aujourd’hui !
Le vieux MacLuhan affirmait : « Le message est le message ». Bien. Mais je dirais, moi : « Le message est …le messager. » La subjectivité inévitable fait que le messager importe avant tout. Ainsi —disait qui ?— un ouvrage de génie regardé par un crétin devient un ouvrage de crétin. Oh! Aïe ! Terrible vérité. Examinons donc mieux qui émet une opinion, qui critique, qui parle, qui est, en somme, le messager. Je blague souvent : « À l’inverse un ouvrage de crétin regardé par un génie …s’améliore-t-elle ? » Je blague et pourtant. Un Malraux discutait ad nauséam sur la richesse symbolique d’un simple tableau naïf. C’était lumineux à entendre. Un génie fait cela. Ce génie (des liens, des raccourcis, des ellipses) enrichissait un ouvrage…de bonhomme parfois assez pauvre créateur.
Je conseille souvent des jeunes: rencontrez des gens brillants. Supérieurs à vous. Cela va vous aider. Soyez vus, écoutés, visités, observés par de gens intelligents. Ils vont vous stimuler, vous grandir probablement. Vous enrichir. Fuyez, abandonnez, éviter les cons sympas, les crétins colleux, les imbéciles divertissants, les flagorneurs joyeux, ils ne vous apporteront rien. Rien. Certes, jeunes gens, c’est plus facile de fréquenter plus minables que soi, c’est reposant, mais c’est aller vers le rapetissement. Ayez la modestie de fréquenter les plus lucides, les puis forts. C’est, au début, un certain silence, une certaine domination, l’acceptation d’apprendre seulement, mais, à court terme, « à la longue » comme on dit, c’est une existence bien plus riche et plus d’épanouissement. Idem pour lectures, films, etc. C’est plus amusant, moins forçant pour nos méninges de visionner « Les Boy », ça donne rien, aller voir un film solide de propos, à l’Ex-Centris par exemple, enrichit profondément souvent.
Voilà un peu —vous saurez tout ici— de quoi je cause comme invité à rencontrer des jeunesses étudiantes dans écoles ou collèges. Beaucoup de jeunes grognent sourdement à mes appels… « On veut du fonne, juste du fonne ». Je vois chaque fois ceux qui vont stagner, qui vont régresser même peu à peu. Ces paresseux, ces « réfractaires à la culture importante », s’en iront tout doucement vers une vie anémié. Et ça me fait de la peine chaque fois. J’aime les jeunes.
Vu encore ce « Campus », à TV-5, dimanche soir, hier. À la fin de ce match à idées, à déclarations vives, à confessions calculées, Aile : « Mautadit que ça parle vite ces intellos et auteurs et critiques français. » Et c’est vrai. Pas reposant. Je monte me coucher chaque fois comme…étourdi. Enrichi aussi. Et stimulé surtout. Ici, rien de ces vigoureuses bagarres verbales, hélas ! Ni au ralenti ni à vitesse moyenne. Rien. À la fin de l’émission à TVA, chez la Cazin, une zélote du « multicul-à-ghetto », dame McCalister, me tance d’un : « Vous nous laissez pas parler Jasmin, vous êtes speedy ». Moi vantard, excédé de ses protestations : Excusez, j’ai un processus mental rapide. Désolé que vous ne puissiez pas suivre. » Hon !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *