Le mardi 26 mars 2002

Le mardi 26 mars 2002
À COEUR OUVERT (J.N.)
1-
Ciel de lait. Lait caillé. Lait pourri. Nuance bleutée, comme le saudit lait à 1 %, m’en fous, la vita è bella ! Hier soir, lundi, installé Place des arts, au balcon du Maisonneuve et vue imprenable sur la jeunesse musicale. Regards braqués sur mon Gabriel à sa trompette. Pus de 100 jeunes musiciens ! La beauté dans l’air de cette soirée étonnante quand ces jeunes musiciens québécois, de Laval, des Laurentides et du collège Regina Assumpta (où étudie mon petit-fils) jouent l’ouvrage d’un jeune compositeur Grec, vivant ici, Panayoti Karoussos. C’était une grande fête gréco-québécoise hier soir. Ces échanges sont formidables. Des liens nouveaux.
Les Grecs, comme, hélas, nos Italiens, Portugais etc., se sont agglutinés aux anglos d’ici avant la guerre, durant et après. Ces émigrants, latins, nos frères, nous abandonnaient. Il faut les comprendre : les patrons, le pouvoir économique (vital pour ces expatriés) étaient entre les mains des Blokes en ces temps-là. Émigrant, donc fragilisé, j’aurais sans doute opté pour le versant anglo moi itou ! Les choses (les affaires) changèrent et vint les Lavalin, SNC, Bombardier, Québécor, etc. Il était trop tard. Ils étaient anglifiés jusqu’à l’os, jusqu’au trognon, tous ces peules si proches de nous pourtant par la culture.
Les nouveaux arrivants se rapprochent de nous. Ainsi un voisin adèlois, Paul Paltakis, Grec de Montréal, vient de traduire en anglais mon « Loup de Brunswik-city »et, à Saint-Sauveur, nous allons luncher (à la Grec) à Pâques parmi son clan. Oui, le temps changent. Hier soir le ministre de l’Immigration, André Boulerice semblait tout content de sa soirée musicale. L’ayant entendu livrer un mot de bienvenue, je lui dis dans le hall :
« Très belle voix dramatique, bien posée ! Je pourrais vous rédiger du théâtre si vous voulez. » Boulerice a ri. Le présentant à mes alentours, je cherche comment identifier la belle-maman de ma fille, la mère du trompettiste et, balourd, nigaud, au lieu de dire « la belle-mère d’Éliane », je m’entends dire « MA belle-mère », Jacqueline Barrière. » Visiblement plus jeune que moi, elle a failli s’étouffer ! On a bien rigolé sur cette bourde.
Le jeune, intrépide, patient et acharné chef de ce jeune orchestre symphonique, André Gauthier, se déplaçait sur deux baguettes de chef énormes :des béquilles ! Malencontreux accident qui ne l’empêchait pas de bien battre toutes ses mesures. Chapeau ! Je me suis dit qu’il serait temps de mieux me familiariser avec la musique d’orchestre classique. J’aimais tant, hier soir, observer les violons, les six violoncelles, les trois contrebasses, bien distinguer leurs nuances « à cordes » et tous les « vents », cette fabuleuse quincaillerie si luisante aux sonorités si belles, les cymbalistes, etc. On se lasse des guitares électriques et des boum-boum sauvages des batteurs frénétiques, non ?
2-
Dimanche soir, autocar rempli d’écrivains roulant de Gatineau (Hull) vers le terminus Voyageur, rue Berri, je me disais :un accident grave, mortel, et « le cerveau du Québec » en serait lourdement démantibulé ! Oh la précieuse cargaison, n’est-ce pas. Lire, oh lire ! Parcourant les pages d’un dialogue entre mon éditeur, V.-L. B., et Margaret Atwood, le voyage a semblé durer 15 minutes ! Au Salon du livre de l’Outaouais, j’ai retrouvé cette ambiance de foire que j’aime bien mais aussi la futilité pour nous, auteurs, de s’asseoir tant d’heures pour signer…une vingtaine de livres ! Étrange, j’offrais aux curieux mon « Écrire pour l’argent et la gloire » contenant de si sévères critiques sur ces vains Salons et, dans le même temps, j’acceptais encore une fois ce jeu truqué. J’irai bientôt à celui de Québec puis à celui des Trois-Rivières ! On dit « oui » à l’éditeur (subventionné) dévoué, on ne veut pas le contrarier, il a l’air, lui, d’y trouver son profit.
Reste une chose : à la fermeture du « carnaval », à l’heure du départ, on avoue avoir fait des rencontres chaleureuses : d’abord
De bons camarades certes mais aussi des curieux, pas bien nombreux hélas, qui viennent vous dire leur admiration pour vos ouvrages.
Quelques confidences vous stimulent. Vous oubliez la vacuité de tant de temps passé derrière votre comptoir à livres. Ainsi, j’ai pu renouer avec le dynamique « boulanger » abitibien traqué par la loi, Léandre Bergeron, avec le poète (primé à Trois-Rivières récemment) Roger Desroches. Ce dernier, encore hippy, crinière léonienne, anneaux à pleins doigts, vous montrera la photo, dans son portefeuille, de sa fillette (importée avec amour de Chine) comme tout bon père de famille bien quétaine. Cela m’a ému. Croisés l’humoriste Pierre Legaré, l’actrice Andrée Boucher, le speaker émérite Pierre Nadeau et qui encore ?
Aile avait besoin d’être un peu seule ? Je ne sais. Vrai qu’au retour, dimanche soir, ce sera fébriles minouchages, chaudes embrassades, des retrouvailles comme si nous avions été séparés un an ! Il y a ça de bon.
3-
Deux téléphones, ce mardi matin : 1- invitation à la biblio de Saint-Laurent, terre natale de tous les premiers Jasmin. J’ai dit oui. Pour octobre prochain. C’est loin. 2- Invitation à un collectif de québécois sur « Paris, je t’aime » par Paul Villeneuve. J’ai dit oui encore, je m’ennuie tant de Paris depuis 1981. Villeneuve me dit qu’il n’a pas lu mon drolatique (avis des critiques du temps) « Maman-Paris, maman-la-France » (Leméac.éditeur, 1983). Je pourrais donc faire un copier-coller d’un chapitre amusant ? Hon ! Et voilà que l’on me téléphone encore, il y a deux minutes, pour « Bibliotheca » au canal Tv-5. Une invitation à parler devant un Kodak de télé « d’un ou des livres qui nous ont importés, jeune ». J’annonce ma chère Gabrielle Roy. On est d’accord. Directives vont suivre. Bien. Crainte de trop charger l’agenda. De le regretter ensuite… tous ces « oui »… comme cela m’arrive.
Oups ! Aile revenant de la poste : une lettre de ma quasi-jumelle, Marielle. Hâte de la lire. Enfin, un premier chèque de TVA pour les mini débats chez Pierre Bruneau. Un bulletin modeste de cette association des auteurs laurentiens, invention de l’ex-journaliste Pauline Vincent. Liste : je ne connais (un peu) que le chanoine-sociolgue Grandmaison, et le poète Paul-Marie Lapointe. Et, grande enveloppe brune, un envoi de Trois-Pistoles ? Ah ! c’est un vieil exemplaire des « Écrits de la taverne « Royal ». Mon Victor a pensé à ça ! J’avais dit , je crois, n’avoir plus aucune copie de ce receuil de textes divers —années ’60— quand nous étions un gang de jeunes fous —Jean-Paul Filion, feu Marc Gélinas, Raymond Lévesque et al— fous furieux buveurs de trop de draughts —ah la draffe à dix cents— à ce « Royal Pub » de la rue Guy, sous le cabaret « La catastrophe », de biais avec le choc « Stock Club », où j’allais interviewer mes victimes pour La Presse, et le vieux théâtre, démoli depuis longtemps, « Her Majesty’s », où j’avais vu jouer les Louis Jouvet, Gérard Philippe, etc.
Hop, en vitesse, aller à l’école des p’tits chefs !
4-
Retour. Que des pâtés chinois ! Aucune pâtisserie et Aile qui reçoit bientôt l’ami « non-mormonne » Josée ! Ai pris deux pots de soupe, congelées hélas ! Dehors, tantôt, neige nouvelle abondante. Balai sorti, je me démène. Pas croyable, un 26 mars. Je suis découragé et, en même temps, toujours ébloui par cette neige qui recouvre tout si vite ! Blancheur de carte de Noël. Je lis un des livre achetés lundi midi à la « Librairie Outremont » là où un immense chat blanc dort entortillé autour de la caisse, « L’occupation » d’Arnault. Mince récit de 100 pages. Suis
À la page 45. J’aime le minimaliste de cette auteure —pas un mot de trop—, cette femme raconte sa jalousie frénétique face à l’inconnue qui vit maintenant avec so ex. C’est bien fait. Fort.
Un texte aux antipodes des miens, le grand bavard. « Les contraires se fascinent », vais-je répétant quand on s’explique mal Aile m’aimant et moi de même. Acheté aussi « L’iguane » de Denis Thériault et le récent numéro du « Courrier International » où la « une » crie : « 23 écrivains engagés », une enquête. Au kiosque de V.-L. B. du Salon, dimanche, ai pris un livre de Victor racontant « son » Thériault. L’ai commencé, c’est bien parfait. Étonnante la verve si généreuse de l’auteur de « Race de monde » pour certains confrères. Je n’ai pas, moi, cette générosité. Je l’avoue. Lu qui écrit sans cesse et qui publie sans cesse pourrait passer pour un égotiste. Oh non ! J’ai lu dans cette « rencontre » avec Atwood comment il est captivé par la Margaret, il l’a lu, il la connaît, il la questionne avec pertinence. Il la fouille de questions aimables. Bref, il m’étonnera toujours.
Tantôt montant au chalet, je dis à ma belle Ale : « Tu sais quand Foglia décrète que Vic est notre plus grand écrivain québécois, jaloux, je tique…mais un seul instant et puis j’admet le fait. Cet homme est un fou des livres, de l’écriture. Pas moi. J’ai autant de plaisir à faire de l’aquarelle…ou même à lire tout simplement. J’aurais pu (voulu ?) devenir disons un sculpteur reconnu et cela m’aurait contenté amplement. Jeune, je vouais devenir un créateur. Dans n’importe quoi. Les circonstances ont fait que j’ai publié tant de livres que l’on m’a installé dans le monde littéraire. Au fond des choses, il faut le dire franchement, je n’ai jamais mis tout mon être, mon âme entière, dans la rédaction d’un roman, jamais. Je rédigeais comme en transes, d’un jet, excité à fond certes mais une fois l’histoire lâchée, c’était terminé. Je n’y revenais pas pour peaufiner, améliorer. Oui, c’était, chaque fois, le mot fin posé, comme un bon débarras. Femme enceinte qui doit absolument accoucher une fois l’an.
Ce fait de ne m’être jamais investi à l’année longue dans la littérature a été remarqué. Je m’en vantais d’ailleurs. Il a fait, ce fait, que les amateurs forcenés de nos lettres m’ont installé dans un créneau à part. Pour plusieurs je suis une sorte de dilettante, de gaillard d’un tempérament « brouillon », qui écrit « par oreille» et qui ne mérite pas trop l’attention des exégètes patentés du territoire. Cette attitude m’a blessé pendant longtemps. Maintenant, je sais bien que je récolte ce que j’ai semé. Mes affirmations fréquentes d’écrire sans effort aucun, comme en se jouant, allaient à l’encontre de gens —collègues, profs, critiques— « seurieux », « graves », pour qui la littérature doit être une passion ravageante, totalitaire quoi.
Beaulieu, comme un Riopelle en peinture, s’est investit complètement dans l’ « étrange » métier. Il en mangeait ! Pas moi. Oh non ! Cet esclavage consenti, volontaire fait des victimes autour de soi, c’est connu. Envie de jaser de tout ça au Salon de Québec avec lui. Vérifier des choses. Je le ferai un de ces soirs prochains quand, le kiosque fermé, on va souffler dans un coin de bar d’un hôtel. Je raconterai dans on journal et ce ne sera pas une indiscrétion puisqu’il sait que je suis diariste désormais.
5-
Aile, esseulée dimanche, a reçu de sa famille, au Phénix du Chemin Bates. Elle me dit qu’elle a raconté à son frère le prof, la crise de nerfs d’un étudiant révolté criant, hystérique, dans un hall du Cégep Saint-Laurent et comment j’avais pu le calmer d’un geste, d’une seule phrase. Et Jacques lui aurait dit : « Ça me surprend pas, ton Claude a une sorte de don, de charisme. » Eh b’en, moi en thaumaturge ? Ça m’aurait bien plu, jeune, candidement entiché d’un Jésus à miracles, guérisons —lèves-toi et marche !— à résurrection de Lazare au tombeau !
Cet avocat « politicien », Guy Bertrand, qui veut désormais « un Québec libre dans un Canada fort » s’est fait volontiers vidéotiser chez Dutrizac des Francs-Tireurs ». Courageux ! Risqué. Très. L’émission de T.Q. était d’une qualité visuelle lamentable. Pire que le pitre des vidéos de famille ! Pourquoi ? On aurait dit un document clandestin fait à la va vite. L’hurluberlu en était davantage —il n’avait pas besoin de cette surenchère technique— comme caricaturé. Ce qui n’est pas honnête même si cet olibrius, ce narcisse —au jus V-8 et au salon de bronzage— est un pitre on n’a pas le droit de mal le photographier.
J’oubliais, j’ai pu mieux connaître une de deux grandes filles de Beaulieu à Hull, Julie, qui avait la charge, seule, du kiosque des Trois-Pistoles, son père étant absent. Elle est brillante, énergique, débrouillarde et a de l’esprit. Samedi soir, au Salon Laurier, réunion tardive de quelques jolies jeunes femmes-à-kiosques. Farces et piques voltigeaient dans l’air de ce bar-salon. Andrée Boucher, rencontrée à la salle à manger de l’Hôtel, le dimanche matin, m’a semblée fort intriguée et amusée de m’avoir vu tel « le vieillard au milieu de Suzanne… de la Bible. Je me suis bien moqué de leurs « bottines » noires de draveur, des nombrils affichés et des coiffures « dépeignées » de sauvageonnes. J’aime jouer le vieux schnock, le macho rétro, et on a bien rigolé. L’auguste sobre Courtemanche (« Piscine à Kigali » ) apparut brièvement comme investi de son titre d’ « Invité d’honneur » du Salon. Fit trois petits tours et disparaissait. Son droit de ne pas se mêler aux joyeux troubadours du lieu.
Sur un grand écran —style « Cage aux sports »— soudain, visions incroyables d’une immense troupe (Corréens, Japonais ?) qui font des figures géantes sur un terrain de foot. Nos en étions tous…baba ! Phénoménales chorégraphies et stupeur quand des plans rapprochés nous font voir ces milliers de figurants rampant, gesticulants, s’enveloppant de tissus divers. Vraiment, un spectacle hallucinant !
Je suis rentré au lit vers 123 h. pour lire du Atwood-Beaulieu, et elles sont allées à une discothèque jusqu’aux petites heurtes du matin. Jeunesse inépuisable !
Lundi matin, failli oublier mon heure de radio à CJMS devenu une radio western je crois. Grandes portes-vitrines ouvertes, corridor de centre commercial, boulevard Langelier. J’y filais en 10 minutes via le Métropolitain. L’ex-chanteuse pop, Claude Valade m’interroge. N’étant pas du créneau-lettres, ses questions me changent des habituelles. Je m’amuse volontiers. J’en profite pour proclamer des « affaires » pas trop politiquement correctes et Valade s’en amuse ferme tout comme un petit public de braves femmes qui vont là, sirotant du café, pour passer le temps. Atmosphère de piano-bar sombre, bizarre lieu. De la radio vraiment « en bras de chemise » ce qui m’a rappelé mes cinq ans avec l’ancien CJMS, de 1989 à 1994. Ambiance décontractée que j’aime tant. Mon « Je vous dis merci » un peu fêté.
À ce propos, trois mois après sa sortie La Presse n’a encore trouvé personne pour le recenser un petit brin. Pas une ligne ! Alors, j’écris une longue note à Pierre Vennat et lui demande s’il n’aurait pas envie d’en dire deux ou trois… lignes ! Suis allé porter mon message à La Presse avec Aile, lundi après-midi.
Bizarre : Aile vient tout juste de me raconter les propos de notre répondeur en ville. Et le Vennat s’excuse de son impuissance, se dit au bord de la retraite et sans plus guère d’influence à La Presse. Il a remis le livre et ma note « au secours » à Madame Lepage, la patronne du cahier Livres. Brr…pourvu qu’elle n’assigne pas cette Benoit qui accordait trois belles étoile aux élucubrations de la Catherine Millette, pornocrate déboussolée et une et demi à mon « Enfant de Villeray ».
Bof ! On verra, verrat !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *