CHEMIN DE CROIX DANS VILLERAY

  • diffusé sur les ondes de CKAC le 29 mars 2002
  • PREMIÈRE STATION :

    Vendredi saint, congé d’école. Cette année-là, 1940, un printemps précoce mais trop de bouette partout. À quoi jouer Seigneur ? Il y a notre ti-coune-André qu’on aimait tourmenter. Qui nous suivait partout. Balourd, s’enfargeant dans ses bottines lacées. Nul au hockey de trottoir, zéro à solftball dans ruelle. On l’endurait. Il était arrivé dans Villeray le premier mai dernier, la casquette pied-de-poule à palette sur les oreilles décollées, la bouche ouverte, ses petits yeux pissous cherchant de nouveaux petits amis. Dès le 2 mai, c’est sa maman qui nous est apparue, pimpante, très fardée, bien coiffée, dans la porte de son hangar au dessus du garage du notaire Hérode Pilate. Elle nous a appelés, toute souriante, elle a ouvert la porte du hangar. Ouow!  » La caverne d’Ali Baba!  » Son André chéri avait des jouets géants. Elle a dit :  » Si vous acceptez de jouer avec mon petit garçon, vous aurez droit à tous ces trésors.  » Magnifique cheval à bascule, avec les étriers en argent, l’attelage en vrai cuir de cordoue, la belle crinière, toute. Gros camion de pompier flambant rouge. Grosse pelle à  » stime « , avec un vrai fourneau. Reluisante voiture à pédales, marquée chevrolet avec l’ange bronzé sur le hood.  » Servez-vous mes petits amis mais ne brisez rien « . Elle souriait, André aussi, derrière elle. Le gros Devaux, Cure-dent- Moéneau, et Malbeuf-le coq l’oeil, on a emporté ces jouets rares dans ma cour. J’ai pris la chevrolet émaillée verte, gros Devaux, le cheval berçant, Moéneau-cure-dent, le truck de pomper et Malbeuf-coq l’oeil, a pris la pelle à stime. Et lui, André ? Bin, on lui a fait jouer le rôle de police à pied, avec un sifflet.

    DEUXIÈME STATION :
    Avec le temps, on a fini par se tanner. On aimait mieux la softball. Et Tarlais- André ? Il arrivait jamais à frapper une seule balle, on le laissait à vache, au bout du champ vacant des Thériault. Et puis une rumeur s’est mise à circuler : sa kioute jeune maman, était bin belle, mais était pas comme nos mères. Était spéciale, bizarre. Au restaurant de papa, le père à Moéneau a dit :  » A reçoit un homme qu’on connaît pas personne, trois quatre soirs par semaine. Il grimpe l’escalier quatre par quatre marches, il en re-sort en pleine nuitte!  » De son balcon, la mère à Malbeuf a dit :  » Germaine, pas vrai qu’on la voit jamais à messe le dimanche ? Ça m’a bin l’air qu’a fera pas ses Pâques!  » On entendait des mots nouveaux :maîtresse, amant, petit bâtard.  » Madame Devaux insistait :  » Cette femme a pas l’air catholique, a s’grime bin que trop. Ça se parfume comme une cocotte.  » Madame Moéneau a dit à ma mère :  » Je sais pas si on fait bien , si c’est bien prudent, de laisser nos enfants fréquenter un  » enfant de l’amour  » ? Nos parents et les voisins, depuis ce premier mai de 1940, se questionnaient sans cesse. Si on la saluait, rue Saint-Denis, rue Jean-Talon, c’était avec réticence, par politesse obligée. Oui, d’où sortait donc cette jeune pimbêche aux manières de courtisane ?

    TROISIÈME STATION :
    On a fini par être invité, les quatre mousquetaires, chez André. Sa mère nous laissait tout faire. Fait rare : André-la-casquette avait sa propre chambre. Les jours de mauvais temps, on pouvait jouer avec ses casse-tête géants, au milieu du leur salon, avec sa collection d’autos miniatures, son régiment de soldats de plomb. On avait le droit d’ouvrir la glacière et nous servir de crime-soda, de rootbeer, de bière d’épinette, même de biscuits whippets. La totale liberté! Drôle de mère, en robe de chambre mauve, toute décolletée. Ca nous changeait de nos mères criant :  » Dehors. Dehors! Aller jouer dehors, salissez pas mes prélarts, abîmez pas mon beau Chesterfield  »

    Mais. on s’est tanné aussi de son parchesi sur bois de chêne, de son bingo aux lettres gravées, de ses serpents et échelles en relief. On aimait mieux jouer à softball. Tarla-André, collant, qu’on endurait, nous suivait partout, faisait notre mascotte, portait le sac de battes, de mites, de balles, quand on allait compétionner au parc Jarry, ou parc Everett, ou dans cour de l’orpheninat St-Arsène. On l’endurait à cause de ses poches de coupe-vent pleines de  » klendarks « , de pinottes sucrées, de gommes balounes, de Cracker-Jacks avec les p’tits cadeaux.

    QUATRIÈME STATION

    C’était donc un vrai vendredi-saint avec un ciel menaçant bourré de nuages sombres. André avait toujours son air de christ souffreteux. C’est Devaux qui avait eu l’idée de lui faire un procès. On avait installé une tribune de juge dans le hangar, deux caisses à orange, un morceau de plywood, deux lampes cassées chaque bord. Je présidais, j’avais le marteau :Toc, toc, toc!  » Silence, silence. Dans cette cour!  » Je jouais le juge avec une moppe sa tête,un vieux manteau en mouton de perse. L’accusé, André, avait été attaché, les mains jointes. Moéneau faisait le procureur et a lu l’acte d’accusation : » Paresseux, sans coeur, pas d’énergie, pas d’idée jamais. Hypocrite et fainéant Très fainéant.  » Il mérite la mort, rien de moins « , a crié Malboeuf-coq l’oeil aux jambes croches.

    Gras Devaux, lui, faisait l’avocat de la défense. Il ricanait, le menton barbouillé de noir-à-chaussures :  » Cet homme fait pas l’innocent, votre honneur, il l’est. C’est une nature spéciale, hors de notre monde humain, votre honneur!  » Avec sa vieille soutane noire d’ex-enfant de choeur, collet blanc de carton de pâtissier, mon Devaux, virevoltant autour de l’accusé :  » Votre honneur, au lieu de le pendre comme il le mérite, je propose d’abord la torture. Si l’accusé parle à propos de vous savez quoi, on pourra y épargner la potence.  » André nous avait appris que sa mère, pour Pâques, avait caché dans un placard, deux lapins géants en chocolat, quatre coqs bourrés de beurre de coconut, deux boîtes de Laura Secord crémeux et, surtout, deux lapins géants, aux babines rouges de cannelle, aux yeux verts de menthe. André avait refusé, comme on le lui commandait, de nous apporter les lapins géants. Crime impardonnable et, à nos assises, Casquette refusait encore. Okay! La torture! On avait tout prévu, s’inspirant de notre livre d’histoire sainte et d’un film de Chinois vu dans le sous-bassement de l’église. Le gros Devaux enveloppa Tit-Coune André dans une cape taillée dans une vieille robe de grand mère. Condamné, mon André a juste dit :  » Y m’semble qu’on pourrait juste s’aimer les uns le autres « . On a éclaté de rire.

    CINQUIÈME STATION

    On lui avait accroché dans le dos, en croix, deux raquettes de crosse et mis dans ses mains jointes, un long manche de brosse, décoré d’un masque de frankenstein, on l’avait beurré avec Ketchup. Ce fut le défilé autour de la cour. Je fermais la marche drapé et perruqué, empereur romain augustinien. Coq-l’‘il-Malbeuf bousculait André-la-casquette après lui avoir attaché, lâchement, les pieds avec une vieille chaîne de vélo. Squelette-Moéneau s’était fait un  » fouette  » avec de la corde à chassis, déchaîné, il lui crachait dessus :  » Saudit parasite, maudit parasite!  » Il aimait ce mot, parasite. Tarla-André vivant son calvaire, se cognant partout, tomba deux, trois fois! Après trois quatre tours de cour, la pluie menaçait, on a forcé Casquette-Dédé à monter le petit escalier qui menait au tambour au bas des hangars. Cure-dent-Moéneau a vite refermé la porte branlante du tambour. Noirceur! Ordre de Malbeuf, je lui avais détaché les poignets, puis Gros Deveau l’avait ficelé au poteau central de l’escalier de bois qui menait aux étages. Dehors, la pluie se renforçait et on put entendre quelques roulements du tonnerre au lointain :un Vendredi-saint classique. Il faisait noir dans ce cabanon. Coq l’Oeil Malbeuf avait allumé deux cierges chipés au cocron du bedeau Léveilé. On aurait dit une chapelle funéraire dans un cimetière. Malbeuf tenait un bandeau, il a dit :  » Dédé, pour la dernière fois, veux-tu aller chercher les gros lapins cachés chez vous ?  » Fainéant Dédé, a marmotté :  » Je peux pas, ma mère veut pas, pas avant Pâques  »

    SIXIÈME STATION
    Ce fut le début de la séance chinoise. Toute la bande, on l’a laissé en bas et on a grimpé dans l’escalier en tire-bouchon. André reçût d’abord une avalanche de sacs de poussière : on avait vidé plusieurs sacs des balayeuses de nos mères, on poussait des cris de légionnaires romains pour l’effrayer. C’était pire que  » La maison de la peur  » du Parc Belmont.

    En bas, nous entendions notre prisonnier tousser comme un tuberculeux. Pleurnichard, il balbutia : » Écoutez les gars, peut-être un p’tit coq de Laura Secord mais pas plusse.  » Enragé, gros Devaux fit un geste et la poussière dévala de plus belle. On a fini par manquer de poussière. Deveau-le-gros survolté, cria :  » C’est les gros lapins qu’il nous faut, mange ça « . On frappait sur les murs à coups de pied, puis ce fut une pleine poche de charbon volée chez Thériault. Ça revolait. On ne le voyait plus en bas. On avait de la peine à respirer nous-mêmes. Coq-l’oeil Malboeuf ouvrit la petite trappe au plafond du troisième étage. Arrosage aussitôt, il pleuvait fort maintenant. Un éclair fit un zigzag effrayant au dessus de nos têtes. Le ciel se déchirait-il ? On enrageait. Jambes croches-Malbeuf cria :  » Fais attention, le pire s’en vient. Les lapins ? Tu vas les chercher ou bin non ?  » Dédé-le- dadais grommela :  » Pas de ma faute, môman veut pas!  »

     » Alea jacta est « , le sort en était jeté, on ouvrit les portes des locataires du troisième, chez les Diodati et les Cloutier, on prit les cors à vidanges et patatra! , dévalèrent sur le martyr les contenus des poubelles :pelures de légumes, épluchures variés, restes de viande pourrie, détritus de toutes sortes. Ça puait le yable, on se bouchait le nez. André se lamentait comme un désespéré. Et on rigolait. Gros Devaux et chétif Moéneau descendirent au deuxième pour s’emparer des vidanges des Delorme et des Bégin : bedang, beding, bedand! , nouvelle chute de cochonneries  » ah! pis quin « , les poubelles avec Bruit d’enfer! Dédé suffoqua, mit des râles, on eut peur un brin.

    SEPTIÈME STATION
    Il se fit un certain silence. La pluie battait les tôles des hangars. On avait plus de munitions, rien, Deveau descendit un niveau plus bas, on suivait, il entonna solennellement l’avertissement des avertissements :  » Dédé ? Veux-tu mourir ? C’est ça que tu veux ? Mourir un Vendredi-saint comme Jésus-Christ ?  » Silence. Bon. Okay les gars, c’est le moment final.  »

    Vrai, m’sieur Freud ? Les enfants sont des pervers polymorphes ? Ça aussi c’était prévu. On lui enleva son bandeau. On l’entortilla de ficelles sur lesquelles on avait déjà fixé, avec du scotch tape, plein de pétards à une cenne. L’ agneau-André couronné de pétards à mèches. Gros Devault alluma son briquet anti-vent :  » Tu changes pas d’idée Casquette ?  » Il bavait, balbutiant, bégayant :  » Je..je peux, je je peux pas.  »  » Okay, dit Moéneau,  » Claude : vite, la dynamite!  » J’aimais pas top ça. J’étais pissou pas mal. Prenant mon stupide courage à feux mains, je vidai deux sacs de farine, volés à ma mère, sur ses épaules, sa tête. André en devint tout blanc, clignotant, remuant les cils, on aurait dit  » Laurel  » dans les films de  » Laurel and Hardy « .  » Feu! , cria maigrichon-Moéneau, feu!  » Deveau et Malbeuf allumèrent les ficelles à ses pieds, aux genoux, à ses hanches, et les pétards éclatèrent un après l’autre. Paf, paf paf! André sursautait à chaque paf! J’avais envie de fuir mais strupidement grégaire, on craint de passer pour un lâche. Je dis à Dédé qui maintenant braillait à chaudes larmes, appelait sa mère :  » Vas chercher les lapins, tu vois pas qu’ils sont capables de tout, de te crucifier au palan d’un carreau du hangar ?  » André trouva l’énergie de crier :  » Pas de ma faute, ma mère voudra pas, attendez à Pâques, je vous donnerai toute, toute toute  » Quelques pétards éclatèrent autour de son visage :oh! marques noires sur son front, sur les joues. C’était trop. J’en avais assez, je pensais faire un prêtre plus tard, moi! J’ai crié :  » Assez! Ca suffit les gars!  » J’ai éteint le reste des ficelles qui fumaient, j’ai bondi sur la porte bancale qui se détacha de ses gonds. La pluie avait cessé. Le ciel restait noir et grondeur. L’air entra, la lumière éblouissait notre victime. J’ai osé dire :  » Vite, on le détache. Y veut pas, y veut pas, on va attendre à Pâques pour y manger ses lapins.  »

    HUITIÈME STATION
    Devaux, pris de remords peut-être, lui dit en riant :  » On jouait, on voulait t’initier, maintenant Dédé, tu fais vraiment partie de notre gang!  » André restait prostré. Moéneau le détachait lentement. J’en avais vraiment pitié. André descendit le petit escalier extérieur, marcha vers la cour, se frottant les joues et le front noircis. On le suivait. Mon frère, Pété Légaré, mes soeurs, s’amenèrent, observant ce grand dégingandé aux oreilles décollées marqués de brûlures au visage. Pété dit :  » À quoi vous jouez au juste ?  » Moéneau quitta la cour, marmotttant :  » Dédé, tête de cochon!  » Gros-Devaux ouvrit à son tour la clôture et s’en alla en sifflant  » Ramona « , un air à la mode. J’étais avec Malbeuf et on essayait de le nettoyer des détritus accumulés. André nous rejeta avec énergie :  » Vous êtres des maniaques et je vas toute dire à vos parents.  »

    Oh Seigneur, pas ça, ma mère me tuerait! J’ai sorti deux biscuits à mélasse, ses favoris à André. Il les refusa, je les lui enfonçai de force entre les dents, je lui pressais les mâchoires. Il secouait encore les restes de vidange sur son coupe-vent.  » Ecoute Dédé, on aurait pas dû faire ça, et puis les histoires sur ta mère, tu sais, ça nous regarde pas, je vas y retourner jouer chez vous! Mais, parle pas de ça à mes parents.  » Malbeuf s’en alla en disant :  » Moé, Casquette, tu peux répéter ce que tu veux chez nous, mon père est mort pis ma mère, elle, a travaille, a pas le temps de nous élever.  » La porte claqua. Soudain, un coup de tonnerre puis un violent coup de vent : le grand rideau rouge, sur la corde à linge de madame Templeton, se déchira en deux. André finit par ouvrir la barrière, me regarda longuement en silence. Le vent faisait trembler son blouson de toile blanche, un si drôle de silence, un si étrange regard : fou, on aurait dit qu’il allait lever de terre, qu’il allait s’envoler au ciel et disparaître à jamais. Il a fini par dire :  » Demain, Cloco. j’aurai le droit d’aller au  » bat  » ? Je resterai pas à vache ?  » J’ai vite dit :  » C’est sûr, c’est sûr! Tu iras au batte, André.  » Je l’appelais André pour la première fois, je pense.

    HUITIÈME STATION
    Le lendemain, samedi de Pâques, le soleil était revenu. On a eu envie de revoir les fameux jouets de notre Dédé mais arrivés à la porte de chez lui ‹André avait-il bavassé ?‹ sa si jolie maman nous a dit :  » Ah, non, non ! C’est terminé, restez chez vous. Fini de profiter de ses jouets! Je veux plus vous revoir ici petits voyous. Plus jamais.  » On s’en est retournés bredouilles. J’ai dit à Devaux :  » C’était ton idée aussi, on est allé trop loin. Penaud, il me répondit :  » Demain Pâques, dis-moi pas qu’on goûtera pas à ses maudits gros lapins ?  » J’ai dit :  » Ta faute aussi, on va juste avoir notre p’tit coco vide à trente sous!  »

    DERNIÈRE STATION

    Le mois d’avril fila et on ne revit plus André Desbarats. Il allait dans une école de soeurs, privée, loin, rue St-Denis près du Carré Saint-Louis. Un homme à moustache blonde, stetson sur le crane, dans une Studebaker beige venait le chercher le matin et le ramenait le soir. Dédé-les-oreilles portait un beau petit blazer bleu avec un bel écusson en or. Sa mère quand on la croisait, rue St-Hubert ou au marché Jean-Talon, détournait la tête comme si elle ne nous connaissait pas.

    Le premier mai, le soleil enflammait la Casa Italia, on vit un camion de déménageurs Baillargeon devant chez André. Aucun store, plus de rideaux à leurs fenêtres. Il descendait, muet, ses boîtes de jeux. Sur le trottoir on regardait, entassés, la pelle à stime, le camion de pompier, le cheval de velours rasé. Sa jolie maman, la mauvaise paroissienne, nous fit signe de débarrasser le trottoir. On avait honte les bons petits catholiques. On avait plus personne pour porter notre gros sac de bâtons, de balle et de mites. La vie continua, Gros Devaux, fort comme un beu, portait notre matériel. Malbeuf malheureux comme un veau, reprisait la balle de softball. Et c’est drôle on gagnait plus jamais, même pas contre les petits maigrichons de l’orpheninat St Arsène. Des plorines! On aurait dit qu’on était puni pour ce chemin de croix dans le hangar, ce dynamitage d’un agneau innocent, André Desbarrats.

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