J’ÉTAIS « PERMANENT » À RADIO-CANADA

La célèbre grève de 1958 à Radio-Canada défendait le droit de s’associer, l’actuelle est autrement plus grave, elle veut illustrer le démantèlement progressif (une réalité odieuse) d’une institution exceptionnelle.

Radio-Canada a été installée, s’est développée au cours de nombreuse décennies, avec l’argent du peuple. La société est donc une propriété publique. Ses gérants actuels, à tous les échelons, ont des comptes à rendre aux citoyens. Les représentants du peuple, députés ou ministres, doivent examiner, et faire vite se régler, le conflit de travail qui sévit là.

En 1985, je prenais une retraite anticipée comme scénographe de la télé de Radio-Canada pour devenir écrivain à plein-temps. Ce fut « 30 ans de loyaux services »… C’est écrit sur ma carte-passe. Un coupe-fil utile si je veux entrer dans cette immense « boîte chiffon-J ». Par exemple, pour aller manger à la jolie cantine Chez Miville.

Les « anciens », nous étions tous des permanents.

C’était une prodigieuse usine de spectacle divers —variétés, dramatiques, affaires publiques, information, jeunesse, femmes, religion, etc.— et j’y fus heureux durant trois décennies. La télé de Radio-Canada —la radio, elle aussi, était une ruche extrêmement bourdonnante— était une sensationnelle manufacture publique d’émissions variée. Radio-Canada faisait l’envie des pays pauvres, bien sûr, mais aussi de nombreux pays évolués. De partout, des visiteurs venaient visiter et s’informer sur ce lieu « emblématique ».

Lieu fabuleux, dès les années 1960, on y voyait un vaste atelier de menuiserie, de peinture, pas moins vaste. Pour les costumes, les maquillages, les accessoires, les draperies, les fleurs, c’était une fourmilière épatante. On faisait « carrière » à Radio-Canada. Des spécialistes s’y formèrent, des experts (le mot n’est pas trop fort) apparurent, l’exemple éclatant d’un Frédéric Back (films d’animation) conduisait la « Maison », deux fois, aux Oscars d’Hollywood.

Qu’est-il arrivé ?

Que se passa-t-il ?

Qui pourra expliquer —clairement— quand au juste, par qui, pourquoi et comment cette « usine » s’est si rapidement rapetissée ? Vers 1962, la naissance de Télé Métropole, le modeste —mais vite devenu populaire— « canal 10 », comme on disait, ne fit pas ralentir la splendide machine à produire. Pas du tout. Il y eut deux centres de production fabuleux avec de jeunes employés « permanents », Raynald, mon jeune frère, y travailla heureux, lui aussi 30 ans.

Certains grévistes parlent, disent des choses graves. Est-ce toujours la vérité ? L’on avance que les plantureuses subventions —de Téléfilm Canada— offertes aux nombreuses firmes privées, pour des télé-émissions dramatiques, a assassiné (tué raide !) cette fantastique « usine à programmes » de jadis : Radio-Canada.

Est-ce la vérité ? Si oui, pourquoi cette bizarre opération-mystère, pourquoi donc qu’un organisme public (Téléfilm) voudrait-il l’étouffement graduel (la mort ?) d’un autre organisme public (la SRC) ? Dans quel but, dans quel intérêt alors que le premier (SRC) possédait un extraordinaire savoir-faire (« know how »), une expérience collective unique, reconnue partout dans le monde entier : voir les vitrines remplies de trophées dans les couloirs. Les subventionneurs de cette « mise en place de talents » (tous les citoyens quoi) ont droit à une réponse claire.

Pourquoi désormais ce « tout le monde à la pige » ? Pourquoi « tous contractuels » ou pas d’emploi ?

De 1953 à 1985, nous étions trois milliers de jeunes : créateurs, artisans, rédacteurs, informateurs, techniciens, administrateurs— à jouir d’un statut normal. Nous étions trois milliers avec un salaire régulier, la stabilité, le goût de s’établir quelque part dans la grande région montréalaise, de fonder un foyer, de faire des projets d’avenir normaux, ordinaires.

Quel est l’avantage réel d’embaucher « à temps partiel » toute cette jeunesse —pourtant mieux instruite, mieux formée, mieux préparée que nous— ce « au jour le jour », ou à coup de six mois, un an ?

Le public (qui subventionne toujours) a le droit de savoir pourquoi la SRC se fait démolir davantage chaque année ?

Ou bien —si les coups ne viennent pas de l’extérieur— pourquoi elle se « démantibule » elle-même ? Les dirigeants actuels (Montréal, Toronto, siège social d’Ottawa) sont-ils tous des masochistes ? Les payeurs d’impôts et de taxes, nous tous, voudraient bien savoir la vérité. La SRC-française, c’est, chaque année, environ 333 millions de $, argent public.

Ici, aujourd’hui, je témoigne (puisque j’y étais) d’une réalité, d’une époque : Radio-Canada, réseau français, était une « fabrique » inouïe, la matrice, le modèle, « le moule » d’un tas de pratiques spécialisées —dans tous les domaines de la production radio- télédiffusée— et cela, avec des emplois « permanents », relativement fort bon marché en comparaison des télés d’Europe et surtout des USA.

Le peuple-payeur de cette radio-télé publique veut une claire réponse à une question claire, du Président de la SRC, ou du Ministe tutélaire à Ottawa : qui a osé casser ce moule, le modèle, et pourquoi ?

(30)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *