Le lundi 15 avril 2002

Le lundi 15 avril 2002

À CŒUR OUVERT

« J’ÉTAIS « PERMANENT »
À RADIO-CANADA»
lettre ouverte
1-
Trois jours sans mon journal. J’aurais tant voulu noter dedans la beauté de l’ensoleillement, dimanche midi, hier, à une joyeuse terrasse de la rue Notre-Dame, angle Des Forges aux Trois-Rivières. Des piétons par coupoles souvent, ils embrasent sans cesse. Quoi, qu’y avait-il dans l’air ? C’est le printemps. Je n’avais pas hâte de renter au Centre Industriel, rue Du Carmel, en haut de la vieille ville, pour me réinstaller au kiosque de mon éditeur. Plus tôt, sortant de l’hôtel de la rue Hart, j’avais voulu entrer dans la belle église épiscopale au coin de la rue. Niet ! Portes closes ! J’aime bien examiner —m’y recueillir aussi, je le dis— les vieilles églises québécoises. Rien à faire. Pancarte : « les messes sont dites au sous-basement ». Je me contentai de faire le tour du gros monument sculpté sur les quatre côtés, en l’honneur de Laflèche, chef spirituel de tout le compté. Plein de personnage étonnants, —on voit de pauvres bougrines, des ceinturons délabrés, des vieilles bottines, des lacets défaits, de gros boutons de vestes anciennes, des écharpes— comme souvent, des silhouettes de pauvre paroissiens frileux qui se pressent, qui entourent le digne prélat. On dirait un Vincent-de-Paul, mon saint préféré. Le fut-il ? Hum ! J’ai lu sur ce Laflèche…
Il fut d’un type plus tyrannique que charitable, je pense bien. En ces temps-là, années 1850-1950, un peu partout, le haut-clergé jouait aux princes, aux despotes —ensoutannés— éclairés !
En fin de compte, rentrant dimanche pour souper chez moi, je devais reconnaître que ces deux jours en kiosque m’avaient plu. Pourquoi ? Par ce jeu des rencontres inopinées où des visiteurs —sans nécessairement vouloir acheter votre récent bouquin— sont contents, parois même enthousiastes, d’échanger avec vous quelques appréciations, ou critiques rigolotes, sur vos affirmations publiques à la radio ou à la télé. C’est classique.
Ainsi à ce Salon du livre, on a cru utile d’inviter la troupe d’une émission populaire de T.Q. « Ramdam ». Il y avait donc une longue file de badauds, tout le tour du Salon, pour ces rencontres. Plein d’auteurs mal connus et mal « publicisés », alors regardaient cette foule — veaux négligés malgré eux— foule qui ne les regardait pas.
Les loustics, on le sait bien, guettent les héros de la télé. Masochisme d’inviter ces jeunes stars de cet « autre » médium ! Ou bien, l’on se dit : « La télé va amener du public à notre Salon et on en profitera. » Faux calcul ! Pas certain que c’est une bonne idée, moi ! Ce qu’il faudrait — à heures fixes, dans les recoins à micro, les multiplier—, c’est présenter abondamment tous ces auteurs pas encore connus du public, les avantager, donner des références sur eux et sur les publications récentes. Agir comme si un tel Salon, modeste, partout en provinces québécoises, était un petit poste de radio-télé, consacré aux auteurs, pas autrement. En circuit fermé si on veut.
On le fait, timidement et sans vraie animation trop souvent. Pas d’autre solution.
2-
Samedi soir, table ronde improvisée au café de l’hôtel. Le poète et graphiste Desroches y est, un couple de jeunes, Julie l’aspirante éditrice, le Vigneault junior qui offre son deuxième roman, et Victor-Lévy en personne. Jasettes ad lib. Piques et horions. Taquineries foliochonnes. Craques et caricatures. Le Vigneault-fils se souvenait d’une moqueuse « lettre ouverte » du bonhomme Jasmin sur son premier roman.. Je montrais le gouffre séparant deux génératons bien différentes. La mienne, ouvriériste, socialiste, gauchiste, séparatiste et le reste, la sienne à Guillaume Vigneault, pas trop engagé, libertaire, édéniste, anarchiste-subventionné, coureuse de bourses et de voyages à Paris, New-York ou au Mexique, etc. Ça brassait un peu fort à un moment donné entre nous.
. Nous nous sommes expliqués. Il a mieux vu la teneur, le fond de mes griefs face à leur temps d’enfant pourri-gâté, j’ai mieux compris les risques, la dureté du combat actuel des jeunes pour percer, pour se tailler au moins le début d’une réputation, et survivre en attendant. Il ne voulait plus n’être que « le fils du monsieur riche de la place » (à St.Placide) , me dit-il, il a tout quitté, se loua un « un-et-demi », se chercha un petit boulpot, aimait le roman, s’y esssaya avec le risque encombrant d’être « le fils de.. ». Guillaume est « waiter » rue Saint-Denis (au Continental). Les temps d’aujourd’hui, où règnent des débats inconnus de moi en 1960, luttes difficiles où entrent des soucis d’un tout autre ordre qu’à l’époque où il y avait dix ou douze écrivains sur le pavois d’ici, pas cinquante ni cent comme maintenant.
C’est la vie. La vie…
Les générations si divergentes. Forcément, avec parfois, l’incompréhension.
3-
Vendredi soir, ma fille installée avec son Marco à l’ombre du château Frontenac, je suis allé « checker », mine de rien, la maisonnée à Ahuntsic. Bouffe de côtes levés au Saint-Hubert avec les grands garçons « sans la môman ». Plus tard, visites aux trois aquariums de Gabriel et puis je suis allé le reconduire, mon jeune trompettiste, chez son jeune copain, un Jasmin de Perrefonds.
Filant sur l’autoroute 40, ouest, la dite « métropolitaine », je redécouvre toutes ces installations quand je sors pour la « Montée des Sources ». La nuit débutante est traversée de lumières, reverbères nombreux sur les chemins, il y a , là où on vagabondait en vélo —champs déserts de population dans les années ’40— deux (2 !) centres commerciaux. C’est une vie champêtre bousculée, métamorphosée, changée. Arrivée rue France, remplie elle aussi de cottages modestes, c’est la banlieue quiète. Une sorte de luxe, de vie si calme, quand je compare avec mon coin de rue Saint-Denis-Bélanger de ma jeunesse à moi. Chanceux, ces jeunes, d’avoir une existence à l’abri des turbulences d’antan, de la promiscuité incessante. Le fils de Gaétan —un autre « Daniel Jasmin »— guettait à la fenêtre de sa chambre. Gabriel sort vite de l’auto, ramasse se deux sacs à dos, et « bonsoir papi, bonne nuit ».
Un monde. Ces jeunes vont constamment « coucher » chez les uns et les autres. Nous restions, nous, dans notre quartier. Nos amis étaient nos voisins. C’est, carrément, un autre monde.
4-
Je lis tout ce que je peux sur Arafat, chef de guerre, ex-terroriste, face à ce Sharon, ex-terroriste, « tueur d’État » au Liban en 1982. J’hésite à embrasser automatiquement, complètement, aveuglément, « la cause des Palestiniens ». Hier…oui, maintenant, j’hésite. Je calcule. Je cherche. Je tiens à ne pas m’enligner trop facilement du côté des…démunis, des pauvres, des plus misérables. Des propos de gens que je respecte me font réfléchir. Ainsi quand Bruckman qui, comme moi, déteste ce Sharon agressif, parle tout de même du peu de plan, du manque d’avenir planifié, chez Yasser Arafat…bien, je reste jongleur. Si souvent, nous avons, brave gauchistes, pris vite (trop vite) parti pour les mal-pris… Ces mal-paris ont-ils un chef capable de construire un avenir palestinien, un pays un petit peu démocratique. Veut-il ce chef rester chef ? Sans top jongler à un minimum de vie démocratique.
Comme il y a des Juifs qui condamnent « leur » Sharon, il y a de Palestiniens qui s’inquiètent de « leur » Arafat maintenant.
D’autre part, cette solidarité suspecte de tous ces Arabes des alentours, les uns princes monarchistes tyranniques, que je crains, ou bien militaires de carnaval, devenus des dictateurs effrénés…Pauvres populations musulmanes ! Oui, tous ces Arabes sont-ils ceux qui peuvent réellement aider les Palestiniens que l’on tasse, que l’on étouffe dans les rues pleins de chars blindés de l’armée juive. Prétexte : démasquer les terroristes ! Une mascarade ? Évidemment. Les clandestins ne portent aucun écusson. Ce sont souvent des adolescents que l’on enrégimente, que l’on fascise, que l’on nazifie.
Démocrate, je crains pourtant aussi, comme les lucides savent bien, les abus des « nombreux », ah ! Les attaques mêmes des « plus nombreux ». Vrai qu’il y a en démocratie du bulldozeur ! Eh oui ! Du rouleau–compresseur.
Ici dans mon petit coin j’ai si souvent, si longtemps, comme mes amis farouches de vingt ans, un minoritaire, isolé, moqué, bafoué, montré du doigt. Nous avions nos idées gauchistes et les bien installés nous chiaient dessus.
Nous n’étions pas du tout de bons démocrates puisque les majorités se méfiaient de nos querelles, de nos griefs, de nos envies de batailler. À cette époque, la démocratie québécoise, le bon vouloir des « nombreux », des majoritaires, c’était :religiosités et dévotionnettes connes, piéticailleries avilissantes et immondes, fétichistes, patronage, favoritisme, pourritures politiques partout !
Ah oui, prudence. Refuser de jouer les arroseurs de feux…En finir, en avoir assez avec ces guerres quand l’Arbitre final se nomme Bush, quand « ONU » ou « Parlement européen » sont sans force face à Pentagone et CIA, face à Impérialisme-USA. Non, par passer pour des judéophobes primaires. Ils lèvent, grouillants vers de terre, en France comme ailleurs, de plus en plus désormais, antisémitisme subit …à force de condamner les atrocités de ce Ariel Sharon, ce gros bonhomme qui crache le feu, qui n’invitent pas les Israéliens à quitter les villages ou villes occupées.
Que c’est difficile de raison garder.
Qu’il est malcommode de résister à ma tendance profonde : prendre pour celui qui et à terre et ne plus se questionner si celui-là qui saigne, qui a faim, est vraiment disposé à se préparer un meilleur sort. Plus gravement : ce souffre-douleur en Cisjordanie mitraillé est-il bien épaulé par ce chef qu’il acclame, seul et unique candidat d’Une libération équivoque.
Je frissonne en regardant sans cesse, hier et ce matin, ce beau visage d’une toute jeune fille qui s’est acroché de sinistres sacoches à la taille et qui a marché vers sa mort et celles de civils innocents.
Cela finira-t-il bientôt ? Me voilà, hier soir, pensant comme le vieux pape conservateur, avoir envoie de prier.
Bien simplement, prier. Tout bonnement, prier. Comme quand, enfant, tout allait si mal soudainement, et qu’on ne savait plus à quel chef de mon gang me vouer. Prier.
Merde !

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