MORT DE SITA RIDDEZ: LA LIONNE VENUE DE LYON

par Claude Jasmin

Était-ce son dernier rôle ? Vers 1975, au TNM, la grande Sita Riddez juchée sur une dalle de pierre, touchant le ciel, dans une berçante gigantesque. Elle avait le son regard bleuté des débuts du nouveau monde, tonnait des incantations, prières éperdue, faisaint frissonner toute la salle. Sita Riddez en noble, vieille et belle géante de légende, l’ancêtre-femme couvant tous ses enfants partis, enfuis, les pionniers découvrant Plaines et Rocheuses, Mississipi et golfs inconnus.

Jeunes, nous étions éblouis par cette voix qui récitait une invocation minérale et fluide à la fois. Sita Riddez enfin remontée sur les planches : la grande aînée de nos scènes jouait dans « La dalle des morts » de Félix-Antoine Savard, l’auteur de « Menaud maître-draveur.  »

Ses lots d’élèves voyaient jouer la prof enfin car elle fut si longtemps le petit phare indispensable, sans cesse allumée, rue Durocher. Il y avait Madame Audet, rue Saint-Hubert, rue Durocher, au nord de Laurier, il y avait « Chez Sita ». Chez Sita, comme le nom d’un café. D’une halte. Comme « le cabaret des textes » qui s’étudient.

Allongée sur son célèbre canapé, Sita écoutait, corrigeait, nuançait, enseignait. Elle avait été longtemps « élève » et savait donc par coeur le long chemin des apprentissages. Ah, cette longue « lionne » venue de Lyon! Elle avait joué d’abord en France (avait fait son Conservatoire à Paris ), et puis éclatait la drôle de guerre avec les « fachos » nazis aux portes de Paris (actualités encore en 2002!).

Sita avait fui, avec tant d’autres, dont son ami le regretté François Rozet, en Amérique du Sud. Puis ‹ »go north mademoiselle »‹ elle s’installait avec la tribu des Riddez en nouvelle patrie, ici, parmi nous. Nous allions bien en profiter de cette lionne enquébécoisée. Et quand un Yvon Leroux, par seul exemple, ‹le « Bidou » des Belles histoires »‹ parle de Sita Riddez, on sent une flamme dans ses yeux, jamais éteinte, (voir sa biographie aux Éditions Trois-Pistoles). Un Gilles Pelletier, longtemps son voisin, a le même regard nostalgique.

Tous, ils se souviennent d’elle ‹petite crampe au coeur‹ les « anciens et les anciennes » de « Chez Sita », encore vivants et il y en a beaucoup tant elle enseigna tard. Depuis la triste ‹ultime‹ mauvaise nouvelle, apprise dimanche, je sais que je ne reverrai plus jamais cette si belle, étonnante, vieillarde, géante lumineuse qui faisait encore ses courses vaillamment, bien droite, dans les rues de son village, Outremont. Je l’abordais parfois pour la saluer et lu dire mon « épatement » de la voir encore si alerte, si vigoureuse. Traversant parfois aux feux rouges (je la grondais en riant). Elle souriait, faisant mine d’être étonnée de mon étonnement.

Puis, je la regardais disparaître de mon horizon, rue Bernard, rue Laurier, Avenue du Parc, silhouette à la fois bonhomme et altière je revoyais toujours l’ancêtre-femme juchée sur sa « Dalle des morts » dans une lumière irisante, au TNM, il y avait si longtemps. C’était comme un hier bondissant en éternel aujourd’hui.

Adieu Sita Riddez, pour toi que le rideau se lève au paradis promis, un grand rôle très classique va se réincarner dans cet éther que nous, croyants, nommons aussi l’au-delà. Au ciel,  » Dalle des morts  » toujours vivants!

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