Le jeudi 9 mai 2002

Le jeudi 9 mai 2002

1-
Non mais… brume encore un 9 mai ? Bof ! Faire mine de s’en foutre. Hier, avec Galarneau à son poste au zénith, première balade avec nos vélos. Le bonheur retrouvé. Le vélo c’est toute ma jeunesse. Fraîcheur de l’avant-midi dès la sortie de la Jetta au parking de Sainte-Adèle est, Chemin-Pierre-Péladeau. Nous avions des blousons. Portions des pantalons. « Des pantalons longs » disions-nous jadis. Drôle non ? Sur l’ex-chemin de fer, certains y allaient de la pédale en shorts. Brrr…Plaintes d’un bon gros ! Les imprévoyants.
Petit-déjeuner au bout des premiers efforts, comme en guise de récompense. Cela, cette petite bouffe du matin, comme l’an dernier, au Van Houtte de Val David. Yum ! Œufs, rôtis, confiture et…fruits. Aile : œufs avec viandes (bacon, saucisses) et patates ! La gourmande ! Depuis qu’elle ne fume plus du tout, elle a des envies de dévorer… de tout ! J’ai peur. Je tiens à ma peau. Moi, j’en fume une après chaque repas.
À ce restau du coin de la « track », les flâneurs habituels, des retraités rieurs, d’autres cyclistes comme nous. La serveuse-chef avec un bel accent du…Chili, Bolivie, Pérou ? : « Ah ! C’est donc vous ! Je vous ai entendu à TVA chez monsieur Bruneau. Je suis de tout cœur avec vous : on ne peut tout réussir, carrière et vie familiale. Moi, j‘ai dit non. À beaucoup. Je viens du sud et j’ai dit « oui » à mon homme, un Québécois. Et ainsi, j’ai tourné le dos à une carrière dans mon pays. Ici, cela a été autre chose mais je ne regrette rien. »
Elle est enjouée, efficace, fait plaisir à voir. Je me dis :pourquoi devoir ainsi couper, retrancher, pourquoi donc ne pas pouvoir tout avoir ? Je ris de ma réflexion sachant bien, le premier, que j’ai été obligé de renoncer à ceci voulant sauver cela. Ce trajet le long de la Nord, jusqu’à Val David, est merveilleux. Le silence d’abord. Total. Les vues sur la forêt. Les cascades rugissantes juste avant d’arriver au lac Raymond, à Val Morin. Ces rochers, monuments célestes, sur des hauteurs ou bien dans des ravins, tombeaux muets et anonymes. Ici on ne voit pas, comme au village, dix ou vingt sapins mais des grappes de centaines et de centaines d’arbres, sapins, oui, mais aussi mélèzes, érables, pins, bouleaux. Bouleaux qui sont d’un blanc si éclatant avant la pousse de leurs feuillages.
Chaque fois c’est un bain naturaliste qui nous stimule. Sommes si heureux maintenant de pouvoir de nouveau rouler dans cette large piste du « petit train du nord. » Avant de rentrer Aile décide de mettre mon vieux vélo « Québec-tours » (acheté en 1985) chez le…huileur et graisseur à sa boutique de la gare de Mont-Roland. Hen, quoi ? Ce sera 40 tomates ! Et elle m’a dit : « Tu cracheras un peu, Séraphin Poudrier ! » Non mais…
2-
Revenus, heureux, satisfaits, de l’excursion bicyclitale rituelle, prise de soleil sur balcon. Bronzons un peu. Des corneilles , sans cesse, tournent autour de notre mangeoire à mésanges et à pics. .Aile, furieuse, tape dans ses mains. En vain. Elles reviennent toujours ces noires bestioles ! Un racisme spéciale, non ?
Pour me changer un peu du Hervé Guibert obsédé en son triste mausolée de sodomites, envie de lire le récent Jean D’Ormesson : « Voyez comme on danse ». Bizarre, je m’en trouve comme tout heureux, tout ravi, léger. Au septième ciel ! Des mots joyeux. Des phrases longues mais si souples. Tournures anciennes certes mais bonne santé des propos dès les premières pages. Bien éloigné de certains mâles parisiens invertis et si fiers de l’être.
J’avais croisé, en 1981, l’Académiste fameux, abonné chez Pivot, lors d’un lancement pour mon prix France-Québec (« La Sablière »), à la Maison du Québec à Paris. Arrivant rue du Bac, mon éditeur me dit soudain : « Oh, chanceux ! Jean D’Ormesson est là ! C’est important, c’est un bonze du « Figaro », il est très influent ce mondain mais il ne va pas partout. » Présentation. Échange bref de propos vides entre deux verres …de cidre. Michaud (Yves) présidait à tout à la québécoise ! Je me moque un peu cruellement de cette cérémonie dans « Maman-Paris, Maman-la-France », surnommant D’Ormesson, De L’Hameçon.
Je lis donc son « Voyez… », en effet, c’est un homme d’autrefois et il est d’humeur égale, joviale, adore les potins, semble déférent, distant avec politesse (son vif regard d’un bleu de cobalt vise un point lointain entre le plafond et le haut de votre crane) ! L’homme est d’une politesse antique, tout cela rend agréable toute rencontre avec ce romancier bien nostalgique. Et avec ses mots.
Que de nostalgie encore avec son dernier livre. « Voyez comme on danse » est, hélas ?, un roman déguisé en livre d’histoire. Ou vice versa. Un cimetière, on attend un convoi funèbre. Un ami décédé. Beau, séduisant, brillant, iconoclaste, célèbre à force de ne rien faire ! Qu’on aimait et qu’on jalousait.
Petite foule des amis, même des rivaux, dont le narrateur—visiblement D’Ormesson à peine déguisé. Pour chaque « tête » de cette lugubre fête, un récitatf récapitulatoire ! Retrouvailles délicates parfois : ex-amoureuses, etc., Il part donc en cent, mille brefs récits rétros. Ses souvenirs illustrent un milieu chic, très « 16 ième arrondissement ». Vaste galerie d’aristocrates et aussi d’aventuriers, des chanceux se sortant de la basse extraction de roturiers….On sourit de ce Paris aux vieux sangs bleus.
Je lis, je lis…et bientôt je me lasse…ce monde dérisoire, hors- temps, aux origines de privilégiés blasés, ils m’assommeront sous peu, je le sens. Alors, je vais à un livre de Messadié, pris à notre bibilo par Aile. Titre : « 25 rue Solmar Pacha ». Ma surprise ! C’est le même lieu (Le Caire), le même temps (1950) du « Jasmin sur barbelés » : le roi déchu, frappé, Nasser au pouvoir, guerre aux portes, la fuite des bourgeois étrangers d’Égypte, la chasse aux juifs. Entre le « Jasmin sur barbelés » (un modeste récit véridique) et ce livre de Messadié, il y aura sans doute un monde. Encore un roman-histoire ! Je lirai au moins certains chapitres (vus en table des matières) car je n’aime pas lire un roman qui n’est que prétexte à donner un cours d’histoire. Je préfère les vrais livres d’histoire sans récit romanesque pour faire avaler les faits, la vérité. C’est ce que ce livre de Messadié doit être, je le crains.
3-
Avons vu un film, en vidéocassette, avec Robert Redford (« Le dernier château ») et avons eu envie de rire à la fin avec ce patriotisme, fort « patriotard », sauce USA bien connue. Le drapeau au vent, la main sur le coeur et la morale sauve : « Oui, les soldats révoltés qui cassent tout en cette prison militaire en avaient le droit car…ils étaient des martyrs d’un directeur cinglé. Récit souvent utilisé, on le sait. Mais film si bien mené, au suspense si bien ordonné, qu’il en devient une autre démonstration du savoir-faire brillant américain. L’ensemble, avec un Redford extrêmement convainquant en ex-général déchu —qui, désobéissant à Washington, commit une erreur fatal en Somalie— fait d’un tel film mineur une excellente occasion de divertissement.
4-
« Groupaction », agence à lobbying de Montréal, devrait être baptisé « Groupàfédérat ». La firme de publicitaires, favorisés par les Libéraux, est engouffrée dans une merde médiatique. Merde engendrée par le gaspillage éhonté —« politico-patroneux »— que l’Opposition dénonce sans cesse. « Groupàfédérat » est embarrassée maintenant par la condamnation de « l’examinatrice » officielle d’Ottawa, hier.
Ils « communiquent » ce matin : « On a sauvé un Canada en grand danger, suite au dangereux « 50-50 » du référendum de 1995. » Un messie quoi, un sauveur des fédérats, via les annonces, fanions, écriteaux, drapeaux, enseignes, bannières, bandes d’arénas, drapeaux, guenilles et torchons rouges, placards partout. Partout !
Chréchien, audacieux, applaudit. L’enquête étant confiée à la RCMP ! Quand on sait que cette police fédérale peut 1-rédiger de faux communiqués du FLQ, 2-mettre le feu à des granges, 3-voler des listes électorales, 4-installer des bombes (chez Steinberg), etc…On peut avoir confiance comme le chef Chréchien. Non ? La RCVMP va conclure : « ouiaille, toutes ces magouilles, ces gaspillages scandaleux, c’était pour la belle cause « anti-patrie » québécoise ! » Fermez la boîte de pandore. Okay ? Compris ? Notre peuple québÉcois est pas fou. Un jour, tout cela éclatera, et notre pays normal, notre nation normal l’aura. Regardez bien ce que je dis, maintenant, en mai 2002. Je verrai cela avant de mourir, moi qui attend cela deouis1960. Cela adviendra. J’en suis convaincu. Je verrai ce jour merveilleux en serrant dans mes bras mes petits-fils devenus adultes et qui, comme ceux de leur génération, ne toléreront plus la folle mascarade fédrate. De cela je suis sûr et certain.
Le Dion-à-moustache de Chapleau, distrait, affirmait avant-hier : « Mais non, la pub ça sert à rien ! ». Puis , hier, se reprenait : « Peut-être bin que oui. » On sait en tous cas des choses clairs sur ce fatras d’argent public dépensé avec les bons copains : c’est cher, très cher. On a payé un prix fou dans cet « Almanach du peuple », devenu prostitué ouvertement. Vous y lisez un long reportage sur, par exemple, Trudeau. Vous apprenez qu’on a pris votre argent pour vous faire lire ce « publi-reportage ». Et beaucoup ! Tarifs exorbitants ! Un scandale de plus. Bof ! C’est 40 millions par année cette pub fédérate ! Argent public. Et cela, depuis 1996. Calculez : c’ »est donc 300 millions de nos dollars, à ce jour, de taxes et d’impôts —pour nous et ceux du ROC. Et l’autre avec son : « La pub, la commandite, ça sert à rien ». Le traître stipendié, le renégat à notre patrie balbutie, bafouille, il achève de ronger son fromage.
5-
Le Roger Drolet chez Marc Labrèche avant-hier soir: « Le féminisme est une invention des hommes pour mieux rouer les femmes. » Rires dans la salle et salve de « hourras » des filles présentes. Pauvre Simone, pauvre Kate et Cie. Ignorance ou facétie pour faire rigoler —droletter— l’auditoire ? On sait jamais. « La femme est soumise à l’homme et heureuse de l’être », continue notre héros en litotes variées.
Le gaillard des dimanches soirs de CKAC semblaient s’amuser ferme de ce « grand blond » jouant volontiers le tit-clin, le tit-coune qui saisit pas trop vite ! Labrèche excelle dans ce rôle du niais limité. Il me fait rire. Aile encore davantage. Ses grimaces de candeur sont efficaces en diable. Un bon acteur, le Marc.
Ça y était. C’était parti. Pas de confrontation, et bravo, tant mieux, ce n’est ni l’heure ni le lieu. Nous étions en contrée du divertissement de bon aloi. Drolet a l’intelligence de le comprendre. Aussi il joue de son fleuret gaillard en rigolant, sans se prendre au sérieux. Du music-hall quoi pas une chaire en Sorbonne hein ? Mutt and Jeff volontaires ! Laurel et Hardy de bon coeur ! Je riais et Aile aussi. Un bon moment de télé, faut le dire.
Plus jeune, mon Roger Drolet pourrait très légitimement songer à devenir un « stand up » comique d’autorité. Il y ferait florès. Il est doué. C’est un comédien peut-être amateur mais qui a du rythme et c’est l’essentiel. Il joue de silences calculées avec art, et aussi de fortes affirmations étonnantes avec un très bon sens du « timing », ce vétéran des stations de radio. À 19 ans, il « facétiait » déjà, à la radio de Joliette, pratiquant le genre « canulars de téléphone » sans vergogne. Et le premier hein ? Bien avant les Tex Lecor.
Chapeau à lui ! Pour le public sérieux c’est un bonhomme qui vogue de généralités en généralités. Le « cas par cas », mon Roger, il connaît pas ! Le grand public en est friand, lassé par tant de ratiocinations confuses. Jos Bleau et tante Armandine écoutent, rassurés, les élucubrations « claires » de l’oracle du cinéma Château : « Tous les hommes sont des cochons, des sensuels sans sentiment. Toutes les femmes sont sentimentales, généreuses et abusée. » Ça revole ! Au pays des nuances, Drolet n’existe pas. Et puis, là, la salle est vide. C’est plate. Il aime le pays des forts contrastes. La foule aime les monstres. Il en est un et si gentil, si poli. Malin et roublard. Rien à voir avec la réalité mais cela peut être tellement plus divertissant. Moi, j’aime les bouffons, le cirque, le vaudeville, oh ! les mélodrames aussi, je le prouve parfois.
6-
J’oubliais : au Van Houtte de Val David, un garçonnet près de notre table, avec son père, je l’aborde et lui fait mon vieux coup du pouce coupé en deux. Il m’observe. Il tente de m’imiter mais je lui dis : « Écoute, c’est long, tu pratiqueras chez toi et on se reverra un jour, peut-être ici. Il tente de m’imiter encore et s’éloigne. Il me revient bientôt résolu, me défiant. Joue avec ses mains comme moi, et me montre, lui, deux doigts disparus. Il les cache tout simplement. « Hein, hein ? Qu’est-ce que t’en penses, qu’est-ce que tu dis de ça ? », fait-il, fier comme Artaban. Aussitôt Je joue l’étonné, le renversé et le félicite : « Deux doigts, deux ! » L’enfant exhulte et aussitôt, le ventre en l’air, il éclate de rires si cristallins, si cristallins, que tout le petit bistrot s’en trouve comme embelli, les clients sourient, en sont allégés on dirait. Le blond gamin est ravi de ce public. Il s’en va, s’autocongratulant, avec son papa qui me fait un clin d’œil. Dans la porte ouverte du Van Houtte, le gamin lâche : « Tu pratiqueras ça pour quand on se reverra ! »
Un enfant de six ans triomphait d’un vieil adulte.
Et puis, ses rires si clairs, si clairs, ce matin-là, ah ! ma journée était faite ! Aile semblait ravie de ce vieux jeu du papi et de l’enfant, elle y est habituée, me dira encor : « Que tu as le tour, mon vinyenne, avec les enfants ».
Mon secret ? Je les aime.
7-
Hier soir, Aile, nerveuse, qui ne fume plus, dit qu’elle a besoin de salé-sucré. Je sais ce qu’elle veut. Je pars au dépanneur « bleu » de la rue Valiquette lui acheter croustilles et tablette de chocolat, son cher « Oh henry ». Ouf ! C’était son anniversaire hier, à mon taureau d’amour, —mon fils, le 13— les coups de fil ne cessaient plus. On ne s’achète jamais de cadeaux. Ni à Noël ou au Jour de l’An. Jamais. C’est entendu entre nous depuis longtemps. On dit en riant que nous sommes « un cadeau de tous les jours, l’un pour l’autre. À force de nous le dire…nous nous sommes crus !Et puis on n’aime pas trop sombrer dans les manèges usuels.

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