Le dimanche 12 mai 2002

Le dimanche 12 mai 2002

1-
Un ciel dominical blanc. Si mat. Bof ! Je suis bien. Je suis heureux. Je pense soudain à un « vieux » de mon âge qui est dans un centre pour… vieux, qui est pas bien du tout, il y en a, non ? Sa mémoire qui flanche… Le comprimé- miracle pas encore testé comme il faut. Sa détresse… Je prie pour lui. Pour eux. À ma manière. Union de pensée. De prières. Je pense à une fillette, en Palestine, dans des ruines, perdue, orpheline, photo qui traîne dans un coin de gazette n’est-ce pas ? Les ballottées sur terre, il y en a trop. Je pense souvent, si souvent, à ce jeune garçon vu dans un reportage de Michaële Jean et son compagnon de vie, à Haïti-la-misérable, elle me hante encore cette séquence, ces images d’un gamin au regard déjà si lourd, si pesant, si pesant, d’une gravité anormale pour son âge. Qui m’avait donné frisson. Un malaise grave.
Mais bon, je suis bien ce dimanche matin, je suis heureux. Il le faut bien.
Le monde en chamailles, misère, n’a pas le droit de me gâcher mon bien-être. Quoi?, quoi?, je n’ai rien fait de mal. Enfant, notre mère menaçante, pour une rumeur, du bavassage, on se défend aussitôt : « J’ai rien fait de mal,, m’man. Je le jure ». Vous vous souvenez, Rien de mal.
Pauvres de nous, les impuissants des malheurs de la terre. Se soulager de ces pensées noires. Comment ? En vivant. Tout bonnement. En continuant. Modestement. Pour ceux, au moins, qui nos entourent. Un devoir simpliste. Le devoir d’être léger malgré tout. Rappelez-vous : nous avions un problème et notre mère disait : « Avance. Donne le bon exemple. » Le bon exemple. Illustrer un fait indiscutable, vrai qu’on a de la chance, ici, en ces temps-ci, en Amérique-du-nord-la-chanceuse.
2-
Vendredi midi. Montréal. Aile s’ ira à ses courses dès notre arrivée à Outremont. Trouver des casseroles, des plats : aubaine notée au « la Baie » de Rockland. Moi, je file luncher avec les garçons de Daniel, comme promis. Thomas, « congé pédagogique » est chez lui. Fougueux, il me saute dans les bras comme lorsqu’il était tout petit. Cet enfant m’aime fort. Son chien, Zoé, lui aussi, que de belles façons frénétiques dans le portique, rue des Coopératives. Départ vers Sophie-Barat, pas loin, pour ramasser Simon, le grand frère. Pâtes au « Pasta Extress », rue Fleury.
On jacasse. Ces deux ados me semblent en pleine forme. C’est bon de les voir si souriant, en santé totale, ouverts, curieux, généreux. Ils m’écoutent raconter le garçon « aux doigts disparus » au Van Houtte de Val David . Ils rient. Thomas me parle de ses prouesses en skateboard, sa passion parascolaire actuelle. Simon m’annonmce qu’il Il laisse son job d’« emballeur » au marché Métro du coin. Travail aux vacances d’été, pas avant. Bravo !
Les études ? Cette question ? « Ça va, papi, ça va. » L’un a un 90% en français, l’autre a eu un 100% en telle matière. Mon Dieu, moi, dans mon temps de collège, je ramais péniblement dans le 60% et ça me forçait. Est-ce que l’on pondère les notes de nos jours ? Hum !
Arrêt chez un Jean Coutu pour collation. Permission de petits cadeaux pour « la fête des mères », dimanche. « Non, non, Lynn préfère des poèmes, des dessins, elle a insisté là-dessus. On n’achètera rien », me dit Thomas. Que beaucoup de gommes à mâcher. Un livre à rabais pour le papa. À propos de bouddhisme, son sujet de réflexion actuel. Reconduite de Simon boulevard Gouin, l’ancien couvent de filles des Sœurs du Sacré-Cœur est devenu un gros complexe pour « clientèle » —mot d’aujourd’hui— mixte. Plein de jeunes Noirs. Haïtiens de Montréal-Nord ? Sans doute.
3-
Revenu au foyer, Lynn qui travaille seulement trois jours par semaine, fait des tisanes. On jase de tout, de rien. J’en fume une. Une seulement. Eux ont vraiment cessé de fumer et tiennent bon. Je les admire. « Allons promener Zoé », dira Daniel. Ce noiraud excité tire, à m’arracher le bras, sur sa laisse. Arrivé au parc, liberté, il ârt en fou. Fait la revue « reniflante » du parc. Un temps plutôt couvert, comme on dit. Tant pis. Le vent n’a pas cessé depuis deux jours, ici comme dans les Laurentides. Soudain, un écriteau et je prends conscience du nom de ce vaste parc :Jean-Martucci. « Qui ? Tu le connaissais ? » Je parle de lui. Élève doué et sage du Grasset. Un « premier de classe » et pieux… dont on se méfiait un peu les cancres. Martucci sera ordonné prêtre, deviendra un expert en livres sacrés anciens, rédacteur en la matière au Devoir, un jour, il deviendra « le » brillant délégué du Québec en Italie. À une émission d’ « Avis de recherche », il m’apparut soudain sur l’écran de télé et me questionna : « Claude, pourquoi, à moi, tu passais pas ton petit roman ronéotypé, hein ? » J’avais bafouillé. Pas envie de révéler en ondes : « On te « trustait » pas maudit fifi des moines, éternel premier de classe ! » Niaiseries de cet âge bête.
4-
Arès la merveilleuse halte chez mon fils, je file vers la rue Saint-Hubert, angle Ontario. Quartier bigarré. Vie vive dans ces alentours. Un western ! Décor anarchique. Stationnement rue Saint-Christophe où j’aperçois des maisons rénovées bien jolies. Rue Saint-Hubert, bureau d’avocats-criminalistes, un édifice bancal, louche presque, où m’attend l’équipe d’Alain Gravel pour mon témoignage filmé sur le Villeray quelque peu pégrieux et sur le bandit effrayant, longtemps ennemi public numéro 1, un as des évasions (onze ou douze !) et surnommé « Le chat », Richard Blass.
Bandit dangereux, garçon pourtant né (rue de Castelnau), baptisé, communié, confirmé dans ma bonne paroisse Sainte-Cécile. En mémoire de ce lascar terrifiant, j’avais composé ce roman noir : « L’armoire du Pantagruel », car, au bar Gargantua, rue Beaubien, Blass avait assassiné dans « l’armoire à bière » 13 personnes. Troublante fin de carrière. Blass se fera tué (oui !) par la police dans un chalet de Val David. Comme la police assassinait son célèbre homologue (en coups furieux) Mesrine à Paris !
Découverte sympa : le père de mon caméraman —petit monde, le Québécois !— est le fils de Jean Beaudin, le cinéaste de l’esthétique adaptation filmique de mon roman « La sablière ». Je lui raconte des anecdotes de notre entente de jadis. Et lui me dira : « Ah, ce conte « La Sablière » tourné aux Îles de la Madeleine ! A la fin, on voulait plus manger de maudits homards. Écœurés nous étions !» On rit. Le preneur de son, lui, est le neveu du romancier Poulin (« Volkwagen Blues »). Il me dit que la belle-maman de cet oncle-écrivain est la proprio du bâtiment parisien où —au coin de la concierge— travaille le Poulin.
Le vent rempironne mais le jeune Beaudin ne craint rien et commande que l’on tourne l’entretien sur le toit de l’édifice. « Derrière vous, dit-il, regardez, il y a plein de ruelles et ce sera comme l’illustration des ruelles du votre temps, de celui de Richard Blass. » C’est bon. On tourne, silence !
5-
Plus tard, je dévorerai la chère pieuvre grillée à la mode libanaise. Nos bonheurs, à Aile et moi, à « la Sirène de la mer », rue Dresden, tout proche de notre pied-à-terre du Chemin Bates. Yam, yam ! Soudain : « Ah, Claude ! Bravo pour votre article publié avant-hier dans le Devoir en l’honneur de Sita Riddez. C’était formidable, très poétique. » C’est Jean-Marc Brunet, ex-aspirant-boxeur de Villeray, devenu millionnaire avec ses magasins de produits naturistes. Il nous dit qu’il était son élève —comme le fut mon épouse décédée et l’Aile bien aimée —rue Durocher. Qu’il y a connu, élève aussi, sa compagne de vie, la si mignonne Marie-Josée du téléroman populaire, « Rue des Pignons », signé Mia Riddez, sœur de Sita. Oui, le monde québécois est tricoté serré.
6-
Avant de partir parler du bandit villerayien, plus d’encre dans ma machine à Saint-Adèle. Ashh ! Je déteste cela. Peur ! Jamais certain de bien savoir soigner ces… bobos ! Je note la marque, la sorte, ah pis, j’emporte la boite et la fiole, supposément vide ! J’ai vu, tiens, une petite « bio » de Serge Lagacé. À Télé-québec. 60 minutes. Un bandit repenti. Il a fait les mille mauvais coups et , souvent , du pénitencier. Maintenant, le surnommé « Coq de Montréal » fait des figurations dans des films…de bandit !
Une gueule ! Un film vite fait hélas. Un de ces « docus » plutôt « botchés », faute de moyens car le héros valait, lui, le déplacement. Avec une sorte de …prudence, sinon de pudeur, ce Serge-rangé racontait ses éclats sinistres de jadis. En bavardant, nous pouvions, peu à peu, bien voir la relation entre les rêves candides du jeune « bom » et désormais ce même rêve…de la célébrité. D’une gloire. Cette vedette des « Allô Police », Lagacé, a parlé aussi d’un besoin, ado mal parti, d’aider les siens, d’apporter de la richesse à sa môman ! Je n’avais pas envie de rire. Je le sentais sincère.
Richard Blass, le chat, lui aussi, écrivait à sa môman de belles lettres (j’ai pu en lire des bouts dans la recherche d’Alain Gravel), d’un amour véritable. Et j’ai songé que ce vieux désir des malfrats venait de loin, de creux, de toujours. Qu’il était le feu premier de tant de carrières, les unes honorables, tant d’autres, misérables, hélas. Qui conduisaient d’un songe valable aux potences, aux chaises électriques. Même motivation plus ou moins admise : pourvoir payer un château à la pauvre maman bien- aimée de son enfance. Éternels petits gamins voulant venger l’humiliée, la malchanceuse du sort. Des « engins » tarabiscotés d’Hollywood aux tragédies des grands auteurs Grecs.
Vu, jeudi dernier, le comique Jacques Villeret avec Bernard Rapp, jeudi soir à Artv. Gros garçon timide. Rond comme une bonne boule de crème glacée !Carrèire étonnante. Héritier des Bourvil, Fernandel, de Funès…Villeret répond aux questions et ne cesse de jouer le gamin comme pris en faute. Oui, je suis célèbre ,mais j’ai pas fait vraiment exprès ! Modestie des grands comiques. « C’est la chance, je travaille pas tellement ! Je me prends pas la tête ! » Sympa au maximum ce rond gaillard qui me fit tant rire —à me ordre littéralement à certains moments— dans « Dîner de cons », il n’y a pas si longtemps. Ce « Les feux de la rampe » passe bien la rampe. Souhaitons que cela continue.
7-
Ce matin, je me lève le premier, ça m’arrive parfois : pour cause de vent mauvais, la moustiquaire des toilettes … à terre ! Je regarde cela. Aile est dans ma tête. Vais-je réussir pas à poser la chose…Malheur à moi si…. Non mais…Je sais qu’il est défectueux. Le vent a eu beau jeu de le jeter hors de son cadre de fenêtre. Bon. La peur.
L’entendre me crier d’en haut pendant que je prépare le café du matin : « Claude ! T’as pas pu vraiment … » Brrr… Je n’y mets. Et, bon, je réussis à poser la bébelle. Tant bien que mal. Aile va examiner la chose tantôt je le sais. Je la connais. Elle dira : « Clo, mon chou, mon amour, tu as pas réussi à vraiment bien remettre… »
Je fais une vie dangereuse. Haute surveillance. Les femmes. Aile…elle, oui, me guette. Me dompte aussi. Elle fera de moi un bon petit mari bricoleur un jour…Mais quand ? Ça. Je raconte cela car je sais que tant d’hommes, comme moi doivent sans cesse se garder d’être négligents. Mais oui, cher poète Aragon, oui, oui, « la femme est l’avenir de l’homme. » C‘est ça chante Aragon, chante et moi je m ‘échinais sur la maudite moustiquaire que le maudit vent s’acharne à débarquer de ses rainures.
Ce vent a jeté mon canot noir à l’eau, a renverses le vieux pédalo du vieux saule pour le jeter sur la elouse… Il a cassé des branches partout durant notre absence en ville, à semé des détritus ici et là. Ah, quelle vie quand un mauvais vent vante à ma porte et… que sont devenus mes amis… des morts trop souvent.
8-
Oh, hier soir, vu un film merveilleux sur « les oiseaux migrateurs » Si envoûtant ! Images étonnantes. Couleurs se déployant dans tous les ciels de la planète terre. Que d’ailes devant nos Yeux. Aile éblouie comme moi ! Buses, oies grises, (le peintre Riopelle, fou d’oiseaux, mort avant d’avoir ou voir ce film, hélas !) immenses pigeons, colombes, tourterelles blanches, beiges, canards aux plumes colorées si diversement , pélicans, hérons, hiboux, perroquets rouges, macareux, nos fous de bassan, aigles, faucons, bernaches du Québec, cols verts, j’ en passe, j’en oublie. La beauté céleste !
Un film qui vous donne deux heures de beauté inouïe. Une soirée qui transporte au-dessus de l’humaine contrée, nous nous envolons, nous planons, silence au ciel, nous piquons, nous plongeons, cris, becs aboyeurs, nous voguons, icares avec nos yeux hypnotisés. Quelle belle chose ce cinéma moderne. En avion, en hélico, en montgolfières, avec des jumelles, des lentilles « zooms » les imagiers actuels nous offrent ces tableaux vivants…
Cela bouge sans cesse, parade nuptiale, défilé du mariage, jalousie, bataille, drame du triangle, dans tous les sens, par milliers soudain, formant une sorte de gigantesque nuée au dessin capricieux, soleil caché, noirceur d’un instant. Ou, en gros plan, écran bien rempli, par deux yeux d’un rouge de grenat rare, de grandes mains aux doigts de plumes noires d’une voilure légère, un bec si jaune, si crochu, un doux se sauve, un farouche attaque, la mort d’un crapaud, rien, ces oiseaux qui ne cessent de se suivre du temps meilleur, migrations rituelles, une murale mirifique. Une fresque mobile si séduisante. La joie, un écran de beauté pour ceux qui aiment les documents de la télé sur la nature. Ici, un comble ! Des lumières inoubliables. Étangs bizarres, océans calmes , mers déchaînées , glaces en avalanches bleues, banquises qui filent au soleil trop bas, désert d’Afrique…Oui, la beauté sur grand écran. Rêvons de voler Aile, rêvons !
Jeudi midi, Aile semble décidée. On va à l’atelier de vélos de la vieille gare de Mont-Roland. « Faut nettoyer ta vieille bécane, il y a des limites ! » Je dis : « Vrai ! » Hier, on y retourne. L’expert joue le zouave ou quoi » « Ça vaut pas cher votre machine. Si je répare tout ce qui se déglingue, vous en avez pour 80 tomates » « Bon,. J‘irai ailleurs, je dis. »
Non, Aile va y voir. La connaissez-vous ?. Un neuf comme le mien, c’est 300 dollars mais si vous aviez des usagés ‘ » Le bonhomme doit jouir; « Ah , chanceuse petite madame. Il m’en reste un. Un dernier. » Il le sort. Ouengne ! Tout en aluminium avec des gadgets. « Il valait 700 piastres vous savez ». Bedang ! Folie ! Euh, je vous le laisse à moitié prix :. 350 piastres. »
Mais oui, Aile toute fière, heureuse pour moi.
J’ai mis le vélo luxueux sur le support. Et Aile, dans le portiue , admire l’engin : »Tu faisais pitié avec mon vieux vélo de fille acheté en 1973. Et gnang, gnan gnan… La femme est l’Avenir de l’Homme !

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