« GERMAINE BRAILLE P’US, EST MORTE! »

PARAÎTRA DANS LA REVUE DE « L’AUT’ JOURNAL » BIENTÔT

« Germaine braille p’us, est morte ». Je raconte en huit brefs paragraphes l’assassinat, près du bingo de la rue Papineau, de mon héroïne. Ce meurtre littéraire : au fond envie de quoi ? De me débarrasser du passé. Des ouvrages d’antan. La mort pour en finir ? Ma crainte de radoter ? Ma Germaine n’existe plus et ça m’avance à quoi ? Mystère ! >>> Journées nettes du 2 juin 2002

« GERMAINE BRAILLE P’US, EST MORTE! »

(à mon camarade Jean-Claude Germain)

Le vendredi soir, c’était son soir de bingo. Elle verrouilla sa porte, rue Cartier, coin Mont-Royal. Petite fille, déjà, en Gaspésie, elle aimait jouer au bingo en famille. Ses enfants grandis, partis, Germaine acceptait de se réinstaller à Montréal avec son  » vieux  » mari, Gilles. Elle l’avait connu, rue Drolet, quand elle était ouaitresse, jeune file exilée de son Bonaventure natal.

Chaque fois qu’elle se rend au vaste bingo, juste en face du Théâtre des Variétés, elle passe par la ruelle à l’est. Un rituel. Elle apporte des os pour un gros labrador noir qui est attaché à une chaîne dans une cour pas loin. Fillette, son meilleur ami, était Rex, un labrador noir à Bonaventure. Le chien s’agite fort à chacune de ses visites avec os.

Après le bingo, Germaine se promène un peu rue Mont-Royal, et, sortant de  » La licorne « , elle voit parfois des acteurs : Marie Thifaut, Pierre Curzi, Marc Messier, Monique Miller. Elle sourit chaque fois et on répond à ses sourires, gentiment. Ça lui fait chaud au coeur. Gilles, son mari, s’est déniché un job de gardien ‹de soir et de nuit‹ dans un manège militaire sur Remenbrance Road, derrière le Lac des Castors. Elle est souvent seule.

Ce soir-là, Germaine, dans cette ruelle derrière  » La Licorne « , a vu tout de suite deux silhouettes louches. Des jeunes punks ? Aussitôt elle a sorti le sac d’os de sa sacoche et a craint pour son argent du bingo. L’un des gamins, blouson noir, l’a approché, l’autre restant à l’écart :  » Tu donnes ton sac pis tu armes ta yeule, la mère, c’est bin compris ?  »

Germaine en a vu d’autres. À seize ans dans son club de nuit, cigarette-girl, elle devait se défendre farouchement des marlous. Avec son Gilles ‹ biberon, éponge notoire‹ elle a eu des combats parfois et elle ne perdait pas toujours. Elle lui a craché au visage au punk, et essaya de s’enfuir. L’autre jeune lascar, vêtu d’un long manteau bleu lui a sauté dessus. Il avait une barre de fer. Deux contre une. Combat inégal. Il a frappé trop fort. À la tête. Germaine est tombée. Au premier coup. Le blouson lui a arraché son sac à mains et le duo a fui vers le Mac Donald du coin où les attendaient deux comparses. Une relève.

C’est tout. Une mare de sang dans une ruelle. Une joueuse de bingo de moins rue Mont-Royal. Manteau bleu voulait juste l’assommer, il a frappé la tête, trop fort. La femme de Bédard ne se relèvera plus jamais. Germaine est morte. Des pauvres ont tué une pauvre. Femme au bout de sa vie. Un homme gueule des numéros et plein de mains courent avec un tampon sur des cartes numérotés. Personne ne sait qu’il y a un cadavre dans la ruelle, pas loin derrière le petit théâtre de La Licorne.

Un gros labrador noir jappe sans cesse pour sa ration d’os. Sa maîtresse sort et le fait rentrer :  » Vas-tu te la farmer, grand excité « . Un chien ne parle pas, ne peut dire :  » On vient de tuer ma fournisseuse d’os à soupe « .Dans un recoin du Mac Do, quatre voyous comptent l’argent du sac de Germaine :  » Tabarnak, vingt piastres! Aussi bin dire de la marde!  » La relève part en vue d’assommer un autre client, une autre Germaine. Détrousseurs à la petite semaine. Frapper des inconnus et filer.

Qui sait la vie de Germaine ? Qui pourrait raconter ses déboires. Sa longue bataille pour soigner, consoler, garder les amours de sa vie, son buveur bien-aimé, son Gilles, le malchanceux, le rêveur et ses enfants mal  » bien élevés  » qui sont partis trimer à gauche et à droite, vaillant petits soldats de la vie anémiée.

Hasard, sa Janine achevait de boire un café froid à ce Mac Do et a reconnu le sac à mains de sa mère! Elle a vite filé vers le téléphone public de l’entrée pour composer le 911. La police a surgi très rapidement, la patrouille était à bouffer du  » poulet-colonel  » un peu plus au sud. Arrestation des deux punks. On les brasse raidement et avec  » menaces du pire « . Aveux des jeunes malfrats dans la voiture. On se précipite dans la ruelle. La mare de sang agrandie. Germaine ne se relèvera pas, elle est morte.

Quand, à l’aube, après avoir mangé son oeuf et ses toasts au  » Ti-Coq Barbecue « , en bas de chez lui, Gilles rentrera rue Cartier, la police est là et lui explique : des drogués, des voyous, le coup de barre de fer, le vol, la mort de sa femme. Gilles ne dira rien : il y a maintenant dans sa vie un homme, un chef de guerre, un militaire important, médaillé. Un haut-gradé retraité qui fréquente sa caserne, qui organise une  » mision d’épuration  » avec un tas de complices, des gens importants. Le général répète que la société est malade et qu’il lui faut un despote éclairé. Que ce sera lui. Avec ses amis, son groupe. Ils préparent un action gigantesque. Ils prendront le pouvoir bientôt, grâce à une organisation puissante, encore clandestine. Il gueule parfois à ses miliciens que c’est assez tout ça : la drogue partout, les jeunes déboussolés, les homos qui paradent et se pavanent, la décadence, le monde sans valeurs sans but, sans idéal.

Gilles écoute le fracas de ses sermons-discours avec admiration quand ce chef entraîne ses cheveux courts à la salle du manège, la nuit. Il voit des armes. Il consent à cacher ce stock interdit. Assommé par cette mort, monsieur le gardien de nuit, Bédard, souhaite se venger des petits crasseux, des boms, des sans loi ni foi. Gilles comprend mieux que jamais qu’il doit désormais tout faire pour collaborer davantage à l’avènement de cet  » Ordre nouveau « , prôné par cet ex-général qui a des idées neuves, qui va réformer ce pays perdu.

Gille Pelletier, Françoise Faucher, d’autres artistes, des vedettes, regardaient un camionnette de la morgue qui sortait de la ruelle derrière le petit théâtre  » La Licorne « , hier soir. C’est l’anonyme Germaine qu’on emportait, celle qui achevait sa vie tranquillement, qui faisait du bénévolat dans une salle de l’église de l’Immaculée-Conception, plus au sud, qui allait jouer au bingo tous les vendredis soirs là où il y avait eu un cinéma, le  » Dominion  » ou le  » Papineau « , elle savait pas trop. Qui gagnait parfois ‹criant, sautant de joie, folle comme un balais chaque fois!

Germaine qui habitait, rue Cartier, au-dessus d’une pharmacie, qui, de son petit balcon, avait une vue imprenable sur la rue Mont-Royal illuminée et grouillante de passants, d’automobiles. Un barbu ventru, cheveux rares, lui avait dit un jour :  » C’est ici, chez vous, que vivait la famille de l’écrivain Michel Temblay quand ils ont quitté la rue Fabre. Lui, jeune, allait porter les commandes du  » Ti-Coq barbecue « .

Temblay ? Lire ses livres ? Mais Germaine ne savait pas vraiment lire. Elle lisait si lentement qu’après vingt lignes, elle abandonnait sa trop lente lecture, déchiffrer les mots lui était pénible, un calvaire. Écouter les enfants gardés, ça oui, elle pouvait. Enseigner des jeux, des chansons, ça oui, elle savait. Aller voir des danseurs, des farceurs, des chanteurs populaires chez Latulippe, ça oui, elle aimait. Boire de son  » crime-soda  » favori et jouer au bingo, sa grande sortie hebdomadaire :ah oui! Facile!

Au salon funéraire, rue Papineau, plus au nord, les enfants pleuraient, eux si rarement rassemblés. L’aîné de Gilles collait à son vieux père qui semblait si perdu, si lointain, comme à sec de larmes :  » Papa, on dirait que tu prends ça pas trop pire ?  » Gilles entraîna son  » plus vieux  » loin du cercueil :  » Écoute moé bin. J’ai pas le droit de parler, hier, dans nuit, au manège, j’ai prêté serment. Je te dirai juste un affaire mon gars : s’en vient un temps nouveau qui va bardasser tout l’monde. Ça va changer nos petites vies. Y en aura p’us de ces petites crapules droguées à barre de fer.  » Le fils s’était dit :  » Il vire fou, c’est le chagrin!  » Le père s’alluma un cigare bon marché sur le perron du salon mortuaire et ajouta :  » Tu sauras me le dire betôt. Ce que je viens de t’dire, ça va te revenir mon gars « .

Dans son tombeau, Germaine dort pour toujours. Elle pourra pas avertir, conseiller son rêveur de Gilles, c’est terminé. Il y a peu de fleurs chez les pauvre. Il y a une belle grande carte :

 » Adieu Germaine! De tes amies fidèles du bingo.  »

FIN

(P.S. Pour savoir la suite de cette histoire, j’invite le lectorat à emprunter à sa biblio de quartier :  » La nuit, tous les singes sont gris « , introuvable en librairie. C.J. )

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