Le samedi 8 juin 2002

Le samedi 8 juin 2002
Jours de pluie…

1-
Ciel blanc mat. Mais hier…oh hier, vendredi beau et si ensoleillé ! La belle fin de journée. Débutant dans la peur. Longue limousine noire dès potron-minet à ma porte au Phénix. Chauffeur impeccable. Un corbillard ? On me conduit à une potence : devoir animer deux trente minute sur les lectures d’enfance de deux « vedettes ». L’échafaud de devoir réussir. L’ »homme à la luisante casquette me parle de Ville La Salle, sa petite patrie à lui. Des beautés du canal Lachine rénové. Sa fierté. Il me vante les condos neufs aménagés dans des usines. Lui ayant conté la menace d’un bloc-tour dans « ma cour » chemin Bates, de la destruction du boisé sur l’escarpement d’Outremont, il me dit : « Je vous offre gratuitement, quand vous voudrez (me donne sa carte) une visite des alentours du canal. Vous aimeriez les abords de ce site-canal ». Je songe à maman, née au bord du canal, rue Ropery. Me verrait-elle mieux de l’éther si je m’installait dans sa toute petite patrie ? Je m’ennuie d’elle. Je ne l’ai pas assez aimée, devenue la petite vieille sur son balcon, dans sa berçante, avec son journal. Regrets futiles. J’étais tellement « busy body » n’est-ce pas ? Jeunes gens qui me lisez, ne faites pas comme moi. Vous le regretterez amèrement plus tard, la mère (le père) morte.
Vaine angoisse : tout se passa fort bien. Bilodeau fut chaleureux, bavard, heureux de raconter ses premiers plaisirs de lectures : Tintin, les deux Verne, Jules et Henri (Bob Morane), Dumas. Et Françoise Faucher, avec ses livres conservés toujours, La Semaine de Suzette et cette bretonnante « Bécassine », les contes de Grimm, leurs illustrations en couleurs. Et Dumas, elle aussi ! Alors je dis : « Mais c’est un genre pour garçons non ? » Elle : « Pas du tout, qu’allez-vous imaginer, tous ces beaux mousquetaires, ce si secret Athos surtout, non, non, nous en rêvions, les jeunes filles ! »
Trois heures plus tard, l’équipe semblant bien satisfaite (politesse ?) de son animateur, sortie et limousine de nouveau. Et retour à la maison. Le nouveau chauffeur vient de…Villeray, eh oui, Il et allé à l’école avec le fameux « gérant de Céline », René Angélil, son voisin. Nous parlons du quartier. Nous nous souvenions du père Lalonde, formidable animateur de loisirs à Saint-Vincent-Ferrier, rue Jarry. « Ah lui, Lalonde. Ses sermons fameux, il aimait le théâtre et cela se voyait. Il était merveilleux. Dans sa chaire des dimanches. »
La veille, jeudi, devoir aller à cet ex-vaste « Shop Angus », au nord-est de la rue Rachel, angle d’Iberville pour jaser avec Denise Bombardier pour sa série « Conversations », elle me dit au maquillage : « Tu vas parler au monde entier, Claude ! » Je dis : « Quand je t’entends saluer le monde, TV-5, c’est France, Suisse et Belgique, non ? » Elle : « Ah non, ça va partout, partout. Tiens, un jour, au Venezuela, à Caracas, un type traverse la rue pour venir me saluer. Étonnée, je dis : « Vous me connaissez ? » Et lui me dit : « Mais, je suis un francophile, je vous vois chaque semaine sur le Canal 5. » Eh b’en, le trac s’agrandit un peu. Hélas, Denise pose des questions relatives à mon enfance et alors, forcément,. je m’entends répéter ce que j’ai dit dix, vingt fois. Mais bon, à Caracas, on sait rien du petit gars de Villeray ! Les autres « pitonnerons » en maugréant : « on la sait par cœur sa « petite patrie ». Fière, Denise me présente son jeune réalisateur : c’est son fils ! Sosie parfait du papa, Claude Sylvestre, qui fut le jeune réalisateur du jeune René Lévesque, celui de « Point de Mire ». Affaire de famille, sa jeune compagnie ? Oui et j’aime ça. La chanceuse. La recherchiste est sa bru : Elsa. Elsa ? « Oui, Elsa, mes parents aimaient tant le poète Aragon ». On me fait déambuler devant une caméra dans cet ex-usine de locomotives. Décor étonnant avec ses colonnes métalliques, une dizaine de tours « Eiffel ». Dehors, vaste chantier où s’élèveront bientôt des appartements en grand nombre. En somme ,une zone morte, industrielle si longtemps, où des milliers d’ouvriers ont sué à longueur d’années, convertie en espace urbain moderne. Le progrès étonnant !
2-
Revenu des studios de La Salle, vendredi, interview après le lunch, par Julie Stanton arrivant de Québec, pour sa revue « Le bel âge ». Magnétophone posé devant moi, ce sera le questionnaire, d’abord sur « le jeune » et alors m’entendre encore répéter les éphémérides de mon enfance, misère ! Je ne suis tout de même pas pour m’inventer une autre enfance pour éviter le…radotage ! Ne pourrait-on pas —ces gens du « milieu » sachant bien ma petite histoire— trouver des questions différentes, un angle nouveau, qui pourraient surprendre ? Hum, il y faudrait de la recherche, du gros boulot mais… nous sommes tous si paresseux. Julie S. questionnera aussi : « le vieux », « Bel âge » oblige, ce sera lors le visage du « sage », de l’ « expérimenté » qui fait débouler ses conseils de vie. Oh la la !
À la fin : « Qu’aimeriez-vous qu’on dise de vous, un jour, longtemps après votre mort ? » D’emblée je dis : « Il a beaucoup aimé une femme. » Et, ce matin, je lis, pris dans une lettre de madame Georges Sand : « Il n’y a au monde que l’amour qui soit quelque chose. » Bravo Georges !
Le plus beau, le plus agréable de ce vendredi ? Imaginez-nous, Aile et moi, au couchant, rue Hutchison, installés sur le balcon du troisième étage chez les amis Carole et Pierre–Jean Cuillierier. Nous vidons une fiole de blanc bien frais avant d’aller à la soupe et aux pâtes dans un modeste restau (on apporte son vin), inconnu de nous deux, en face du « Rideau-Vert » rue Saint-Denis, le « Colloquio ». Pierre-Jean nous dira : « En face, Claude, c’est le logis de ta camarade Monique Proulx —dont j’ai tant apprécié cet « Homme à la fenêtre » (on en a tiré un film bien fait).
Souvenir : à un Salon du livre de Hull, je la rencontre et je lui fais de chaudes éloges pour ce roman. Monique Proulx rougit, m’écoute, ravie, et puis s’en va vite. C’est le vieux Richard louangeant Guy Lafleur ? Le vétéran est là, poqué, courbé, marqué de cicatrices, vieilles blessures et ..fraîches aussi —le Allard du « ça suffit Jasmin, on vous a assez vu, dégagez la voie ». Elle commence sa carrière et file vers son zénith. Chacun son tour, le bonhomme, pas vrai ? Au « Colloquio », la Croatie venant de battre l’Italie, en Corée, il y a des mines sombres. Bonne bouffe et nous marcherons de nouveau la rue Villeneuve de Saint-Denis jusqu’à l’Avenue du parc. Rue modeste, embellie, devenue ravissante, le calme, de la verdure, quelques terrasses camouflées, plus rien à voir avec la rue Villeneuve de 1950, triste, laide même, quand, à dix-huit ans, j’allais veiller chez Miche, angle Saint-Laurent, que sa maman, « chambreuse » débordée, trouvait le temps de me préparer de bons spaghettis.
Belle, formidable soirée de vendredi en somme, Aile toute épanouie, légère, regrettant presque de devoir aller dormir dans cette douce chaleur enfin, enfin, revenue. Les Cuillerier, plus jeunes et bien courageux, descendaient, de nuit, vers leur « rang rural » derrière Sutton, où ils rénovent un antique maison (1873) de campagne, un « work in progress » qui amuse l’ex-réalisateur.
3-

Rêve étrange vendredi : les coteaux au Chantecler, c’est l’hiver s’achevant. Du monde. Un festival ? Une Française rôde, semble vouloir me draguer ! Aile veille au grain. Nerveuse. La Parisienne si aimable avec Aile sera adopter en fin de compte —avec « Le Québec est merveilleux, ces gens sont si aimables, etc. » Invitation sur l’autre rive, chez nous. L’après-midi, j’avais entendu Aile inviter le couple Faucher à la maison, dimanche, pour la télé câblée (qu’ils n’ont pas, eux, au Lac Marois). Françoise, le matin, en studio, m’avait parlé de vouloir entendre les résultats des élections législatives en France, leur grand’ peur de ce Le Pen maudit).
La touriste française, accepte donc avec joie. Dit qu’elle devra téléphoner à son compagnon de voyage pour qu’il se joigne à nous tous. Nous avons, en guise de traversier du lac, un gros traîneau de bois rouge, tiré par trois petits chiens noirs (!), semblables au « Milou » de ma fille et au « Zoé » de mon fils. Traversée du lac. L’eau monte sur la glace. Danger ! Voilà, surprise, qu’il y a les petit-fils au rivage. Ils sont tombés et sont mouillés « jusqu’aux os », comme on dit. Aile énerve, elle les gronde. La Parisienne rigole, la calme. Inquiétude de noyade. « Sortez du lac, crie Aile, et vite. » d’aile. Les chiens, épuisés, boivent la tasse ! La foule nous encourage sur la rive du Chantecler. Arrivés à la maison, téléphone de l’accorte Française. Et, appareil posé, dira : « Échangisme ? Non ? » Aile scandalisée aussitôt. Malaise. Moi itou. Ah, ces Européens décadents, à la sauce Ouellebec ! Son homme s’en vient. Peur. Au « Colloquio », pour rigoler, à un serveur nous questionnant pour la facturation, Aile avait dit : « Nous sommes des échangistes ! » Bang, dans le rêve ça aussi ! Les enfants salissent la maison, Aile pas contente. Nous avions jasé de ça, au restau :le Claude bien cochon, salissant, intempestif barbouilleur de tout . Tout compte, la nuit venue ? Dans un coin, je chuchote à Aile : « pourquoi aussi avoir invité cette femme ? » Réveil. Ouf !
4-
Dumont dixit : la jeunesse, devenue l’atout suprême, partout. Voyez ce jeune Mario Dumont en vogue novelle, vu en sauveur. Niaiserie. Jadis : la vieillesse comme garantie pour la sagesse des nations. Le vieux Maréchal Pétain vu en sauveur de la France couchée ! Je rêve, j’aimerais le mélange. Pas juste cdes jeunes, pas juste les vieux. Le mélange des générations. À bas les cloisons sottes. Juger selon la valeur. Jeune, il y avait deux choses qui m’importaient : (a) ce mélange partout, vieux et jeunes, ma grand-mère Jasmin à l’étage, le grand-père Lefebvre, à deux pâtés de maisons. (b) Les classes sociales mélangée aussi dans mon quartier. Rue Saint-Denis, plein de médecins, avocats et notaires et plein de travailleurs modestes aussi. En banlieue moderne, souvent, une seule et même classe de monde, selon la qualité de ladite banlieue, est-ce instructif, bénéfique, pour les enfants ces uniformités – desquels naissent l’ennuie.
Ce matin, départ laurentien. Je sors le mini-frigo. Aile debout devant la voiture, un index pointé. Quoi ? Le faux-pare-choc de plastique. Pendant. Décroché. Je me penche. Clac, clac ! Remis dans ses trous. Aile satisfaite s’installe au volant : « Et que c’est smatte un homme ! » Immense affiche planté dans les arbres tronçonnés qui nous nargue : « À vendre. Condos. » L’entrepreneur, un certain Rhéal Martin, aux prises avec des poursuites judiciaires, dans Le Vieux et à Verdun. Chemin Bates des acheteurs résilleraient les contrats. Mince espoir. Je songe à ceux d’ici qui n’ont pas de résidence secondaire. Ça va creuser, cogner, dynamiter aussi ! C’est long élever un dix étages d’appartements.
Radio du samedi matin :la bande à Le Bigot. Chroniques diverses. Vivante radio. Modes, spectacles, politique, bouffe, botanique, et, etc. La parole à René-Richard Cyr qui prépare sa version, à Joliette, de « The man of la Mancha ». Fou de Brel comme moi —Brel qui adaptait cette comédie musicale de New-York— Joël Le Bigot l’écoute et, mis en confiance, salue volontiers l’initiative cyrienne. Il ira dit-il, je dis : nous irons Aile ! Comme nos irons voir, chaude recommandation de Pierre-Jean, « La souricière, la trappe » arrangé à la moderne par Asselin au « Rideau-Vert ». Pour « Lulu Time » de Lepage, crainte, je n’estime pas les acrobates, du fameux Cirque du Soleil ou non, ni la musique rock, du fameux Gabriel ou non. Peur. Lepage dans « Voir » : « On me chicane. On refuse les technologies, les effets visuels, ici, un establishment intellectuel —des critiques— me dit que blâme, déclare que c’est trahir un art voué à la parole avant tout ». C’est vrai? Je dis cela souvent. Ai-je tort ? Je ne sais plus trop. Nos avons pris tant de plaisir à certains Lepage !
Chez Le Bigot : ambiance fréquente de ..quoi donc ? De jet-set ? Ça m’énerve toujours. Tendances branchées, cuisine exotique. Hum ! Ce matin, transformé en gourmet savant et saliveux, soudainement. Je le voyais en gras Obélix, en Depardieu bouffi, humant les délicates odeurs d’un sanglier apprêté aux herbes introuvables hors le circuit bien bourgeois des fines gueules. Or, soudain, Aile fait un détour. Stop. « Adonis » —filiale des deux restaus « La sirène » où j’estime la pieuvre grillée— boulevard de L’Acadie. Immense magasin pour fins gourmets. J’y vais, méfiant. Ma vieille crainte des bourgeoisies. Un vaste marché étonnant, angle Sauvé, clients contents, mines satisfaites. Nos greco-québécois en habiles fournisseurs de bouffe de luxe.
4-
Avons visionné, jeudi dernier, le fil « Cap Fear » La vieille version avec Robert Mitchum en méchant « sorti de prison », revanchard primaire. J. Lee Thompson a signé un film de son temps. Manichéiste à plein. En noir et blanc, images mais aussi scénario où il y a le bon, tout bon (Gregory Peck), et le méchant tout méchant. La version moderne de ce « Cap Fear » est très supérieure avec de Niro en « méchant » étonnant, subtil. Je n’aime pas que les vieilles affaires culturelles soient toujours meilleures (ça arrive !) que les actuelles. J’étais content, et Aille aussi le disait, qu’il y ait net progrès. C’est normale, non ?
Oh, oh , oh ! « Fear is right ! » Cris au salon ! Soudain, encore la bête ! La bestiole, identique à la première, va et vient, cherche où se cacher. Cette fois, pas de pelle pour faire couler le sang, non, Aile m’apporte une couverture-guenille et je saisis ce nouvel intrus, agrippée à la cheminée, je cours le jeter en bas de la galerie.
Vendredi matin, je vois Aille en caucus ave notre voisin Maurice. Un débrouillard qui a vu neiger, de Baie-Comeau à Sorel, de Haute Rive à Tracy. Elle me reviendra avec une cage à écureuil. Une trappe qui ne tue pas, qui renferme. Il s’agirait de petits d’écureuils, nouveaux nés surgis dans l’entre-planchers et/ou l’entretoît. Bien. Bon. « Par ici, c’est fréquent », a dit Maurice. Vendredi midi, avant de quitter les lieux, Aile a mis trois noisettes …et une petite tomate dans le piège fatal. « Oh Clo ! C’est regrettable, on ne reviendra que samedi, la bête devra rester enfermée si longtemps avant sa délivrance ». Dois-je pleurer, renifler au moins ? Mottte, je la ferme. C’est une entreprise sérieuse.
Ce matin, Aile empressée de délivrer notre captif…trouve la cage vide. Et la tite tomate…plus là ? Examen minutieux. La bestiole pas assez pesante ? Questionnaire. Visite express chez Maurice. Retour : « Ça va marcher. Je vais remettre une tomate mais mieux fixée. Le poids suffit. Il y a que la tomate ne doit pas rouler à bas de son socle-déclencheur, etc. etc.
Ma chère Aile en inventeur à la Léonard Da Vinci calculant l’effet de sa machine de guerre…qui ne tue pas. Je m’amuse. Comme un fou. Sans le dire. Pas fou !
5-
On cherche toujours l’officiel poète fédérat. 20,000 piastres, imposable ! Je voudrais voir la liste des candidats. C’est ouvert à la confrérie écrivante. Comme « entretenus de l’État », les petits camarades en « fines lettres », membres ou non de l’UNEQ, s’y connaissent, croyez-moi. Luc Perrier, poète de Saint-Jean, ce matin, en lettre ouverte, offre son âme et son cœur. Amusante caricature. Le ridicule ne tue pas ? Jean-Louis Roux pourrait se forcer et avec son bon gros cachet sénatorial pourrait bien accepter les deux futiles taches. Et Jean Lapointe, le chanteur, compositeur à ses heures…en fou du roi Chréchien ! Non ? Ou cette brave Sagouine, la Viola Léger, non ? Mon Dieu, un petit effort ! Ottawa s’ennuie tant au milieu des copains démarcheurs engraissés.
C’est une vieille coutume angloise ! Une folle mode bien britannique. Il faut imiter nos bons maîtres, pas vrai ? Pas facile donc de trouver un troubadour pour le patroneux de Grand-Mère, un domestique un peu cinglé, sachant compter les césures et les pieds, arranger les rimes; trouvons vite un trouvère pour le château gothique des rivages du canal Rideau et de l’Outaouais, ouais ! Urgence ! Que va devenir le temple des « favoris » sans un écrivain d’État ? Ah, je le sens, va falloir que je me dévoue : j’irai à Westmount pour rencontrer le valet patenté Roch Carrier, il me donnera le mot de passe du traître québécois, le mode du code du raciste inverti, le questionnaire du « collabo » et je passerai le test fédérastique, yes sir !
6-
Vendredi, revenant des studios « Shop Angus », je dis à Aile : « J’ai vu le coin, je peux pas croire qu’enfant, tu marchais de chez toi, rue Molson, jusqu’à Christophe Colomb pour ton école Saint-Arsène. Toute une trotte, quinze rues non ? » Aile : « Oui, c’est pour ça que je suis en forme —qu’elle a de si belles jambes, j’ajouterais— et quatre fois par jour, hein ! Le midi, je mangeais en 4 minutes et demi et je repartais, l’hiver compris, à 25 sous zéro ! » Je n’en reviens pas, non !
Coup de fil rue Bates. Charles Mayer, 80 ans, veut me parler. Ex-camarade en décors, Hongrois d’origine. Il a fait des gravures. Nos belles grosses granges et autres bâtiments de ferme. C’était un habile dessinateur, vraiment très fort. Je lui donne deux, trois noms d’éditeurs « plausibles » de s’y intéresser. Il me dira : « Je jasais avec Peter Flinch (venu d’Allemagne, lui, c’était l’ONU à la scénographie de la SRC), tu sais, on est venus ici en émigrants et on va mourir en émigrants. Vous ne nous avez jamais vraiment acceptés. » Je jongle. Muet. Ne sais trop quoi rétorquer. Et-ce si vrai ?
Télé : vues du Cachemire, visions du Cambodge ruiné, Jérusalem encerclé, l’afrique secouée, Congo-atroces-chicanes, Israël aux bombes, querelles du monde. Des images de misère, de sang. Faut regarder. RDI, Canal D, TV-5, Historia, ne pas se boucher les yeux. Documents indispensables. Savoir, tout savoir et ne pas savoir quoi faire. Aux nouvelles d’ici : motards-à-drogues mis en prison. Oh relativité !
Un camionneur, routier à long fardier, raconte sa pénible vie à la télé d’Enjeux. Métier effrayant. Les mensonges. Les faux papiers. Rouler 14 heures sans dormir ! Un monde sinistre. Il ose tout dire. Il risque son job. Certain. Il pense à ceux qui vont venir. Il aura un terrible accident en bout de reportage. Oh, oh ! Psycho-soma ? Culpabilité ? Acte pas manqué. Ces 24 roues que l’on croise le jour, tard le soir, dans la nuit, on rouspète. On les craint. On fait bien ! On en voyait partout. Danger: les conducteurs poussés à la rentabilité doivent rouler, rouler très longtemps. Et vite ! Oh ces affreux travaux forcés modernes ! Ces galériens à couchette au-dessus de la tête ! Pour gagner du temps faire des calculs faux pour tromper les inspecteurs… sinon…le boss va grogner. Horreur !
7-
Au balcon de Juliette et Roméo, rue Hutchison, Pierre-Jean me raconte une réalité —du genre qui m’arrivé aussi parfois—: sa Carole, en congé jeudi, a besoin de relaxer. Pas une sinécure son job à l’urgence de la « Centrale-des-petits-cœurs-fragiles » (Institut de cardiologie). Il ira, seul, au Jardin Botanique pour y admirer les plantes. Devant lui, cheminent deux jolies femmes. Il remarque qu’elle sont joliment vêtues, à la mode, bon goût, elle gesticulent et s’arrêtent aux exhibits, semblent des connaisseuses en botanique. Il finira être proches d’elle et découvrira, désarçonné, qu’elles ne sont pas du tout ce qu’elles semblaient être. Une parlure, disons comme jadis, « commune ». Au bord de la vulgarité.
Comme c’est vrai désormais, avec toutes les infos qui circulent maintenant, des gens de toutes conditions apprennent à comment s’habiller, bien manger, se choisir du bon vin, rouge ou blanc. Ils restent tout de même ce qu’ils sont profondément, des incultes. Jadis, on pouvait facilement déceler de quelle classe sociale venait telle ou telle personne. Il m’est arrivé ainsi de croire que des gens étaient, comme on dit, du « milieu », artistes ou même —« boubo », ou « bobou » ?— bourgeois bohémiens, petits bourgeois et je finis par les entendre parler et c’est, à mon grand étonnement, des personnes qui se soucient comme d’une guigne de mal paraître, de mal parler, d’avoir un accent « cheap », d’analphabète !
Au souper, tantôt, à ce sujet, Aile me raconte : « Au Centre Rockland, vendredi, hier, une dame remplie de bijoux, vêtu richement —allure d’une dame de la haute. Quand je la côtoie à un comptoir de lingerie (Linen Chest), c’est le langage du bafouillage, ,l’absence totale de vocabulaire et des exclamations infantiles, des protestations puériles, idiotes, avec un accent « faubourg à mélasse ». Elle m’avait paru une riche et oisive bourgeoise de Westmount.
J’aime que l’on soit différents. Je me croyais fou de lire trois livres à la fois, en voyageant de l’un à l’autre. Vincent Bilodeau, lui, c’est dix ! Il déteste les biblios —j’en fréquente trois— car il tient à posséder ses livre. Il ne donne jamais ses bouquins. J’ai tout donné à la biblio locale.
À la fin de « Conversation », D.Bombardier : « Maintenant, toujours révolté ?, vous espérer quels changements ? » Je m’entends dire : « À 71 ans, je ne crois plus aux idéologies. C’est futile. Il faudrait coucher l’homme sur un bloc-opératoire et le changer, fondamentalement. » J’y pense : est-ce que je favoriserais la manipulation génétique radicale ! Seigneur ! On a pas une heure, pas une minute, pas dix secondes à la télé. On vous questionne :répondez vite, svp.
Mercredi dernier, piste cyclable, Aile me dit entendre des gazouillis variés d’oiseaux, détecter dix, vingt odeurs différentes, plantes, fleurs naissantes…Elle ne fume plus, elle. Je l’envie. Faut que je stoppe définitivement. C’est rendu dix par jours (clavier et cibiches vont de pair !) c’est dix de trop.
Vu, mercredi soir dernier, un docu de télé, sur cette célèbre Virginia Woolf —saphiste avouée, cocue misérable, suicidaire, déprimée grave, pacifiste et prophète à sa façon, féministe, bourgeoise « victorienne » de gauche, suicidaire— que je ne connais pas vraiment. Vive déception. Ouvrage pour spécialistes. Allusions à des personnages que j’ignore. À des textes inconnus. Pas de chronologie aucune. Suis-je trop linéaire, trop ancien pour apprécier ce genre en mosaïque ? Regrets. Je trouverai un livre, un jour. Carole Rioux, vingt ans plus jeune, au « Colloquio », m’a dit avoir estimé. Grandement. Cette V. W. :méfiante farouche de : familles, classes, nations, a eu père despotique… trouver « Une chambre à soi », « La traversée des apparences », « La chambre de Jacob », « La promenade au phare », « Orlando »( sa biographie). Elle disait deux choses importent : « Le sens critique et l’intelligence. Le reste… » Elle insistait : « Ne jamais séparer vie privée et vie publique. (vrai !) Cela explique les hommes ».
Discussion récente (avec Julie S.) : avoir trop fait de mes petits-fils des princes, sans cesse leur enseigner qu’ils étaient uniques. Était-ce dangereux ? La vie si raide, si bête…Ne plus savoir si j’ai bien fait. Je me disais s’il s’estiment suffisamment, ils se conduiront toujours comme des hommes de valeur. Avais-je raison. Ma fille disait : « Atention, pas trop, ne pas trop leur monter le bourrichon, la dure réalité sera terrible en vieillissant ». Qui a raison ? Ne plus savoir. J. S. dubitative elle aussi.
Un courriellisant D.M. me stimule. Il tient des propos vivifiants. Il est léger (« L’insoutenable… » de Kundera), me fait sourire. Précieux.
Chez Stanké, on publie un livre et on invite au lancement tous les gens nommés dans le livre. Foule. Si Beaulieu invite au lancement de ce journal (cet automne) tous les gens nommés, il faudrait louer un aréna, non ?
Milan Kundera : un vrai roman : le texte qui est pas adaptable, nulle part, nu au théâtre, ni au cinéma, ni à la télé. Alors…oh ! Le journal, le livre parfait. Inadaptable en images. Nulle part.
Lu ce matin : en Afrique 18 lignes —par groupe humain tel— de téléphone. Chez nous, en Occident industrialisée : 565 lignes par même nombre de têtes de pipes. C’est clair comme ça ? Un signe énorme ! Woolf, écœurée, dénonçait Churchill, jeune : il avait participé à un massacre horrible en commandant des batteries de mitrailleuses (engins nouveaux) en colonie d’ Afrique. 25,000 morts d’un coup ! En face, des Noirs qui n’avaient pas même un mousquet à pierres, juste des javelots ! Vive l’impérialisme britannique, vive l’Empire, vive Churchill, jeune ! Ensuite ? Venez me révérends pasteurs ! Nègres idiots : place à nos bons missionnaires protestants. Ça bat un peu Champlain au bord de l’Hudson tirant sur les « sauvages » qui s’enfuient, découvrant « la mort qui court », un fusil. S’il avait eu une mitrailleuse, hein ? Place aux Récollets et aux Jésuites, place, pace ! Le sabre et le goupillon, comme au Mexique, comme partout en ces temps de belles missions civilisatrices des Blancs si purs !
Oui, « Il n’ y a au monde que l’amour qui soit quelque chose », bien dit madame Sand, bravo!

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