Le mardi 23 juillet 2002

1-
Au lever un ciel gris, un vent féroce, rideaux faisant tomber les traîneries de ma table de chevet. Brrr….Brunch, il est tard. Œuf et jambon. La confiture de fraises extra d’Aile. Yam ! Journaux du jour, ce petit bonheur indispensable. Le ciel se dégage mais…bon, du journal. Car, hier, j’ai oublié des choses. Dont la visite-éclair, dimanche, du filleul d’Aile, le Pierre-Luc du frérot Pierre. Je les écoutais jaser, lui et Monique (M.). Ils racontaient des provinces de France. Pierre-Luc a voyagé pas mal. Aile et moi sommes allés outremer en 1980, une première ! J’avais 49 ans ! « Le monde a changé tit-loup » chantait Dubois ! Éliane et son Marco, Daniel et sa Lynn allaient en France, jeunes. Gabriel, le benjamin, trompettiste à ses heures, y a pris de longues vacances plusieurs fois. Dans le bordelais ! Oui, le monde a changé. Dimanche, Monique et son Patrice admirant à fond notre joli refuge…je dis : « Comprenez-vous pourquoi on part plus, pourquoi on reste collés ici ? »
Je lis Somerset Maugham ces temps-ci. « Un gentleman en Asie », (poche 10-18). Un « livre de voyage » fort amusant. Époque : 1922-23. Long et lent (avec mules et poneys) itinéraire à travers la Birmanie, puis le Siam (Thaïlande d’aujourd’hui). Bientôt, nous irons, « ensemble », au Cambodge puis en Indochine à la fin (j’ai lu la quatrième couverture). Le très « Britannique » Maugham cogne fort, ici et là, sur le colonialisme de sa patrie impériale. C’est bien. Étonnant voyage qui me captive —malgré une sorte de monotonie liée aux lenteurs des moyens de transports— avec ses notes de calepin. Villages exotiques en diable. Populations misérables et très capables de courtoisie et de grande bonté pour ce baladeur impétueux. Il va de bungalow en bungalow (sorte de relais pauvres) puisqu’il semble y avoir un réseau (modeste) d’installations prévues pour ces voyageurs. Les surprises de Somerset face à tous ces temples faits de bambous coupés. Édifices de cannes coupées ! Statues dorés, laque sur le bois de teck ou de cèdre, mosaïques de carreaux de faïence, pierreries, etc. quand la pauvreté est pourtant totale. Le bouddhisme fleuri.
Je voyage. Dans le temps. Le temps d’avant les clubs modernes de vacanciers bien organisés. Je suis loin du Ouellewbec avec ses plages où l’on consomme sexuellement des enfants pauvres des deux sexes ! Dans ces pays du bout du monde, en 1923, c’est commerce et commerce. Initiatives d’exploitations (par les Blancs) des richesses naturelles.
Je voyage en une Asie inconnue de moi. Peu à peu, regrets de ne pas y aller fureter. Je suis comme jaloux des pérégrinations de mon frère Raynald en ces contrées. Un monde de parfums, d’épices, de fleurs, d’oiseaux colorés. J’en reste à nos iris communs … qui poussent maintenant tout autour de nous. Paresse ? Crainte des embarras, des attentes dans les aéroports.
Merci monsieur Maugham : je voyage assis dans ma chaise-longue !Il a de l’esprit, est fort bon observateur, se moque de lui, des arriérés innocents aussi, narre des destins (rencontres inopinées) hors du commun : un jésuite italien, barbu maigre, perdu en forêt, un colon riche cocu d’une jeune femme « achetée », un paysan-guide congédié subitement, abandonné dans des rizières, un exilé de France, playboy repentant.
Des misérables débrouillards le fascinent, de belles jeunes femmes sous des chapeaux coniques, avec des fleurs dans les cheveux, le séduisent, le hantent, lui, le gras littérateur parcourant ces contrées lointaines. Une rivière à méandres, des ponts fragiles de bambou pourri…des torrents furieux, un bœuf qui s’évade, une mule qui s’écrase, son poney parti à l’épouvante…Je voyage avec lui, c’est cela aussi le bonheur des livres. J’ai songé à notre Alain Grandbois, poète Québécois parti investiguer le vaste monde de l’Orient dans les années ’30.
2-
Vu hier soir un autre suspense du fameux Alfred Hitchcock. Revu son bon métier et aussi du « cucul la praline ». Des musiques démagogiques pour souligner des dangers. Des photos souvent cuculs. « Le grand cinéaste » de François Truffault —il lui fit un bel album d’hommage— avait ses tics. Ses manies déplorables. Film décevant que ce duo de Sean–James bond et de Tipi Hendren. L’histoire : une jolie voleuse, traumatisée par son enfance misérable, mignonne blondinette, trouve (« deus machina » ) un chic richard (Connery jeune) pour la sauver de sa cleptomanie. Du freudisme popularisé par le ciné de cette époque. Avec « happy end » convenu ! Nos regrets de cette perte de temps car j’aurais pu continuer de rôder au Siam avec Maugham ! Aile aurait pu terminer les magazines achetés récemment. Elle veut que j’essaie « Les Molson », me dit : « Surtout pour les débuts de leurs installations en brasseurs de bière audacieux ». Me dit aussi comment il est fascinant, révélateur, de constater que nous n’existons pas. Qu’ils s’installent parmi nous comme si nous étions une majorité invisible, plèbe inexistante, mariages arrangés entre eux, progrès constant organisé comme à notre insu. Dans cette minutieuse biographie des Molson, pas un seul mot, me dit Aile, sur ces Canadiens-français qui, pourtant, les entouraient de toutes parts ! Racisme solide, inconscient. La terrible loi des descendants de nos conquérants qui vivent entre eux, qui sont nullement influencé par cette plèbe francophone, ces récents « sortis des campagnes » environnantes et qui seront leurs valets obéissants. Je lirai.
3-
La faim malgré le faux-brunch. Aile m’appelle. Je suis l’Homme-sandwich des midis. Aux tomates avec beaucoup de mayonnaise. 14h. Ciel amélioré grandement. Du bleu. Retour au journal et musique (Albiboni, Bach, Vivaldi, Handel, Pachelbel) baroque classique qui me distrait moins que mes chers chansonniers.
Dimanche, La Presse, je lis sous ma photo (le jeu du jour) : « Né en 1930, premier roman en 1960, « La corde au cou » —faux, c’est « 1959 avec « Et puis tout est silence »— critique d’art à La presse, auteur de deux téléromans —faux : j’ai signé aussi « Dominique », 1976-1979, il fut trois ans durant le « no. 1 » au palmarès. Son roman « La sablière », titré « Mario » fut porté à l’écran ».
Là où il y a Céline et Angélil, là où il y a le triomphe visuel du Cirque du soleil, il y a un autre monde. Dubois, romancier et reporter de France, raconte ce peuple des déchus avec une éloquence tragique. Le Noivel Obs fait voir cette déchéance fatale des gamblers compulsifs. Reportage affreux. Comme j’aurais voulu faire comme ce Dubois. Être envoyé partout. Décrire ces expéditions pour les miens. Ici, il y avait de pauvres revues : La Revue populaire, Le Samedi, et quoi encore ? Aucun moyen d’envoyer un écrivain québécois peindre le monde. Chanceux ce Dubois talentueux. Loin des palaces illuminés, il y a un Las Vegas terrible où des gueux, hier riches bourgeois, qui croupissent dans des dépotoirs humains infects. Ils ont joué leur fortune, petite ou grande. Ils vendent toit ce qui reste :une montre-bracelet, un vieux bazou pour tenter de « se refaire », impénitents livrés aux bandits à un bras innombrables même dans ces zones de clochards en loques, banlieues de vagabonds qui espèrent encore, souillés, complètement démunis, pris par ce démon du jeu. Ici, démons bien organisés par l’État du Québec ! Là-bas, bientôt, Céline fera florès, notre prodigieux Cirque aussi.
4-
Ce matin, à Radio-Canada, Pierre Nadeau interroge madame Greta Chambers, ex-rectrice (hon !) de Mc Gill. Comique de la voir se débattre pour paraître « la Reine des bon-ententistes ». Le serpent bien con des « deux solitudes » sort encore, hélas, de la boîte ! Cette foutaise. Il y a deux nations et les Blokes refusent cette réalité. Est-ce que Belges et Hollandais sont « deux solitudes » ? Est-ce que Suédois et Danois sont « deux solitudes »? Est-ce que Finlandais et Norvégiens… On en finirait pas.
Tant qu’Ottawa —avec l’aide de nos traîtres stipendiés, de Laurier à Saint-Laurent, de Trudeau à Chrétien— refusera de reconnaître que nous formons une nation avec le droit, reconnu à l’ONU, de nous gérer nous-mêmes, la lutte va continuer. Fallait entendre la Greta bafouiller parfois, tenter de jouer l’arbitre aimable de cette longue bataille depuis 1837. Une comédie hilarante. Une Beaubien par sa mère, madame Chambers est le prototype parfait du péril qui nous retardait : le jeu du « bonententisme » à tout crin. Quand Nadeau lui dira que la loi 101, nous sécurisant enfin, aurait amené les « non » trop nombreux aux deux référendums…un silence de sa part. Elle qui combattait (à « The Gazette » où elle a sévi) cette loi ! Puis, elle marmottera : « Oui, peut-être ».
Avec raison, Nadeau, lui rappellera l’ouvrage —de premier conciliateur— de son mari Egan Chambers —un député Bleu de Diefenbaker— lors du terrible conflit (1959) des réalisateurs du réseau français. En effet, il aura fallu l’intervention d’un bloke de bonne foi pour qu’Ottawa —totalement indifférent aux francophones laissés sans télé populaire— commande, ordonne, la fin de cette grève historique. Les C.-F. on s’en sacrait complètement mais quoi ?, un Conservateur, un gars du parti au pouvoir, parlait fort (in english) ? Alors, oui, on va y voir ! C’était cela aussi le colonialisme et le racisme de ce temps. Greta se confie : « Une nuit, mon mari revient d’une séance de conciliation et me dit, abattu : « c’est affreux, René Lévesque vient de passer chez les séparatistes ! » La vérité, on le sait désormais.
5-
Un juge coloré, bouillant à l’occasion, au franc-parler rare, Boilard, a pu lire une lettre de blâme du juge Garon (chef d’un sous-comité de surveillance des magistrats rebelles) : « Vous avez été insultant en cour pour un avocat jadis, c’est pas bien, indigne du « banc ».
C’est la compétente Isabelle Richer de la SRC qui lui a fait lire cette lettre qui traînait. Boilard le fougueux a bondi. Vers la porte de sa cour. Il abandonne les motards criminalisés. S’en va à la retraite. Ce matin, tribunes publiques partout, manchettes des journaux. On entendra mieux les juges ronflards et moins les « sans langue de bois » désormais. Les soporifiques perruqués triomphent. Les autres viennent d’être prévenus. Pas trop de clarté et pas trop de personnalité. Installez-vous dans le ronron ennuyeux des procès pour endormir.
Le nouveau juge des « Mom » devra lire tout le dossier maintenant. Des lectures énormes. Il s’installera avec prudence. Et le cirque des jargonneux législateurs va reprendre de plus belle. La prudence est la mère des confortables tribunes, assommants de vétilles et de broutilles « codées ».
Deauvile, en France —comme pour le Festival du film à Toronto— de nouveau tout américanisé. Ce fanatisme pour les amerloques ! Des stars d’Hollywood affluent à ce festival des colonisés et contents de l’être. Le cinéma de Londres ou de Berlin ou de Rome (on est en Europe non ?) à Deauville ? Allons ! Où est le gros fric et les gros machins ? Ils viennent de Los Angeles, USA. Place, place ! Le « haine et amour » de cette sorte de français fait que s’installent souvent de ces hommages étonnants. « Paris-Match » va s’y précipiter.
Rien à faire, les caricaturistes sombrent souvent dans les clichés éculés. Ce matin, par exemple courant, images (La Presse) d’un col bleu et d’un compagnon. « Tu feras rien en vacances ? » L’autre : « Ah non, ça ressemblerait trop à mon travail ».Ah, ah, ah ! On enfonce un vieux clou rouillé. Le satiriste paresseux quand il y a tant de sujets pour illustrer l’exploitation des riches, des requins envers… les cols bleus et tout le peuple. Pénible paresse.
Ça y est, le soleil partout maintenant. Je repars « en voyage » avec Maugham » au bord du lac.

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