Le samedi 5 janvier 2002

Le samedi 5 janvier 2002
1-
Hier, fin de l’ensoleillement bien-aimé en après-midi. Ce matin, tout est dans un camaïeu de blancs et gris, hélas ! Sans le soleil, Aile et moi n’avons guère l ‘envie de sortir à pied ou à skis (de fond). On devrait mieux résister à cet héliotropisme maudit car la santé exige du remuement. Ô physique à entretenir sinon…Brr !
La fille comédienne de notre amie Françoise Faucher, Sophie, depuis longtemps rêvait d’incarner une bizarre de bonne femme, Frida Khalo. Or, au bout d’un long cheminement, Sophie ose recourir au phénomène Robert Lepage pour qu’il lui fasse une mise en scène de son texte sur cette Frida mexicaine. Surprise, le gaillard de renommée internationale acceptait !Ce fut fait à sa « caserne atelier » de Québec. Présenté au « Quat’Sous », récemment, il y a eu, au domaine de la critique, quelques bémols maudits. Son texte serait par trop … lyrique, pas assez structuré dramatiquement. Bon. Elle filera tout de même, avec son spectacle hors du commun, en tournée dans des pays étrangers puisque cette peintre mexicaine surréaliste, Khalo, jouit d’une grande réputation.
Je viens de débuter une biographie de Frida K. par de J.M.G. Le Clézio sur ce personnage curieux. Frida K., ex-victime de la polio, sauvage et têtue, étudiante à Mexico, amoureuse d’un petit bourgeois mexicain, est victime d’un accident horrible. Fractures partout ! Elle finira par se sortir encore de cet accident affreux. C’est une jeune fille handicapée qui a la volonté farouche de peindre. Un « retour de Madrid et de Paris », le peintre DIego Rivera, muraliste connu du monde entier aujourd’hui, est une sorte de « coqueluche » à Mexico. La jeune Frida vas se jeter à sa tête même si c’est un homme marié. Ce dernier, immense vedette de l’art qui se fait du temps de la révolution (1910, avant celle de 1918 à Moscou) et de la post-révolution, acceptera cette « groupie », cette « fan », cette « chair fraîche », une jeunesse qui le séduit. Il a vingt ans de plus que sa jeune égérie !
J’en reparlerai. J’en suis donc au début de cette aventure d’une aveuglée et d’un marlou, aux allures de gros crapaud aux yeux exorbités, talent de forcené, jouisseur, menteur, inventeur d’un art propagandiste, assez proche de l’horrible art « réaliste-socialiste », art officiel communiste qui s’installera en URSS bientôt. Comme chez Hitler en 1933-39, Lénine, Staline et leurs sbires condamneront l’art dit moderne, (« art dégénéré » )qui, en pays russe révolté, avait déjà de solides représentants. Le texte de Le Clézio est plutôt plat. Avec des obscurités et une empathie qui sent un peu la complaisance. Je verrai bien en poursuivant ma lecture.
2-
Souvent le samedi matin, le dynamique bagou de Le Bigot et sa bande se terminant à la radio, journaux et horaires répandus autour de nos quatre mains, c’est la joie. De la stimulation opportune. Tantôt, au lunch, —le midi, on bouffe un simple sandwich— Aile me dit qu’elle éprouve une excitation peu commune. Elle lit qu’à Télé Québec (cahier publié l’annonçant) toute une ribambelle de films plaisants pour les mois qui viennent.
Surtout pas de publicités, à part au début et à la fin, comme des diffuseurs civilisés, respectueux des œuvres comme des publics, devraient faire.
Parmi ces quelques bons films à ne pas manquer, que dis-je, à ne pas rater sous aucun prétexte (!) le dimanche soir, 10 février, l’adaptation de mon roman « La sablière », en « Mario » (prénom de mon héros) par Jean Beaudin.
Potin : j’avais appris par le producteur de l’ONF, Bobet, que l’un des commissaires de l’institution voulait,—y tenait beaucoup— à ce que l’on fasse cette adaptation de La sablière. Ce bonhomme venait-il des ïles de la Madeleine ? Sais pas. La direction de l’ONF, bien soumise à ces commissaires, s’inclinait aussitôt. Ainsi, grâce à ce type —McCormick ou Mac Donald, je ne me souviens plus— on monta le projet en vitesse ! Et Beaudin, à la réputation fort avantageuse, il venait de se signaler à Nice avec un trophée envié pour un film sur un photographe ambulant, joué par Marcel Sabourin, fut approché. Signature d’un contrat…payant et organisation d’un horaire à ces si belles Îles de la Madeleine pour le tournage.
Soudain pépin ! Beaudin a une autre offre et veut retarder d’un an son « Mario! » Ma déception quand on m’ en parle. J’exige alors qu’on annule mon « permis d’adaptation » et que l’on me dédommage de ces délais imprévus ! Énervement, pressions partout… le tournage se fait comme prévu !
J’ai toujours proclamé que c’est un beau, un très beau film. Mais « bon »… c’est une autre histoire. Dans mon roman « La sablière », cette sablière n’a rien des étendus sablonneux magnifiques des Îles, c’est un petit carré de sable de 500 pieds par 500 pieds, la carrière de Monsieur Pomerleau à Pointe-Calumet où on a tant joué mon frère Raynald et moi, enfants. Les deux héros transforment ce coin de sable en vastes déserts arabes pour s’imaginer —suivant les récits des tomes de leur encyclopédie à trente sous— d’intrépides cavaliers conquérants d’espagnes, gueulant des « Allah ou Akbar ! », interrompus brutalement dans leurs expéditions chimériques par des appels aux corvées ou aux repas, cris des mères dans les « camps » d’été, pas loin ! Le film de Baudin n’en illustre pas moins la beauté renversante des dunes et des falaises rouges là-bas au milieu de l’Atlantique. Ah oui, un très beau film !
Des profs du secondaire me révélaient qu’ils visionnaient « Mario » avec les élèves et qu’ensuite ils les obligeaient à lire « La sablière ». Résultat : les élèves préféraient le livre au film ! Profs de littérature très heureux de faire découvrir aux jeunes générations, rébarbatives à la lecture comme on sait, qu’un livre peut être plus captivant qu’un film. Mon roman fait allusion à un garçon handicap, un autiste, le petit Mario. Dans ma vraie vie, il s’agit d’une fille, la benjamine, dont ma mère accouchait à plus de 40 ans. Hélas, en ce temps-là, il n’y avait pas de ces examens du liquide amniotique pour prévenir les mères enceintes.
Je reverrai ce bel ouvrage de Beaudin avec plaisir ce dimanche de février tout comme j’ai grande hâte de revoir mon « Blues pour un homme averti » et mon « Tuez le veau gras à la cinémathèque en février aussi.
3-
Autres motifs de joie : à partir de jeudi prochain, à T.Q. encore, une série de trois émissions —le rebelle, années 1961-1974, le désenchanté— sur le célèbre romancier new-yorkais, Norman Mailer —dont je me souviens encore de son « Les durs ne dansent pas » qui se déroulait à Provincetown du Cap Cod.
Abonnée à la bibliothèque Grignon, ici, Aile en revenait tantôt, toute contente, avec « Mystérieux Mozart » de Sollers, fortement louangé par Marcotte ce matin dans « Le Devoir », et, d’Amélie Nothomb, « L’hygiène de l’assassin ». Ainsi, entre le « best seller » plutôt cucul, et la saga méli-mélo, il arrive que l’on achète quelques bons bouquins. On a raison néanmoins de pourvoir la place de livres réclamés par les payeuses de taxes municipales. Vox populo…
Ce matin : un article élaboré sur «comment devenir écrivain ». « Pas un métier » dit Suzanne Jacob. Bravo ! Gao- un asiatique— recommande d’avoir un vrai métier « second » avant de s’installer à ses grimoires. Bravo ! Un autre affirme que ces cours de création littéraire peuvent —comment, pourquoi donc ?— « faire gagner du temps ». J’en doute. Homel, écrivain émigré des USA, avoue regretter d’avoir fui, jeune, un tel cours, car, « donné par des auteurs reconnus, j’aurais pu s’y faire des… contacts ». Eh b’en ! Justement, dans « Écrire », le petit livre que j’achève de peaufiner, je m’exprime abondamment sur ce sujet. Non, pas un métier. Une vocation. Une passion. Il y faut le don. C’est redit dans l’article: « Pour vivre, faut se trouver un autre job avant tout ».
Hier soir, on hésite :aller voir en bas de la côte, « Kandahar », récit afghan tourné au Pakistan, ou « surveiller » la télé. On ne sortira pas au « frette ». Télé donc. Paresse ? Oui. Après du Légaré, voici du Clémence Desrochers. Son art de jouer ou la prude ou l’ado initiée est d’un brillant ! Sa malice dans ses beaux yeux ! Sa silhouette de « vieille fille », ou soumise ou effrontée : des perles de fine observation. Ses chansons…hum…pas toujours bien solides !
Vu aussi à la télé, canal « Musimax, un instructif et brillant « portrait » de la pétulante « Marjo », alias Marjolaine Morin, ex-serveuse de Verdun. Fascinés, Aile et moi. Marjo, jeune, se garroche d’abord avec des bruiteurs doués et vulgaires : « Corbeau ». Après le « show », drogues en coulisses tous les soirs. Vie de chien, bambocheuse nuitamment, une gueularde barouettée sans répit dans bars et clubs.
Tout est dit comme implicitement. Telle la Dufresne, autre « chat sauvage » doué, les interviews affichaient la carence de ce milieu « rocker » à pouvoir s’exprimer. Ils n’ont pas de vocabulaire. Ils cherchent à bien dire mais…c’est, alors, péniblement, des grimaces compulsives, des gestes convulsifs, l’impuissance fréquente des nôtres à savoir dire un peu clairement ce qu’ils ont vécu.
Le tempérament est vrai, la fougue étonnante, l’énergie dépensée généreusement, la quête de sons neufs bien réelle mais au delà de leurs frénétiques exercices sonores c’est le vide sidéral de la pensée articulée chez ces créateurs n’ayant ou jouir d’une bonne instruction. Des paralysés ! Tristesse ! Comme on est éloignés des Ferré, Brel, Brassens et Cie qui, eux, pouvaient marquer leurs témoignages de mille et une interrogations d’une vive intelligence. J’ai pu écouter parler des jeunes, ceux du rap, enfants d’émigrants nord-africains, nés dans des banlieues pauvres de Paris : idées bien structurées. Même en argot de « zonard ». Nous avons un réel problème langagier au Québec !
4-
Mon cul de certains films culte ! Ah oui ! Revoyant le célèbre « Harold et Maud » hier soir, Aile et moi, sommes très déçus. Ce jeune homme riche, joué par Burth Cort, est un « caractériel » abruti, couvé par une mère, veuve parvenue, arriviste et snob. On veut bien. La vieille émigrée juive, si remplie de bonne santé, séductrice —mais suicidaire à la fin— bien jouée par Ruth Gordon, est une invention tordue. L’idylle bien peu plausible entre l’ado et la bohémienne nonagénaire est abracadabrante en diable. L’histoire est tissé d’un…tissu convenu en fait. C’est une légende imbuvable. L’attirance du petit psychosé —ratées les scènes chez son psy—par cette vieillarde est cousue de gros fil blanc. L’anarchiste, voleuse de bagnoles, rte un cliché, une invention grotesque. L’ensemble est bien lent, ce qui n’arrange rien. Film-culte ? Mon cul, oui ?
5-
J’ai fait, il y a des mois, une sorte de songe… encore un peu éveillé, mal endormi en tous cas, il me semble. Je suis, rue Saint-Denis, sur le balcon du logis familial et il pleut, très fort. J’en suis absolument ravi. J’observe les grosses et puissantes larmes du ciel qui arrosent la rue, le trottoir. Me voilà envahi d’un sentiment de bien-être incommensurable. Je ne sais trop pourquoi. L’air sent bon toute cette eau qui se déverse. Ondinisme curieux ! La lumière est assombrie, tamisée, d’un gris rassurant (!), partout. Me voilà comme dans un bocal, heureux comme une…carpe ! Le parfait bonheur, oui, parfait et pour bien peu, pour presque rien au fond. Il pleut à verses, c’est tout.
D’où m’est venu ce rêve si aimable ? Ce grand, profond bien- être ? Pas de réponse. Depuis, dans mon lit, je tente parfois de faire revenir cette impression d’une sérénité rarement éprouvée. Je revois la pluie battante, le balcon-refuge… Je veux respirer cette odeur d’eau rassérénante à pleines narines. Mais ça ne revient plus ! Bizarre cela.
Ainsi longtemps, pour m’endormir vite, je partais m’installer en pensée, sous un soleil radieux, dans le mou du sable, sur un coin de plage précis à Ogunquit. Un endroit fixe, contre une clôture de lattes de bois pour endiguer l’érosion des joncs, lieu que je connais intimement… le sommeil venait me chercher chaque fois. Comment bien conduire ses sens, installer un décor douillet, au moment de s’en remettre aux bons bras de Morphée ? Je sais plus.
6-
Étrange « séance » d’amateurs, hier soir à la SRC, avec le sosie de Chantal Joly, cette Monique Giroux, animatrice du « Cabaret de refrains ». Une curiosité. Show un peu « freak » en somme. Des inconnus du grand public, quelques « connus », viennent s’adonner à la chanson devant un public bien conditionné pour cet exercice bizarre. Hier, ils fêtaient Bécaud, récemment « disparu », ce mot qui fait sourire ! Un gras bien bedonnant, une à frange fournie, un Tisseyre-fils dynamisé, une blondinette « seurieuse », faune qui décide donc qu’ils l’auront ce « 15 minutes de gloriole » promis par Andy Warhol, pape du pop art ! Votre canal local, oui, accepterait volontiers ce genre d’aimable démonstration mais la SRC ? Dame Giroux, voix de gorge, mimiques de « M.C. » de clubs de « nuitte » des années ’40, auto-emballée, y allait de sifflements à la garçonne, de louanges dithyrambiques (pour son patron !), d’une ferveur commandée et, à la fois, visiblement sincère. Bref, elle en fait beaucoup… jusqu’ à potiner « bas » avec son Bécaud marié, hon, amant de la jeune Bardot qui l’oubliais un jour dans une loge de l’Olympia où il se produisait. Seigneur !
7-Projet :
aller voir deux films aux salle de Saint-Jérôme, à vingt minutes d’ici : « Ali » et « Un homme d’exception » avec l’acteur Crowe, oui, un « e » à Crow.
Aux huit salles du « Pine » de l’ami Tom, en bas de la côte, on enrage, Aile et moi, de trop rares films en français ou doublés. Le proprio m’a déjà raconté une histoire embrouillante pour s’excuser de trop de films « in english ». Pas de copies disponibles, rares copies réservées aux gros réseaux, etc. On se rend donc à Saint-Jérôme.
Ce film, « Un homme d’exception», serait basé sur un livre de Sylvia Nasar, la bio de Forbes Nash. La vie d’un savant mathématicien de l’université coté, Princeton. Ce « Prix Nobel », s serait pourtant affligé de schizophrénie. Des reproches volent dans l’air malgré l’unanimité des critiques de cinéma. On dit que le film de Ron Howard aurait retranché des vérités encombrantes dont une part d’homosexualité du dit Nash. Négation du fait chez les Nash, monsieur et madame !
D’autre part, des psys doutent qu’un tel malade eut pu se livrer à ses savants calculs (sur les chiffres et les jeux !) du temps de sa maladie. Bref, un article résume le débat : « disons qu’on a comprimé et synthétiser sa vie » ! Aïe, voulez-vous d’une vie maganée de même ? Le producteur, lui, rajoute : « Il est bien, non, de donner ainsi de l’espoir aux malades mentaux ? »
Anecdote : j’ai appris que mon dessinateur de bd favori, enfant, Edgar Rice-Burrough, souffrait, lui aussi, de schizophrénie. Notre merveilleux, formidable, « Tarzan » ne s’en ressentais nullement dans nos chers « comics » de « La Patrie du Dimanche », pas vrai les vieux ?
L’auteur du livre sur Foi4rbes Nash admet qu’on a retiré la photo du savant sur sa biographie et mis celle de l’acteur qui le personnifie ! Pratique courante. Quand le « Mario » de Beaudin sortait, se méritant trois prix au Festival de Montréal, mon éditeur —Leméac— fit mettre, vite, vite, une photo du film sur la couverture « La Sablière », réédition en « poche ». Il fit mettre aussi au bout du titre : »Mario ». De bonne guerre, bien entendu.
Finale de ce samedi : Pressé un peu par Aile qui n’apprécie pas trop les bébelles, j’ai défait mon « sapin de Noël en cèdre » et enlever les guirlandes. Vas-y mon amour, passe le balai maintenant ! La petite vie, hein ?

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