« LE MONSTRE DU LAC ROND »


  • ( Ce conte fut narré à la SRC, pour « TOUS LES MATINS », devant des enfants d’une garderie en décembre 2002 – version abrégée.)
  • C’était un Noël adélois tout blanc cette année-là. Gros réveillon la veille, hier,et nous voulions, les adultes, nous reposer. Quoi faire des enfants, toujours en forme eux ? Bof ! j’avais fait, avec mon vilebrequin, emprunté à Maurice, mon voisin, un beau grand trou, tôt ce matin-là, dans la glace du lac. Avec le « grément » fourni par les Jodoin, mes petits-fils pêchaient. Cinq lignes à l’eau ! Ils allaient prendre des perchaudes, des crapets. Et des poissons rouges ? Il y en a ! J’aurais la paix.

    Soudain, David, l’aîné frappe à ma porte : « Papi, papi, apporte ton vilebrequin, et viens vite, on a vu un monstre sous la glace du lac ! » Je cours voir ça. Quoi ? Un monstre ? Le loch-ness au lac Rond ? Diable, si c’était vrai.

    C’était la vérité. J’ouvris les yeux grands comme des deux dollars ! Par un des trous, on pouvait voir l’énorme naseau d’un…d’un quoi ? Caïman ?, non c’est en Chine, crocodile ?, non c’est en Afrique. C’était un jeune… alligator ?

    Je n’en revenais pas. J’avais lu qu’on en trouvait dans les égouts de New-York, bestioles abandonnées par des gens lassés de leur « pet » spécial. Quoi ? On a déjà découvert, c’est connu, un gigantesque boa proche de Saint-Donat, non ? Des gens n’ont pas de cœur !

    Les enfants étaient très excités. Je saisis mon vilebrequin et, tout de suite, j’élargis le trou. La bête, dragon inconnu pour les petits, « Lochness » épatant, exotique, se sort du trou en gigotant et en frissonnant. On a pu l’entendre grommeler : « Merci mes amis de m’avoir délivrer » Quoi ? Ça parle ? « Oui, mes amis, j’ai reçu ce don du grand « Alligadieu » : parler pour quelque temps. Je voulais fuir trop tard vers le sud mais tout est gelé maintenant, je n’arrive pas à filer vers votre Rivière du nord et puis par l’Outaouais gagner le fleuve Saint-Laurent, puis la mer. Secourez-moi, je vous en prie comme chante votre Félix » .

    On avait envie de rire : il nous avait chipé — durant l’été ?— un snorkel bleu, des lunettes, notre masque violet, une montre amphibie verte, aussi une ceinture de sauvetage jaune et orange. Il s’était décoré de ces objets disparus. Vraiment comique à voir!

    Pendant que les enfants le frottaient pour le réchauffer, j’ai sorti un vieux sac de couchage, j’ai ouvert les deux extrémités, on a roulé notre petit dragon dedans, sa longue queue sortait du sac par derrière. On l’a aidé à se jucher sur le toit de ma voiture. Je lui ai ficelé un drapeau fleurdelisé après la queue. Et en voiture ! Saint-Jérôme, patatras ! sirène, gyrophare, on stoppe et la police : « Vous avez un maudit gros serpent vivant sur le top, mes amis ! » On lui a raconté « le monstre du lac Rond ». Gentil, il nous a ouvert la route, on le suivait à 150 km l’heure. Le bonheur pour les petits !

    Les médias écoutent la radio-police, ça n’a pas été long que reporters de radio, de télé, étaient par dizaines, où ? Là. Au port de Montréal… les enfants, patineurs derrière le marché Bonsecours, entouraient l’auto et s’émerveillaient de voir notre capture jouant à la vedette. On l’a remis à l’eau. Il semblait un peu triste. Mes petits-fils lui disaient : « Veux-tu que l’on te garde? Tu vivrais dans la baignoire chez nous, nos parents diront « oui ». L’alligator fit signe que non. Vite, il voulait retrouver sa mer caraïbe. Les enfants alors en chorus : « Tu vas promettre de revenir l’été prochain, c’est oui hein ? » Il fit signe affirmatif la gueule fendue jusqu’aux oreilles.

    L’été prochain si vous voyez un dragon à la plage municipal, au bord du parc, rue du Chantecler, vous saurez qui c’est.

    Il avait froid, il voulait vite retrouver l’eau chaude du sud. Il est parti comme une flèche avec ses longues grasses pattes de grenouilles en arrière. On a pris la 132, on le suivait grâce au petit drapeau accroché à sa longue queue. Les enfants riaient, s’amusaient de le voir apparaître ici et là puis replonger et nager si vite, si vite…

    On a fait un arrêt à Verchères chez le chef péquiste, m’sieur Landry, on lui a raconté notre monstre de Sainte-Adèle. Il y croyait pas mais celui qu’on avait surnommé « Alligator-Noël » a surgi sur son rivage le bec plein de petits poissons des chevaux; une vraie pêche miraculeuse, l’évangile sur Saint-Laurent frappé. On lui a crié des « mercis » et sa belle Chantal Renaud est allé nous cuisiner un vrai bon lunch.

    Avant de quitter, Alligator-Noël — pour faire son drôle et faire plaisir à m’sieur Landry— par trois fois, a bondi en l’air et, en plongeant, grommelait : « Vive le Québec libbb-rrr… »,grosse broue au bord du fleuve :« Vive le Québec libbb-rrr…libbrr ». Un vrai bain tourbillon, ses grosses babines faisaient de grandes remous et les enfants riaient de plus belle.

    Repus, on a filé sur la 132 vers l’est. À Québec, radio et télé encore, au pied du Cap Diaman, foule et des vivats ! Des acclamations au pied du Vieux Québec. Touristes épatés. Notre Alligator-Noël à longue queue jouait les héros, la vedette venue de Sainte-Adèle, imitant par ses cabrioles les marsouins du zoo, les baleines de cinéma, bien dressées. Il cabotinait quoi. Photos prises par milliers !

    Notre voyage continuait, il surgissait parfois ici et là, on guettait son petit drapeau de natation agité par sa queue tout le long de la 132. Aux Trois-Pistoles, le soleil de ce Noël si parfaitement cocasse baissait. Beauté rougeâtre. Nous étions chez notre ami, Victor-Lévis, notre joli monstre adélois est venu s’échouer au rivage, il nous a craché sur une table de pique-nique du Bic, des homards, des crabes, des pétoncles, plein de crevettes de Matane, il en avait encore emmagasiner plein sa margoulette. On a fait un feu de camp pour faire griller ce cadeau de Noël inattendu. Il rigolait. On a vu le soleil couler à pic en face, aux Escoumins !

    Alligator-Noël ne parlait plus. Par ses yeux tristes, ses longs cils qui battaient vivement, on a bien vu qu’il allait devoir nous abandonner. On a fait des adieux. Les enfants l’ont caressé une dernière fois et il a plongé vers l’est. Une raie de mousse se formait, très vite. Notre ami disparut vers la mer au loin.

    Rentrant chez nous, on l’a imaginé longeant la Gaspésie, contourner les maritimes et voguer plein sud. On rentrait tout de même joyeux d’avoir pu vivre un tel épisode.

    En congé, les enfants finirent par l’oublier ayant leurs étrennes. Au Jour de l’An, surprise pour mes petits, un cadeau du papi : des billets pour Varadero à Cuba. On a pris l’avion. Le premier matin, sur la plage cubaine … quoi ? Eh b’en, allez-vous me croire ? qu’est-ce qu’on voit. Lui ! Le doux monstre du Lac Rond de Sainte-Adèle ! Il avait, comme une jupe, mis à sa taille le tissu de la ceinture de sauvetage jaune et rouge qu’il nous avait piquée. C’était donc une fille, une femelle ? Elle se dandinait, se trémoussait, avait retrouvé la parole accordée par Alligadieu car elle s’écria dans notre direction : « Heureux de vous revoir mes amis, je m’en vais me marier demain matin, je file dans les Evergreens en Floride, mon fiancé est un bel Alligator aux yeux verts et il veut un jour voir le Saint-Laurent, l’été, vos Laurentides. Oui ! Notre voyage de noces est donc remis à cet été, on va remonter, via le lac Saint-Louis et l’Ouatouais, jusqu’au au Lac Rond, par la Rivière du Nord. Bonne idée hein ? Êtes-vous contents ? »

    Mes petits-fils crièrent de joie anticipée sur cette vaste plage où ils retrouvèrent, médusés, leur snorkel bleu, la montre verte, le masque de plongée violet et le fleurdelisé tout déteint par le sel.

    À l’horizon, Alligator-Noël plongea prodigieusement dans la mer caraïbe, filant vers la Floride à une vitesse folle. L’amour fait cela ? Derrière notre gentil « monstre du Lac Rond », on aurait dit une frisante et jolie longue traîne de mariée. Ah oui, c’était tout fleuri de mousse blanche sur la mer.

    FIN.

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