« Tu ne te tueras point ».

Sur le Sinaï, pas de ça à Moise sur tablettes du décalogue : « Tu ne te tueras point ». Je passe parfois, juste à gauche du 2321 rue du Chantecler, devant ce site disparu où l’ex-écurie de l’hôtel servait d’atelier pour le potier candide du l’ex-Centre d’art de Sainte-Adèle. 1951, j’avais vingt ans. Les jeunes skieurs qui appréciaient mes céramiques n’avaient pas d’argent pour me soutenir et je n’avais plus d’élèves-en-terre-glaise. J’avais faim. Je refusais de retourner comme plongeur à l’hôtel. Trop tard (?) j’avais obtenu enfin, enfin, les éléments pour me bâtir un four. Découragé, un jour d’avril, j’ai osé fleureter avec la sordide Camargue. Si facile : joindre dans mes mains les fils électriques (du 500 volts) que je m’évertuais à connecter. En finir une bonne fois pour toutes avec mes illusions d’artiste génial ? Je ne l’ai pas fait. Juste une tentation. Je me suis jeté dans la porte et suis allé voir, de l’autre côté du chemin, le lac Rond qui dégelait. Deux gamins, en riant, jouaient sur un radeau de fortune. Ça m’a calmé.

L’autre soir, à Télé-Québec, l’acteur Michel Barrette racontait sa tentative à lui —déception d’amour grave— pour en finir sur un pont du Saguenay. Très émouvant, l’humoriste, très. C’est 1,300 jeunes morts, ici, chaque année ! Écrivain invité à une école (près de Sainte-Thérèse), on m’a suggéré d’en parler. J’ai dit : « Ne vous tuez pas, les jeunes. Vous le regretterez tellement ». Et j’ai raconté « le petit bonheur » (Félix !) de vivre. En effet, au delà des déceptions et chagrins, comme tout le monde —chacun pour soi— dresser ma longue, très longue, liste des grandes et petites joies connues depuis ces affreuses secondes d’avril 1951, de tentation —pulsion de mort maudite, cher Freud— dans mon écurie mal chauffée, rue du Chantecler.

Chaque jour qui passe, disait le document de T.-Q., 80 jeunes y pensent et 4, hélas, passent à l’acte. Chaque jour ! Funeste hécatombe ! Dutrisac suggérait des pubs à diffuser pour démotiver les jeunes désespérés. Un coroner —qui en a vu tant— disait : « Non, ça ne se montre pas ». Un invité disait : « Le candidat au suicide veut « débarrasser son entourage » d’un poids, lui le dépressif ». Ou bien c’est « se débarrasser de la vie ». Qu’on juge trop dure. Maintenant que je pense à mon actuel bonheur de vivre, dans l’Éther —au purgatoire, limbes ?— je me maudirais tellement si un écran magique me faisait voir l’abandon de ce bon gros paquet de si bons moments de ma petite vie.

De grâce :ne vous tuez pas, les jeunes ! Nous connaissons tous des parents (oh combien dans le milieu des artistes !) inconsolables depuis le fatidique geste d’un grand enfant suicidé. Une terrible cicatrice jamais vraiment guérie. Terrible culpabilité. Durable. Ce monstre gâcheur de bonheur.

« Tu ne te tueras pas…jeune » ? Il en va autrement des décisions d’adultes quand l’espoir a fui à jamais. Le cinéaste Jutra —sans plus aucune mémoire— flotta sur le Saint-Laurent. Montherlant horrifié par sa diminution, ou Romain Gary, au bout de son ticket-vie, lucide, qui écrit : « Merci beaucoup, au revoir, je me suis beaucoup amusé ». Et paf ! Un seul coup de revolver.

Je rêvassais au Salon du livre de Québc, l’ami Hubert Aquin —ne s’assassinant point au Jardin de Villa Maria— est en train de dédicacer son 30 ième roman ! Sa carrière fleurit de plus belle, il a son maigre sourire « thanatossique » et je lui dis : « Hube (il signait Hube), la vie est belle, pas vrai ?

Ne pas juger ces « vieux » au-bout-de-leur-rouleau. La « violente auto-euthanasie » de ces gestes est affaire de conscience personnelle. Écoute-moi bien toi du noir quarteron (oui, chaque jour quatre jeunes suicidés québécois) : impossible de savoir, de prédire, si tu n’es pas l’héritier d’un beau bouquet de bonheur. Ne te mens pas, tu l’ignores. Alors, ne fait pas ça ! Je t’en prie, ne fais pas ça ! Quand je me promène, rue du Chantecler, que je revois ce cabanon installé sur l’ancien solage de mon écurie-atelier, je m’en veux encore d’avoir songé à cette bêtise. Encore hier, sur notre galerie, un couple de tourterelles, parfaitement sculptées me donnaient à voir la beauté du monde. Ce matin quatre, non, cinq, six ! parulines, vêtues de jaune si brillante, oiseaux vifs, aériens, se balançaient autour du lilas bourgeonnant… La vie est belle, pas vrai ?

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