Dialogue sur « LES INVASIONS BARBARES »

Dialogue sur « LES INVASIONS BARBARES »
par Claude Jasmin et David Jasmin Barrière
13 mai 2003

Préparant un texte devant être publié dans la Presse , un petit-fils et son grand-père ont échangé leurs idées dans une chaîne de courriels. Vous trouverez ici ce qui servit de base à la rédaction de l’article que vous pouvez lire dans La Presse du dimanche 18 mai 2003 .

– vision d’un grand-père, l’écrivain Claude Jasmin, et son petit-fils, David. Les deux ont conversé ici à « LA PRESSE », avec succès, durant tout l’été de 1999. À la demande du journal, ils reprennent le dialogue.

DAVID : Papi, en arrivant dans la salle de cinéma Parisien, pour regarder le film « Les Invasions Barbares », je sais pas trop pourquoi, je m’attendais à une critique de la société américaine. À ma grande surprise, j’ai trouvé un Denys Arcand rudoyant notre actuelle société via les Baby Boomers.

PAPI : C’est que tu avais entendu parler de son autre film, « Le déclin de l’empire américain », je suppose.

DAVID : Arcand s’attaque au système quasi-socialiste construit ici vers la fin des années 60. Le cinéaste caricature l’hôpital déficient dans lequel Rémy Gérard, son héros condamné, est confiné. Arcand critique aussi l’incapacité des Baby Boomers à se connecter avec leurs rejetons vieillis. Est ce que ce phénomène n’a pas toujours existé? Est ce que tu as vécu la même chose? Est ce que le fait est amplifié par les orientations de tes cadets les Baby Boomers?

PAPI : Deux thèmes en effet. Moi, mon David, c’est clair : nous supportons une société d’hypocondriaques. Pour un simple mal de dos, on se précipite aux urgences désormais. Alors, engorgement ! Durant la campagne électorale récente, un humoriste s’écriait, frappant juste : « Le Québec est un hôpital ! »

Si j’ai vécu cette rupture père-fils ? Oui. Mon père, très, très présent mais « fou de Dieu », ultramontain comme tant des nôtres, m’avait conduit à une fracassante rupture. Rien à voir comme tu vois avec ce vieux papa dévergondé égotiste et son fils négligé déjà au sommet du monde des boursificaceurs à Londres!

Des enfants que les baby-boomers abandonnaient à la mère quittée ? Cette « brochette » d’universitaires désabusés, c’est du monde « dix ans plus jeune que moi » et dix ans plus vieux que ton père. C’est le monde égocentrique du « divorçons vite » et du « carrière et avancement ». Résultat : négligence grave des rejetons et ce retour « d’un fils enragé ». Fort bien joué par Rousseau, un corrupteur (de syndicalistes, de dealers d’héroïne, etc.) Il est « à-portables » : mon cellulaire, mon ordinateur, ma brosse à dents . « Tout fils doit tuer le père », a dit André Malraux. Alors, il vient vite, vite, tuer ce paternel. Jusqu’à l’euthanasie de la fin, sous les yeux complices de sa « bande des 9 ». Un suicide assisté ! Il fait tout cela pour sa maman qui l’a appelé « au secours ». Le fils tient ce « drôle de papa » pour un irresponsable, il va le lui crier. Père en hédoniste déboussolé, occupé à suborner des élèves mignonnes à son université.

DAVID : Arcand observe le gouffre crée par le rejet total des vieilles valeurs précédentes,—les tiennes, papi, et celles de tes parents ?

PAPI : Et c’est la vie, David. En 1960, nous à 30 ans, nous avions des valeurs nouvelles à proposer. En 2003 il n’y a rien : que le stupide mais réconfortant consumérisme ! Un monde hein ?

DAVID : Ce papa-jouisseur et mourant —si bien campé par Rémy Girard— a cru donner un sens à sa vie de plaisirs et de frivolités. À n’importe quel prix. Chaque fois qu’une de ses maîtresses s’amène dans sa chambre d’hôpital, on croit comprendre que ce jeu n’a jamais satisfait ni Remy (ni ses maîtresses). Comme un gaspillage du temps. De ses « belles années ». On sent l’échec. Les remords. Arcand porte-t-il un jugement de valeur sur son héros ? On sent « un trou noir » ?

PAPI : Tout un trou ! Un gouffre. Arcand est un moraliste moderne. Voltairien. Faut lire le brillant entretien accordé à Mathias Brunet (de La Presse) : « Paroles d’hommes » (Québec-Amérique, éditeur). Arcand avance que tous les « enfants tournant mal » viennent des mariages fracturés et il dit : « Suis-je un vieux schnock ? » Mais non. C’est hélas la réalité.

DAVID : Il y a un rejet, chez ce fils « abandonné », des valeurs paternelles. Sans aucun donjuanisme, ce fils a choisi la monogamie. Ensuite, Rémy Girard —et ses amis mondains— tente d’expliquer ce vide intérieur en ricanant sur leurs anciens rêves de pseudo-intellectuels. Défile toute la litanie ces « ISMES ». Au bord du gouffre, aux portes de sa mort, toutes ces utopies ne font plus le poids. Il se dit « aussi démuni que le jour de sa naissance ». Son échec est palpable dans ces « Invasions… ». Le rejet total de son fils abandonné lui pèse au fond. À la toute fin, avant la dose fatale d’héroïne, il lui dit « Je t’aime », enfin ! Mais il est trop tard, non ?

PAPI : Oui, on constate le désespoir. C’est un fils déguisé en « commandeur » de Don Juan frappé. Ce contraste « père-fils » caractérise une nouvelle jeune bourgeoisie instruite différente. En mal d’affection essentielle à la vie épanouissante. C’est terrifiant.

DAVID : Papi, voici mes réflexions finales sur ce film. Le Québec des baby-boomer, nés de 1945 à 1955, versus mondialisation. Monde incarné par le fils (1990- 2003). Son jeune personnage travaille en Angleterre, à Londres. Sa compagne est de France. Son employeur en valeurs mobilières : la Suède ! Internationalisme donc chez les jeunes instruits ? La nouvelle société d’ici : présence de nombreux « nouveaux québécois » dans ces « Invasions… ». Exemple : le pharmacien est un asiatique, on voit du multi-ethnique dans le personnel de l’hôpital, un patient de l’hôpital réunit sa famille d’Indiens, Sri-Lanquais ou du Timor ?

PAPI : Dubois chantait à un vieux pêcheur gaspésien : « Le monde a changé, Tit-Loup ». Nous, petits-bourgeois du « cours classique », on rêvait à avocat, médecin, etc. Ton père, relationniste, alla vers les communications modernes, monde inconnu dans mon temps. Mais toi, à Concordia, tu as appris la « lingua franca » et tu songes à une troisième langue. Tu m’as dis aussi envisager l’exil un jour sans aucun état d’âme. Tu pourrais me chanter : « Le monde a changé, papi ».

DAVID : La langue de ce Québécois exilé ? Le fils —Rousseau— utilise régulièrement l’anglais. Même pour parler avec un ami francophone, médecin aux USA ! Un cinéphile anglo qui regarde « Les invasions… » constatera le léger accent québécois de Rousseau quand il parle la langue de Shakespeare. On est loin de votre anglais « d’ habitant » à toi et à mon père, pas vrai ? Cet accent est le mien à l’université où j’étudie, c’est le pseudo-internationalisme de ma génération. La langue de l’Empire ?

PAPI : Nous, ardents nationalistes du RIN, on constate le fait : au fin fond de l’Asie ou de l’Afrique, un Roumain et un Ukrainien se croisant vont se parler en « anglais basique » ! Cette réalité s’impose. On réfléchit sur nos combats d’antan, je te jure, mon David.

DAVID : Père-fils opposés : intellectuel versus affairiste. Papa prof d’université-casanova et ce fiston retrouvé fier « businessman ». Qui ne s’intéresse pas du tout à la lecture. Voir la riche bibliothèque du père mort quand la droguée va s’y installer. Valeurs opposées. Actuel capitalisme triomphant versus rêve-socialiste ? À « urgences » bloquées ! Le grand rejet des valeurs paternelles, de l’État -providence abuseur et abusé. C’est le discours Landry versus Dumont !

PAPI : Ce film, cher petit-fils grandi, est une « cérémonie des adieux », adieux aux utopies » de jadis. Il a un aspect effroyable.

DAVID : J’ajoute polygamie —du moins donjuanisme— versus couple-stable. Le fils n’a qu’une femme dans son lit, refusera de la tromper, voir une des séquences finales avec l’ex-droguée qui a un coup de foudre, qui est la fille de Louise Portal, la sexoliste, ex-épouse de Rémy crevé. Ce monde, ouf ! Ce papa, viveur, séducteur-compulsif, fut infidèle. Pour les épouses comme pour les maîtresses. L’attitude d’un tel père : néfaste pour ses enfants ? Père absent, fils manqué ? Mais, Il semble « un modèle de réussite » ce jeune richard accouru — de Londres— sur appel de sa maman (bien jouée par Dorothée Berryman) à qui « il doit tout », dit-il. Est-ce que ce Arcand a voulu remettre en question l’actuelle société québécoise ?

PAPI : Ce cinéaste —universitaire, historien— parle de « son » monde. Et il fait bien. On est loin de nos cinéastes iconoclastes et autodidactes tels les Gilles Carle et Cie. L’image lui importe peu. On est loin d’un Robert Lepage. C’est un « télé-théâtre de luxe » que ces « Invasions ». Bavard, caustique et si brillant. Rien à voir avec le milieu ouvrier qui en arrache de plus en plus et qui est majoritaire ici comme ailleurs. Les retraités repus ont droit à leur album : ils l’ont. Et la « photo finish » fait peur, non ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *