Retour du saumon ?

Retour du saumon ? De l’anguille remontant de la lointaine mer des Sargasses pour revoir sa source ? C’était samedi soir et j’étais si bien, si heureux. Je marchais dans le soir, dans la rue Casgrain, au sud de Jarry avec pleins de ces maisons en rangées serrées, si collées, collées. Des ados jasaient « sur le perron des portes », mon cher Vigneault. Soupirs et chuchottements, comme dans mon jeune temps. En y arrivant, l’après-midi, si beau soleil samedi, un vieil homme à quatre pattes fleurissait son « domaine » de petits parterres de pelouse et polissait sa statue du Sacré-Cœur dans sa niche « kitsch ». Notre hôtesse, Micheline, l’ex-midinette, veuve d’un gars venu de Hongrie, savait mon bonheur : revenir à ma source, Villeray. Repas à la goulash hongroise. Mes sœurs pépient, mes deux beaufs, Louis et Albert, parlent fort ! Ah ce logis modeste dans Saint-Vincent Ferrier —saluts ex-voisins, Denis Monette, René Angélil, Denise Bombardier !— fait voir du « burlap » aux murs, des colonnes au salon, des tablettes à bibelots aux murs de la salle à manger… suis comme revenu au 7,068 Saint-Denis !

Il sera minuit bientôt et, avec Aile, nous marchons allègres, en harmonie totale. Le quartier de mes origines. Est-ce le même grand bonheur pour tout le monde ? Pour l’un c’est un petit village dans une de nos provinces québécoises, pour l’autre, c’est Budapest, Prague ou Pointe-à-Pitre. Émotion étrange de repasser ainsi dans les pistes de sa jeunesse. Rue Casgrain, rue Saint-Dominique, c’est le décor si familier, l’atmosphère gravée, indélébile : balcons juxtaposées, rampes de fer. Des arbres désormais ajoutent au bonheur, des fleurs aussi, il n’y en avait si peu jadis. La lumière dorée des réverbères avait mis une couleur fauve à cette scénographie incrustée dans mon cœur à jamais. Oui, j’étais aux anges, au paradis.

Aile me comprend bien et sourit de ma joie féconde. Elle a déjà revu sa rue Rachel, sa rue Molson, son Hull natal, l’Aylmer de son adolescence. Sainte-Rose aussi. Mais moi, c’est vingt-cinq années dans le même quartier. Un quart de siècle à tourner, en vélo, dans ces rues de Villeray. Oui, j’étais aux oiseaux pour ce je-ne-sais-quoi…des sons, une ambiance. Je baignais dans mon eau naturelle, matricielle (?). Saumon revenu. Vingt, cinquante sensations me revenaient. « Que sont mes amis devenus ? Désorcy, Gréco, Plouffe, Claudette Picard, Janine Caron ? Oui François Villon : il a venté devant nos portes. La vie, la vie… nous emporta, racines arrachées. La cataracte « du temps qui fuit ». J’avais vingt ans, samedi soir, l’envie de marcher des heures dans ce beau soir.

Mais c’est ici, dans mes chères Laurentides, que j’ai semé des pivoines — la fleur chérie si souvent peinte par Manet—, planté mes petits pins et sapins. C’est depuis juin 1978, que de neuves racines se développent. J’aurai cent ans en 2030 et (hum !) quittant notre centre d’accueil, Aile et moi, nous reviendrons marcher rue Morin. Mes sapins sont des géants ! Mes pivoines se sont multipliés, oh !, le resto grec du coin n’est plus, ah !, on a construit d’autres condos. Dans la vieille rue Casgrain, rien n’avait changé. Le Sacré-Cœur du parterre ouvrait toujours ses bras de plâtre mais son p’tit cœur rouge pâlissait, déteignait un peu. Tard, samedi soir, nostalgie du saumon… Allez rôder en enfance, c’est un baume, une caresse dans les cheveux. Celle de maman un peu inquiète quand je partais à bicyclette pour découvrir le vaste monde… quelques rues au sud de ma vieille rue Bélanger. Là où le ciné « Château » clignotait de sa belle marquise à ampoules clignotantes, de sa haute enseigne de néons illuminés, au dessus du fracas des tramways bondés le samedi soir ….Saumon va !

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