FUMISTERIE ? IMPOSTURE ?

Publier un roman où l’on entendrait gémir le fis de…Jacques-Cartier, disons en héritier bafoué et abandonné, ça vous dirait ? Ça se fait ça ? Ou bien sur un « favori » du Sieur de Frontenac ? Ou encore faire jaser la servante du père Labelle, curé du Nord ? Ou quoi encore ? Inventer tout un dialogue (imaginaire)à propos de la gardienne des enfants, subornée par Henri Bourassa. Ou bien révéler les fantasmes honteux du secrétaire de l’abbé Lionel Groulx. Un mode qui me pue au nez.

Nicole Fyfe-Martel, chez Hurtubise-HMH, nous raconte, en détails, les débats intimes de l’existence de l’épouse de Champlain, Hélène Boulé, épousée à 14 ans ! En 704 pages si-ou-pla ! « Une fabulation romanesque », dit le critique du Devoir, Chartrand. Il y aura « une suite », dit-il. Il ne broche pas sur le procédé s’il n’a pas trop apprécié ce roman où la dame fait du Samuel de Champlain, fondateur de la colonie, personnage historique, un cocu (!) et, de cette jeune épouse délaissée une libertine —l’amant est nommé Ludovic Ferras— pas trop culpabilisée. Et la voilà l’Hélène en féministe (au 17 ième siècle !) à part ça ! Imposture, fumisterie ?

Micheline La chance pour son livre à succès sur l’épouse de Papineau, avait scruté les lettres de celle-ci. On peut imaginer qu’elle a gardé le vrai ton, et qu’elle a respecté les événements d’autre part. Avec ce soi-disant roman historique —mode répandue— « Hélène de Champlain », qui vécut quatre petites années avec son vieux mari à Québec et finira ses jour en France dans un couvent, on nage dans le mensonge total. Son critique, hélas pour elle, dit que « l’on s’égare en une Bretagne moyenâgiste, …et que l’on y trouve de nombreux anachronismes ». Oh, oh !, « qu’elle ne sait pas non plus où mettre des virgules ». Il ne dénonce pas autrement le procédé ! Je n’en reviens pas.

Max Gallo, pondeur frénétique de « romans historiques » s’en tient, lui, aux faits colligés par les historiens patentés mais je n’arrive jamais à gober ses dialogues mensongers forcément; il n’était pas aux côtés du Napoléon Bonaparte, saigneur effroyable des jeunesses françaises.

Que dirait-on si un auteur, du vivant de son personnage, faisait parler, faussement forcément, un Michel Tremblay ou un Robert Charlebois, voire un Brian Mulroney ou un Jean Chrétien ? Des cris de protestation fuseraient, non ? Alors on choisit un mort, bien mort, depuis longtemps, et bang ! on lui invente pensées et paroles.

Mode ? On choisit non pas un héros reconnu mais son épouse totalement inconnue, ou son serviteur ou sa maîtresse. Non mais… Ainsi on accroche (bonjour la remorque payante !) son ouvrage à la locomotive, c’est bon pour les ventes.

L’« Autre », l’ombre-derrière-la-vedette, le héros reconnu, devient le pivot d’un récit falsifié. On attire les gogos ainsi. On fera (on a fait ?) un film sur le thérapeute de X, sur la nanny de Y, sur le valet de Y ! Ça pue le clinquant, le truc, non ?

L’écrivain géant (Albert Camus) peut imaginer « son » Caligula, certes. Puisque nous n’avons aucun document sur ses façons de parler dans la Rome antique. Mais le jeu est clair et franc, c’est une création littéraire, symbolique aussi. Imaginative. Les dés camusiens sont clairs.

Il en va ainsi pour les monarques du génial dramaturge Shakespeare; ou les héros de l’antiquité chez Corneille ou chez Racine. On se sait devant de « la littérature ». Ces grands héros sont des prototypes éclatants sur les scènes. Mais raconter cette Hélène inconnue et « en féministe » ! Cette histoire d’émancipation inventée, oui, de l’imposture chez une militante du « combat des femmes » .

J’ai publié —et donc fait parler— Maurice Duplessis (« Le patriarche bleu… », chez Lanctôt éditeur) mais seulement après avoir lu attentivement les grosses biographies de Robert Rumilly et de Conrad Blake. Et « la mince » de Jean Paré-traducteur. Tout y est vraisemblable, plausible (son infirmité au pénis comme sa maîtresse discrète à Montréal).

On savait beaucoup de chose sur notre despote catholique et tyrannique conservateur. On ne savait rien sur cette Hélène Boulé. Pas grave, l’auteure (Fyfe-Martel) décide de lui « organiser » toute une existence; gratuitement et vainement à mon avis. Un ouvrage stérile au coton, non ?

À qui le tour donc ?, car cette mode des faux romans historiques n’est pas à la veille de s’éteindre sans doute. Pensez- donc, si on pouvait commérer sur d’autres inconnu(e)s dont l’unique intérêt et d’avoir été dans l’ombre d’une grande personnalité. Qui va inventer « une vie » à l’épouse de Washington ou d’Honoré Mercier ? À la maîtresse Noire de Lincoln (c’est fait déjà peut-être ?), au valet de pied de Churchill ou à la foldingue groupie (rapprochons-nous des modernes) de Félix Leclerc, de Ferland, de… Je dis n’importe quoi puisque ces auteur(e)s imaginent n’importe quoi.

Si… moi mort depuis longtemps —en 2095— une de ces marchandes de livres s’avisait de « faire parler », de faire dire (et vivre) n’importe quoi à mon Aile bien-aimée, je sortirai de mon tombeau, je le jure, pour lui arracher les orteils, et la langue et les yeux, et les doigts (au clavier) surtout, alouette ! Vous voilà prévenu(e)s, marchand(e)s de soupes indigestes ?

« PÈRE EN OR, FILS EN ARGENT » ?

Tom avait prêté une de ses salles du cinéma « Pine » (ce nom anglo, pouah !). Visionnement donc par un bel après-midi, rue Valiquette, d’un film (vidéo qui ira se répandant partout dans nos Laurentides) sur « l’art d’être père ». « Le » bail !

J’ai connu ce cinéaste, Guy Fradette, enfant de ma rue du Vieux-Bordeaux, à l’ombre des murs de la prison. Il a grandi, il a perdu des cheveux, est resté enthousiaste. Il aime visiblement son métier. Fradette offre avec ce « Pères enjeux » une mosaïque, un collage; paquet de silhouettes paternelles. Du coq à l’âne dynamique sur un sujet…délicat. Père ? Comment on fait ? Ça ne s’enseigne pas aux écoles.

Le film montre un papa distrait, un papa goguenard, un « papa-par-oreille » et puis s’amène à l’écran un papa étonnant, celui —un comédien— de Martin Laroque. Il donne au film de Fradette une couleur formidable, il dit des choses vraies, si simples : « J’ fais ce que je peux, j’suis pas parfait, j’ai fait et je ferai des erreurs, c’est normal ». Rafraîchissant témoignage. On m’a dit que « Pères enjeux » passera tôt ou tard à la télé. Ne le ratez pas.

À mes yeux —né en novembre 1930, père dès 1953, j’avais 22 ans, — ce film m’ouvre les yeux. Le père actuel n’a plus rien à voir avec « moi en papa » ou, pire, avec mon père dans son temps. Un univers sépare les propos des « papas » actuels de Fradette avec ceux de « mon » temps. Au cocktail, ma compagne dit : « Les femmes ne travaillaient pas à l’extérieur et cela a tout changé ». Très juste.

Réalité incontournable qui a donné des avantages certains et des dommages pas moins certains. Je lisais qu’en Russie, comme au Mexique, le père n’est rien. L’éducation des enfants est fait par les femmes, par les « bonnes » chez les nantis. Mon père, ultra-présent —au sous-sol-restaurant— nous « observait » sans jamais se mêler vraiment à nous. Moi ? J’ai été le moniteur de jeux, l’organisateur des loisirs. Venant du Service des Parcs, je savais quoi faire. Les enfants, l’élevage, comme « les taches ménagères » tout cela était « le » domaine de la mère à la maison. Viver les temps actuels !

LE PARLER VRAI D’UN MORT : BOURGAULT

« Si je pouvais être un autre ?, dit-il, je me vois en bonhomme ordinaire, heureux avec femme et enfants dans un joli bungalow ». Oh ! Encore ? » Il n’y a que les hétéros pour croire que les homos sont gais ». Aïe !

« Je voudrais écrire hors de sujets actuels à la mode, à ethnique, à tapette, à monoparentale, à drogués… écrire à propos de la majorité quoi, avec, oui, une fin heureuse ». Eh, eh !

« Nos humoristes frappent sans cesse sur les faibles et épargnent les gens de pouvoir ». Bang !

C’est cela un esprit libre. Un lucide. C’est… c’était Pierre Bourgault. Qui a dit —pour nos « quatre colonisés sur dix » votant « NON » aux deux référendums joignant ainsi les racistes anglos et leurs assimilés, aliénés, colonisés : « On ne veut pas d’une province PAS COMME LES AUTRES, on veut un pays COMME LES AUTRES » ! Quand Dorion a rappelé cela, à Notre-Dame, la nef éclatait en un fracassant concerts d’applaudissements. John-fils- de-Red Charest baissait la tête, je le voyais, il fixait l’agenouilloir de son banc vernis.

Goguenard, Boirgault s’est nommé un jour : « Une vieille tapette », des vieilles tapettes de ce genre, il nous en faudrait des centaines et au plus tôt. Un jour, Bourgault parlait de « la loyauté » en amours, il fustigeait les baveurs qui médisent sur leurs amours anciennes. Comme il avait raison. Il a dit : « Léo Ferré a été aussi un salaud sur ce sujet, j’ai du mal à l’admirer désormais ». Vrai cela aussi.

Ce raté politique (il aimait la vérité) tenu loin des hustings par les prudents chefs péquistes, se métamorphosa en professeur émérite à l’université de la rue Saint-Denis et bloc-nota (tiens !) au populaire Journal de Montréal. Ce politicien raté muait en prof populiste utile, ce qui est moins facile que le croient le docteurs-en-science-politique qui ronronnent et jargonnent entre eux dans la tour d’ivoire.

Je suis assez pudique et ne braille pas souvent, surtout en public. Or, samedi matin, rue Notre-Dame angle Saint-Sulpice, un homme en noir a refermé la porte du corbillard et j’ai éclaté en sanglots. Sur Pierre en allé surtout. Aussi sur notre jeunesse, sur notre grand rêve d’un pays « comme les autres » et pas encore advenu. Aussi sur la peur d’une absence de relève. Alors, debout dans la nef, Landry a promis solennellement, avec un rare accent de sincérité totale, de « continuer le combat ». Je l’ai aimé.

Miron mort, son cercueil porté par six poètes dans l’église de son Sainte-Agathe natal, c’était bouleversant; Camille Laurin, « l’indispensable », mort lui aussi, c’était émouvant. Bourgault à Notre-Dame, c’était la douleur la plus terrible. La Grèce a attendu pus de 600 ans avant son indépendance actuelle. Cinquante ans de combats qu’est-ce que c’est ? Ah oui, je dois garder espoir et les fils de mes petits-fils l’auront « le pays ». À moins que… si je meurs très, très vieux…sait-on jamais ?

ADIEU CAMARADE – PIERRE BOURGAULT

Par Claude Jasmin, écrivain

Grand soleil, à genoux, j’achevais de planter des fleurs autour d’un rocher, du balcon, soudain, un cri.  » Claude ? Bourgault vient de mourir !  » Accablement.

Je l’aimais ce  » pas aimable « , cet ours, si souvent. Il pouvait être fendant en maudit. Jeune homme venue de l’Estrie, ex-petit pensionnaire à Brébeuf, Pierre ne croyait pas trop en ses dons d’acteur, ne devinant pas qu’il irait à Cannes ( » Léolo « ). Deux, trois petits tours et s’en alla — par exemple, pour la série-jeunesse  » Rue de l’Anse « . Régisseur à la télé publique ? Oui. Pas longtemps. Écouteurs aux oreilles, comme chien en laisse, aux ordres du boss dans sa régie, hum… pas pour ce tempérament dominateur et sauvage.

Je l’ai connu vraiment en 1961, critique d’art sous Gérard Pelletier, lui, patron de la section en images sépia ( » rénogravue « ?) dans La Presse. Un jour, il rigole ferme en nous montrant une immense photo de grandes foules dans la cour du Vatican. Hilare, il dit au  » chanoine  » —son surnom— Gilles Marcotte, le patron :  » Voilà le genre de public énorme dont rêve le RIN-de-Chaput. Il aimait rire, boire fin et bien manger.

Tribun inouï, à l’articulation ampoulée mais rassembleuse par sa fougue, il sera le  » chef  » de ce RIN quatre ans plus tard.

Je fus sa modeste  » vedette américaine  » aux meetings, entraîné là par son cher  » penseur « et conseiller le prof André D’Allemagne, alors époux de Lysiane Gagnon de La Presse. C’est Bourgault, —avec sa petite page de calepin, ses dix lignes de notes pour un sermon-fleuve séduisant toujours— qui m’enseigna comment discourir en public sans lire un texte.

Il a mené une seule élection avec, oui, oui, les 75 candidats, beaucoup d’artistes, d’écrivains… de rêveurs,  » des pelleteux de nuages et des joueux de piéno « , disait d’eux le patriarche bleu, Duplessis. Cela, cette campagne unique, sans victoire aucune —lui en aspirant-député sur la Côte-Nord— fut un échec total (petit Mario de plâtre !) et qui l’assomma net. Je l’ai déjà vu pleurer dans une coulisse, mon petit camarade régulièrement fiévreux.

Le temps passa. Un soir d’hiver, vers 1974, rue Saint-Denis, j’ai croisé, stupéfait, un vagabond à la mine troublante. Grelottant, titubant un peu, il ne voyait personne. On le disait en fond de cale, esseulé, démuni, lui ?, l’animateur unique, l’éclatant chantre du Québec libre si longtemps ? Mystère. Robert Bourassa, qui l’estimait, finit par lui dénicher un petit  » job-à-jetons  » au Musée des Beaux-Arts.

C’est que René Lévesque s’était installé au four et au moulin de la cause indépendantiste, faisant le vide de tous les autres leaders de la cause sacrée. Et ce rusé, fin, prudent renard, craignait, se méfiait beaucoup, de ce patriote survolté, réfractaire aux accords et autres associations. Ce sera donc le désert. Un très long purgatoire.

Le public sait la suite : adieu les querelles avec  » tit-Poil « , il se fera éminent prof d’université, évidemment, en communications, puis chroniqueur invétéré et increvable dans un hebdo  » pop « , enfin ce commentateur fort brillant, polyvalent (Bourgault pouvait discuter intelligemment de tout) à  » Indicatif présent  » de Radio-Canada, en ondes tous les matins.

Comme tout le monde, je l’entendais fréquemment tousser en ondes, parfois à s’en cracher l’âme, ce bavard fécond, ce fieffé fumeur. On se dit, une bonne fois, un mauvais jour d’étouffement grave, il ira à l’hôpital se faire soigner.

Quand il y est allé…cette semaine, il y est resté. À jamais. Il s’est donc éteint, ce feu rare, lundi après-midi. Sa mort fera un vide énorme chez tous ceux qui l’admiraient; chez ceux qui, comme moi, l’aimaient c’est une perte très douloureuse.

Que le ciel-des-fervents, s’il existe, l’accueille dans son sein pour l’éternité. Car la ferveur avait un nom, le sien, Pierre Bourgault.

« La mission de l’homme sur terre est de se souvenir »

« La mission de l’homme sur terre est de se souvenir », répétait un loustic dans « Paris est une fête » d’Hemingway. Mais enfant ? C’était : « Qu’est-ce qu’on fait ? » La mémoire, le passé ? « Bon pour les petits vieux et petites vieilles », dit le jeune qui en reviendra un jour.

Chaque fois que notre « groupe des 7 » se réunit (bonne table chez l’un, chez l’autre), au dessert, c’est, toujours, la cavalcade des souvenirs de nos enfances. Les heureux et, hélas, les douloureux. Je sors de deux bons romans-à-souvenirs : « Dolce agonia » de Nancy Huston, « La tache » de Philipp Roth, le jeu des réminiscences de l’enfance. Manège de « vieux » ? Oh non, j’ai si souvent épié —manie d’écrivain— les conversations de nouveaux jeunes amoureux et, chaque fois j’entendais des « Moi, ma mère, c’est une femme qui… ». Ou : « B’en, moi, mon père, c’est un homme qui… ».

Oui, notre mission sur terre :se souvenir. Ce que j’ai appris d’Aile, ma fidèle compagne, me l’a rendue si précieuse. Et moi ? On le sait, j’ai beaucoup publié là-dessus, Aile doit donc partager mes souvenirs de jeunesse avec mes milliers de lecteurs. Alors, puits asséchés ? Non, il nous en arrive toujours de nouveaux, ils surgissent, soudainement : une rencontre, une idée, une conversation, une lecture, un film. Un spectacle ?

Justement, je reviens de cette —trop louangée, ô la complaisance de nos chroniqueurs, sauf Lévesque— « Trilogie du dragon » monté par « Ex-Machina ». Un show ou des trouvailles géniales ponctuent des dialogues longuets et un jeu parfois d’un amateurisme confondant. Six heures assis, avec pauses, dans un usine désaffectées de Pointe Saint-Charles. « La trilogie.. » est une mosaïque de « chinoiseries ». Départ, un champ vacant avec l’échoppe classique du buandier chinois d’antan. Ma machine-à-souvenir s’est remise en marche ce soir-là. Notre peur du Chinois —salué par George Dor : « Y a un Chinois dans ma rue… »—, ses klondikes (papillotes) qui devaient être empoisonnés, son ticket (pictogramme ?), déchiré en deux, les mystères de ce livreur pressé, longue jaquette, longue couette, bonnet noir, la poche sur le dos —« pleine d’enfants volés »! Silhouette qui effrayait les petits sauvages que nous étions.

À cette usine réhabilitée, je me faisais mon cinéma parallèle. Parti du chinatown (lequel donc ?), de Québec (1930), la troupe ira au chinatown de Toronto (1944) et puis à celui de Vancouver (1980). Un long spectacle avec, ici et là, du stimulant, du captivant grâce aux prodigieux effets scéniques de Robert Lepage. Dehors, aux entr’actes, autre spectacle fascinant : cette agonie de vieilles briques partout, ce mausolée-des-travailleurs disparus, ces voies ferrées couvertes d’herbes sauvages. Cours vidées de ses engins, en décrépitude, l’abandon. Nuit troublante dans ce désert factice où nous rôdons, amateurs de « messes-de-riches », ce qu’est devenu ce théâtre à pantomimes, initié par Paul Buissonneau, avec « La tour Eiffel qui tue ».

Je suis envahi de souvenirs : mon père (1925), rue Saint-Hubert, vendant ses « chinoiseries » importées. Ma familiarité donc, ce soir-là, avec ces accessoires : éventails, lanternes et parasols de papier vernis, dragons de soie peinte, tambours, gong et cymbales, fleurs magiques. Notre hangar (la shed) en était rempli quand mon papa —1929, « la Crise » se déclarant— ouvrit son petit caboulot en sous-sol, celui de « La petite patrie ».

Cette bimbeloterie sera mon appareillage —dans notre cour, dans la ruelle— pour mes parades folichonnes. Les Chinois de « La trilogie du dragon » me rappelaient aussi les longues lettres, les photos, les cartes postales de l’oncle Ernest, missionnaire en Chine du Nord. Ce soir-là, je me débattais sans cesse entre suivre ces intrigues —confuses parfois— et me souvenir.

Aux intermissions, nous déambulons dans ce fantomatique cimetière-à-sueurs aux génératrices-tombeaux abandonnées, aux barrières rongées de rouille. J’imaginais les « salopettards » des aubes, mal réveillés, mal rasés, la boîte-à-lunch, l’enfermement. Et, comme aux Shops-Angus dans l’est, je pré-voyais les futurs neufs condos pour enterrer à jamais … la mémoire. À quelques coins de rue de là, j’imaginais une fillette, ma Germaine de mère quittant sa rue (Ropery) pour voir le canal où glissent les cargos le long de la rue Saint-Patrick, ou courant chercher des saucisses chez son papa, boucher rue Centre.

Ah oui : « memoria miniutur nisi eam exerceas », apprenions-nous au collège. En effet, elle ne diminue pas si on l’exerce. Notre mission sur terre…

AUX ASPIRANTS-ÉCRIVAINS.

Par Claude Jasmin

Dans La Presse (1/6/03), un jeune aspirant-écrivain, Olivier Sylvestre, se lamente : « Sans contact, un débutant en littérature est fini, cuit ». C’est faux, mon jeune. Votre vif —et normal— besoin d’être « connu un jour » est de bon aloi. Pour cela, un seul fait bien têtu : rédiger un manuscrit solide, original. Gaétan Soucy, inconnu d’abord, a pondu sa « Petite fille aux allumettes » devenant ainsi connu et unanimement fêté. On commence toujours en étant « un inconnu », non ?

Un bon point pour vous. Vous étudiez un métier : la criminologie. Ainsi vous ne ferez pas grossir engraisser ce lot de candides ignorant que la littérature est une vocation. Surtout pas un métier, seul le talent fort vous arrachera au gagne-pain obligé. C’est clair ? Un fort courant de naïfs —à mon union (L’UNEQ), veulent le loufoque statut d’ Écrivain-d’ État, avec « le B.S. culturel » aux frais des travailleurs criblés d’impôts.

Courage jeune Sylvestre, à mes débuts —1960— au Québec, il n’y avait que quatre éditeurs (dont ceux de trois communautés religieuses !), un seul laïc : Pierre Tisseyre. De nos jours, voyez la longue liste des « pages jaunes ». Jeunes, polycopiez, distribuez votre manuscrit. Il y aura ces refus polis, ces « Ne correspond pas au style —ou aux besoins— de notre maison». Après « plusieurs » refus, se poser « la » question :« Ais-je assez de talent ? »

Vous parlez de contacts, de pistons ? La majorité des débutants en écritures n’ont pas de contact, forcément. À 29 ans, composant « La corde au cou », je n’avais aucun piston. J’ai connu de ces « aspirants à bons contacts » qui ne servirent à rien. Ça rapporterait quoi à un éditeur de publier le mauvais roman du rejeton d’une célébrité, d’un gars à bons contacts ?

Jeune homme, vos « quatre refus essuyés » ne vous font signe que d’une chose : écrivez-en un second. Votre premier n’est sans doute pas fameux. Puisque « l’écriture est mon seul défaut », dites-vous, entêtez-vous et envoyez paître ce « conférencier » rencontré lors de vos études, il a tout faux :le milieu littéraire n’est ni « hermétique ni sélectif à outrance », il y a que le talent fort est rare et que tous les éditeurs ne cherchent que cela, le manuscrit fort, étonnant.

Le vieux « connu » vous salue bien.

Claude Jasmin,

Sainte-Adèle.

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Les relationnistes

Les relationnistes (qui ne mentent pas toujours) ont le droit de vivre. Il s’agit de n’être pas des dupes. Voici des exemples de ma « résistance aux relationnistes ». Le premier ? Troupe de reporters pour la visite inaugurale du « Casino de Montréal ». Riche buffet, bar ouverts. Guide bien dressée qui tape dans ses mains : « Vous allez me suivre maintenant, je vous expliquerai tout ». Des enfants de maternelles ? Je proteste : « Ah non, moi je veux circuler comme bon me semble ». Colère de la jolie matrone. M’éloignant du troupeau bien sage, la jeune Isabelle Maréchal sembla fort étonnée par mon refus d’embrigadement.

Encore ? La troupe de reporters, tous frais payés, sur le site « barrage neuf » de la Baie James. Horizon arctique et lutrin planté dehors avec discours lénifiant du Guide-Hydro-Québec. Je l’interromps brusquement pour lui parler de la pollution —au mercure— qui va s’ensuivre. L’« officiel », contrarié, bafouille qu’il est « le » seul à devoir jaser ! Je continue de lui révéler le contenu d’études scientifiques lues avant de monter dans sa toundra. Chicane ! Mon —jeune alors— collègue Paul Arcand m’en parlera souvent de… mon toupet.

Encore ? Troupe de « journalistes sportifs » pour une partie de hockey au (vieux) Forum. Le camarade Ron Fournier (feu CJMS) avait voulu initier l’écrivain aux coulisses hockeyiennes. J’en tombai sur le cul : bar ouvert aux apéritifs variés, repas chaud servi (et bon) et puis digestifs aux cognacs-de-prix. À volonté ! Ensuite, « allons voir jouer les millionnaires » :loges luxueuses, serveuses —à plateaux garnis— accortes, durant le match. Je n’avais jamais vu de ce « traitement royal » comme critique d’art. Ou de livres (aux lancements si chétifs), de théâtre ou de télé (quoique là, parfois….).

Le lendemain, à mon micro, je dénonce ce bichonnage scandaleux et je fais la caricature de tous ces commensaux « incestueux ». Les fiers Réjean Tremblay, Richard Garneau et Cie, devaient avaler de travers ce matin-là. Mon amphitryon de « Ron » en fut enragé, menaçait de me… « péter la yeule » :« Si c’était pas de tes cheveux blancs, mon écoeurant » !

Exemple pire encore ? Garder un esprit libre c’est, par exemple, visionnant un party-gala télévisé du Saguenay où l’animateur est un camarade de travail, Mario Tremblay. J’avais démoli ce « navet ». Oh, le « dirty look » du Mario ! Une longue bouderie s’ensuivit. La même qu’on lui verra afficher quand « son » rétif Patrick Roy démissionnait. De la glace brûlante !

Au Québec, vu la taille du pays —et donc de sa « presse »— le journaliste doit se dédoubler : il fait la promotion (entrevues, pré-papiers) et aussi la critique. De cette délicate situation naissent souvent de trop flatteuses critiques. J’étais à La Presse et dans la même page, je signe une interview —l’homme était sympathique— du vieux Richard et, à côté, une sévère critique de ses tableaux. On me rapportera : « René Richard n’arrive pas à comprendre. Tu publies deux articles sur lui, un bon et un mauvais »!

À mes touts débuts, pour les Fêtes, je reçois —était-ce la pratique?— quelques cadeaux de galeristes importants. Retourner toutes ces fioles de prix, riches gravures, (etc.) m’aurait coûté cher en timbres. Le critique était fort mal payé à l’époque; cela a-t-il tant changé ? Je fesse leurs expos par la suite s’il le faut. Ces dirigeants de galeries d’art furent déçus : « Quoi ? Nos cadeaux ! L’ingrat ! ». Au Noël suivant, rien ! Fin des cadeaux et bon débarras.

Que dire de ces journalistes-courroies-dociles pour musique rock, « musicals » importants, ciné-blockbusters-USA ? Ils se font payer l’avion, l’hôtel —piscine et sauna, gras gueuletons, bars ouverts… puis on injecte dans les oreilles molles les prouesses du film. « Extraordinaire », bien entendu. Et ce (cette) reporter bichonné —si content (e) d’avoir pu jaser « cinq minutes avec une « veudette »— reviendrait à son pupitre montréalais pour déclarer que le produit est nul ?

Méfiance lecteurs, méfiance !

VISION DE PATRICK ROY

paru le dimanche 1er juin 2003, dans La Presse

VISION DE PATRICK ROY

par Claude Jasmin

Monsieur l’éditeur,

une de vos journalistes, hier, mercredi, au téléphone :

« Pourriez-vous me parler de Patrick Roy qui se retire, monsieur l’écrivain ? » Moi : « Oh non, pas assez ferré en hockey, je n’oserais pas ». Nono va, pour une fois que l’on interroge un écrivain sur le sport. Avec mes plates excuses à cette reporter, j’y vais, je fonce.

Vrai que je regarde le hockey épisodiquement mais…il y avait, en effet, ce Patrick Roy. Je restais assis, ébahi. Fascinant à observer pour un auteur. Je voyais —dès ses débuts— une sorte de fabuleux pantin tout désarticulé. Un robot humanoïde ou un humanoïde robotisé. Médusé j’étais par cette silhouette géante qui se démenait comme diable en eau bénite dans son filet.

Ce jeune homme costumé me parut tout de suite comme une poupée mécanique —un Ken gigantesque ! Patrick Roy ne « gardait » pas que ses buts, il « gardait » toute la patinoire ! Un gardien de hockey « pas comme les autres », c’était l’évidence. Roy ne restait pas une minute ce gardien placide, veilleur fermé, à la cervelle bien allumée. Non, Roy faisait mieux : il veillait —très nerveusement— avec instinct, avec intuition; de là sa vibrante renommée, ses victoires inouïes.

Roy reniait la vielle image du « goaler » de mon enfance —moi si souvent, « goaler » sur la glace du trottoir ou de la cruelle. Il marqua la fin du gros bloc mutique penché. Il jasait, marmottait, avec les éléments et… avec ses dieux, des inconnus de la Raison. De là sa force unique.

Inoubliable joueur, ce Patrick Roy éclaté, à « aura » excentrique : centrifuge et centripète à la fois. Fallait le faire. C’était un corps dilaté à l’extrême. Haut en couleurs, chevalier casqué, bardé, bourrelé, tout le « gardait » et il « gardait » partout. Ses gants, ses jambières, son bâton, son menton, son front, ses épaule —secoués de tics— tout-Roy surveillait l’adversaire avec sa rondelle maudite. Roy, un monstre mythique aux yeux tatoués partout, un dragon redoutable, Il avait un regard panoramique, lentilles partout, iris méticuleux jusqu’au bout de ses patins. De là ses bons coups. Un gamin exultant ? Mieux un vieil enfant irradiant.

Patrick Roy, étonnante marionnette vivante, annonçait hier, mercredi, qu’il en a assez fait ? Zut ! On le regrettera. Poupée virile mécanique, il s’auto manipulait, parole d’un ancien castelier ! Les fils de son castelet de cordes —au dessus de sa physionomie électrisante— étaient tenus par un fameux maître : sa volonté de gagner. Hélas, fermons un album de plus : celui où ce gaillard impétueux revitalisait notre vieux sport national.

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