L’eau.

Nous habitons un pays étonnant, climat arctique l’hiver, climat tropical, l’été. En avion pour Rouyn, je revoyais toutes ces rondelles d’un turquoise saturé, sur les sols de la ville et des banlieues. C’est joli à observer du ciel. Un étranger, en été, en avion, voyant ce fabuleux « dalmatien » aux bleus luisants, imaginera Québec en un pays califorrnien, floridien ! Nous savons trop bien que l’hiver dure longtemps. J’ai la chance de vivre au bord d’un petit lac. D’autres ont la chance d’avoir, dans leur jardin-arrière, une piscine —« creusé ou pas creusé »— ou bien d’une piscine publique pas trop éloignée.

On me connaît : j’ai revu nos «cuvettes » remplies d’eau bien froide sur la galerie à l’ombre de la « shed », du hangar. À l’étroit, on s’y ébrouait du mieux qu’on pouvait. On a tous vu les photos des pauvres enfants de la rue (New-York ou Chigago) profitant joyeusement des fontaines-de-pompiers transformées en arrosoirs secouristes.

Un jour, la benjamine un peu vieillie, maman nous amena aux pataugeuses bétonnées —et pas bien profondes hélas— du voisin Parc Jarry. Un autre jour, papa revenait « de voyage » pour nous annoncer qu’il avait dénicher « un camp d’été pas cher ». Désormais, nous aurions un grand lac (des Deux-Montagnes) pour nous rafraîchir à cœur de jour et tout l’été.

À la fête-du-travail, mes petits amis de « balconville » vantaient deux découvertes : une belle grande piscine en plein air…loin, à Verdun (trois tramways !) , une autre, un peu moins loin de notre Villeray, celle de Cartierville (deux tramways). Et adieu pauvre étroit bain public de la rue Saint-Hubert, aux trop fortes odeurs de « javel ». Ma foi, j’étais un peu jaloux. À les entendre c’était parfait, vastes bassins, des jolies fillettes, le soleil, les plongeoirs excitants, etc.

Les vacances nous paraissaient durer presque trop longtemps et il arrivait, fin août, que l’aînée de mes sœurs Lucille, « la deuxième mère », nous fasse jouer…oui, oui, à l’école ! Avec tables, chaises, cahiers et crayons. Fou non ?

L’eau, ah l’eau ! J’entends souvent, avec joie, les cris des jeunes barboteurs à notre petite plage publique, pas loin. Ou à celle du Chantecler en face. Cris du bonheur enfantin ! Jouer dans l’eau, vieux plaisir durable pour tous les enfants de la terre. Est-ce que l’on se baigne volontiers à Kamoul, à Bagdad ? En ces contrées à luttes tribales, dans cette Afrique qui en arrache tant ? N’en suis pas certain du tout.

Il y avait à Pointe-Calumet, années ‘40, un lac artificiel aux eaux profondes et fraîches, là où l’on ramassait du sable bien blond pour les rivages « sans ». Nous y allions passant sous des barrières démolies. « C’était creux », une invite formidable. Ce site fut mon décor pour « La sablière » (1980) un roman qui connut un fort succès (Prix France-Québec) et deviendra un film magnifiquement beau puisque Jean Beaudin alla tourner dans une « sablière » gigantesque, les si belles Iles de la Madeleine. Ce site interdit, Chemin-du-Roy, deviendra un jour un parc d’attraction connu, le « Super-aquascade » aux pieds de Saint-Joseph du Lac, avant d’arriver au merveilleux parc Paul-Sauvé d’ Oka.

L’eau, l’été ! Dans les années ’50 on pouvait encore se baigner aux proches alentours de la métropole québécoise. Mais oui, à L’Abord-à-Plouffe (Saint-Martin-en-bas) comme à Montréal-Nord, à Repentigny comme à Sainte-Geneviève. Aucune piscine dans les cours des citadins en ce temps-là. Luxe dont on rêvait (une piscine chez soi !), réservé aux gens… d’Hollywood !

En 1943, endormi à douze ans, celui qui se réveillerait aujourd’hui serait tout surpris de ce changement en ce « pays arctique » cinq mois par année.

Je pense à mes petits-fils engagés dans des « jobs d’été », je les plains…un peu et je constate vite qu’ils iront se jeter, dès l’avant-souper, dans leurs immenses pataugeuses une fois revenus du boulot. À seize, à dix-sept ans, bossant tout l’été moi itou, je rentrais en sueurs. Nous n’avions qu’une simple débarbouillette pour nous rafraîchir. Les temps « changent bien », non ?

Plus tard, 1960, premier départ, avec deux enfants, pour voir du « jamais vu », la mer ! Cette fois de l’eau à perte de vue avec des vagues gigantesques, le grand bonheur ! Ce sera le Maine à cinq ou six heures de route, Old Orchard, puis Wells, Ogunquit si longtemps. Le Cap Cod plus tard encore. Un jour, « la mer chaude » au New-Jersey.

Et puis on s’en passe, l’argent US coûte cher. Nous découvrons nos si jolies provinces québécoises : l’eau du magnifique lac à Ville-Marie du Témiscamingue, de l’Harricana sans fin, l’eau noire et poétique des fjords du Saguenay, du si vaste Lac Saint-Jean, l’eau pas si froide du Natasquan de Vigneault, l’eau tourmentée de Sainte-Luce-sur-mer, celle, violette, du Bic et des Trois Pistoles aux plages peu fréquentées (adieu foules entassées d’Ogunquit !), l’eau rageuse autour de la belle Ile Bonaventure en grandiose Gaspésie.

Nous revenons, éblouis de paysages divers, chez soi. Notre lac —pas bien grand— nous accueille, c’est « chez soi », c’est le bon petit bonheur. Une tourterelle toute jeune ose s’installer sur notre transat, deux mouette planent dans le bleu du ciel, un rat musqué frétille à nos pieds, sa branche de saule dans le bec. Et voilà que j’aperçois des « poissons rouges » (!), des abandonnés d’un aquarium (?) et qui survivent en « pays arctique » cinq mois par année. Mystère de l’eau !

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