LE MAL EXISTE-T-IL ?

En 1950, jeune révolté par la religion-de-papa —« à dévotionnettes et à piéticailleries », mots du Cardinal-à-chapelet qui, converti, s’exila en Afrique— je rigolais de ça : le mal.

Nos « vieux » le voyaient partout. Revenu de mes révoltes de libertaire à gogo, je constate que « le mal » existe. J’ai oublié le nom du grand écrivain qui disait : « Je tiens ma Bible dans une main mais aussi le journal du jour dans l’autre ». Au XX ième siècle, tout Le « bataclan-psy » a décrété longtemps : « ne pas juger et essayer de comprendre ». Trop commode, trop facile. Je recommande de ne pas prendre à la lettre le « Tu ne jugeras point ». On a le droit de juger. Et le mal existe.

Tenez, dans le journal, on lit qu’un directeur-adjoint de la police trifluvienne, collectionnait et visionnait des milliers de photos de porno infantile ! Pour fin d’enquête, bien sûr. Dénoncé, il y a procès. Verdict ? Coupable. Punition ? « Un an de prison. À purger dans sa collectivité ». L’enverra-t-on en surveillant dans les garderies ?

Le mal existe.

Ce « Tu ne jugeras point » n’a pas empêché (Dieu merci) l’installation de milliers de tribunaux de toutes catégories, l’assermentation de million de juges sur la planète. Et qui jugent, eux ! Cela va du barbare serbe Milosevic, à La Haye, jusqu’à nos malfrats , ici. Saddam Hussein, enfin attrapé, sera jugé pour le gazage des Kurdes et le reste.

Le mal existe, pardon maman, pardon papa, désormais je le sais. Il y a des degrés dans le mal. Un autre exemple ? Le noble Conseil des arts d’Ottawa a subventionné —partie de 72,000 $— une galerie d’art d’Ottawa : pour « 30 ans de merde en art contemporain ». Sous-titre de cette expo intitulée : « Scatalogue ». Parmi les 25 exposants cropophiles, le « créateur » belge, Wim Delvoye vend ses excréments, emballés sous vide, 1,500$ US le sac ! On ne s’incline pas devant cette turpitude par respect mais par envie de vomir.

« Faut pas juger », proclame la jet-set déliquescente. « Tolérance », gueulent des snobs de la déréliction. « À bas toute censure », avancent les mondains décadents.

Le mal ? Deux de mes cinq chers petits-fils se sont fait « taxer » récemment, l’un au Métro Sauvé, l’autre à Henri-Bourassa. Merde !, on a brisé leur nécessaire confiance-au-monde à jamais. J’en fus atterré. J’enrageais contre ces jeunes délinquants. Le mal est donc partout, à tout âge.

Je viens de lire dans La Presse, un reportage d’une complaisance crasse sur un yatch (au Vieux-Port) à « échangistes sexuels », donc à détraqués névrotiques. Même le « seurieux » Devoir a sa chantre attitrée du délabrement sexoliste ! Le mot « cul » détrônant les beaux mots « amour sexuel ». Moi qui aime tant « la sexualité avec l’amour », moi qui abhorre la bestialité. Le mot « copulation » anéantissant les beaux mots de « faire l’amour ». Le mal aux contours variés se répand. Il enrichira les cliniques pour psychosés que seront, tôt ou tard, ces libertins lâches qui n’aiment plus leur compagne, se réfugient dans la porno; magazines, ciné ou cassette-vidéo, là où règne le pire machisme, le fantasme du mâle dominateur. En fait onanisme détourné : on se masturbe au fond, on « monte » par procuration, « les deux yeux farmés bin durs » ( chanson de R. Ducharme) la « cochonne « du film. La séparation c’est pas pour les chiens, merde !

Cher journal du jour : en mars, une Julie Legendre dénonçait, La Presse encore, des écoliers de cinquième année lisent dans le manuel « Capsule », no 5, (Deslauriers et Gagnon auteurs) « Lafleur du Brésil ». Découvrir à dix ans, comment « être heureux via le bonheur de renifler de la colle, sinistre activité d’enfants perdus, au sud, Brésil Cie, au nord, Inuits et Amérindiens. Un dévoilement complaisant aux enfants chanceux d’ici. Pathétique pédagogie, déboussolage d’éditeur et de directions scolaires ? Dérives pédagogiques à la mode et d’autres niaiseries sont dénoncées.

Le mal varie : des profs se font les amants de jeunes élèves (en thèse ou non ). Mal du jeunisme! Ces quinquagénaires fondant une deuxième famille quand ils n’ont su que saboter leur première famille. Ils seront des vieillards édentés, sourdingues et chauves, quand leurs « jeunes » vivront l’adolescence inquiète. Narcissisme.

Oui, on a le droit de juger et « la critique est le sang de la pensée » (Valéry).

Je sais mieux « le mal » bien visible, multiforme, et j’en viens à croire de nouveau —comme l’enfant au catéchisme d’antan— aux esprits mauvais, au diable, au démon, aux prosélytes satans parmi nous. À ce terrifiant « belzébuth » dont je me moquais du temps où je m’imaginais que le mal était une invention des curés pour nous garder dans l’ignorance du monde. Je me trompais. N’y a jamais déshonneur à l’admettre. Le mal et ses affreux zélotes, ça existe. Le journal du matin, chaque jour, illustre les graves méfaits de ses suppôts. Tiens, il peut prendre un visage réel aux nouvelles télévisées, aussi ce pénible accent— d’un déchu. Cet « indic », cette « balance », le sieur Gagné, ex-tueur, utile délateur de ses ex-compagnons d’enfer. « Hell the hell », grommelait le regretté Robert Rivard dans « Race de monde ».

Moi le croyant agnostique, j’affirme que, morts, tous ces vilains apôtres lucifériens seront précipités dans « la Ténèbre ». Pour l’éternité. Esprits privés de « la Lumière », celle promise par les grands prophètes du Livre.

LE DROIT DE S’ENNUYER, ENFANT ?

Gilles Vigneault, barde national, déclara à la télé : « Ah, je m’ennuie de ne plus pouvoir m’ennuyer comme je m’ennuyais parfois » (pas verbatim).

Vous le savez, les enfants vont retourner à l’école maintenant. Fin des vacances. Pour le plus grand nombre, ce fut la suite de l’encadrement, les camps « spécialisés » pour les nantis, le « camp de jour » pour le plus grand nombre.

Quand « je rajeunissais » avec mon peloton de petits-fils —années 1985-19995—, je constatai souvent qu’ils détestaient ces « camps de jour ». J’ai observé à l’occasion ces « machins » d’encadrement à cause des temps actuels « au deux parents » qui partent chaque matin au boulot, aux maisons vides d’adultes par conséquent. C’est, pourtant en congé des écoles, la continuation de l’horaire strict, l’enchaînement aux activités ordonnés, commandés, avec guides, monitrices, surveillants. Hélas, c’est un peu « l’école-à-l’année- longue», désormais.

Adieu temps (totalement) libre, adieu initiatives personnelles, adieu spontanées inventions de jeux, adieu liberté. Adieu l’ennui… pourtant si salutaire, si important pour l’imaginaire des petits enfants. Quelle tristesse ! Certains de mes petits-fils, certains matins, s’y rendaient la mort dans l’âme. J’en étais accablé. « C’est plate, papi, faut obéir tout le temps, chanter été après été les mêmes niaiseries, faut suivre la troupe en petits moutons, faire comme tout le monde, tout est planifié d’avance. Ça ressemble à l’école même si c’est en plein air ».

Un autre : « Tu peux pas savoir papi comme c’est assommant. Chaque été, ça recommence, la même routine : le Jardin botanique, le Biodôme, le Planétarium, la Ferme du Parc Laval, le Château de Ramezay ». Un jour, aux glissoires de Pointe-Calumet, accompagnateur bénévole, je surpris une jeune monitrice, immature, criant, sifflant, devenant dangereusement hystérique, folle à lier, débordée devant sa jeune troupe. Les enfants paniquaient sous ses cris. Il avait fallu que j’aille d’abord l’engueuler et puis tenter de la calmer un peu. Était-elle un cas exceptionnel ? J’en doute.

Nous les enfants inorganisés, chaque matin des vacances, c’était « place à l’improvisation, place à la vraie liberté, place à l’imagination. Nous étions « vraiment » en vacances. La ruelle était un véritable terrain de jeu, le champ vacant, pas loin, aussi. Nous nous inventions des loisirs. Le chef d’un jeu improvisé n’était pas toujours le même et ce n’était pas un adulte contrôlant. Les garçons avaient un répertoire, les filles avaient le leur, nous étions libres de ne pas mêler, toujours, ces activités libertaires. Personne au-dessus de nous ne tentait d’abolir les différences —essentielles, on le reconnaît mieux maintenant— qui sont absolument salutaires. Certes, pour nos spectacles à un sous (« ces séances » dans la cour ou dans les hangars ), ce fantastique jeu d’un théâtre burlesque enfantin était, lui, mixte.

Oh oui, il arrivait aussi que l’on s’ennuyait. Et puis après ? C’était, en effet, cher Vigneault, épatant de s’ennuyer. De longues pauses où l’on s’installait à l’ombre d’un vieux peuplier, à se lamenter : « Qu’est-ce qu’on ferait bin ? » C’est là que le temps comptait, se densifiait et c’était important. Nous prenions conscience, enfants libres en vacances, que l’été durait longtemps. À cours d’imagination parfois on disait : « Eille, si on jouait à l’école, hein » ? En riant, on installait une classe bancale, on sortait des crayons et des vieux cahiers, et c’était l’acceptation d’une maîtresse (ma grande sœur Lucille). C’était la joyeuse caricature, un mélange d’obéissance pour rire et aussi pour ricaner, faire les bouffons, moquer de vrais maîtres tant haïs. Libération, défoulement bienvenu. Le plaisir de « jouer à l’école » alors !

Oui, parfois on s’ennuyait absolument, les heures passaient et on trouvait rien à faire. On s’installait dans un garage ouvert, à l’orée d’un jardin d’Italien, sous une galerie désertée, au balcon de la plus mignonne. Nos revolvers de bois détachés de nos ceinture, les poupées abandonnées. C’était comme « du temps de trop ». Précieux de s’ennuyer ! Notion nouvelle, essentielle, hors de l’année scolaire, là où le temps nous est si chichement compté. On rentrait pour souper et la journée était comme foutue. Mais nous étions enrichis sur la notion de « temps ». Quoi ?, nous avions rêvassé en paix, suçé des sorbets, croqué des biscuits à mélasse, dévoré des beurrées de confiture, soigné nos plaies de genoux —gratté nos gales— à force de cavalcades dans les poteaux des cordes à linge, sur les clôtures ou dans les escaliers en colimaçon, fait des projets d’avenir impraticables, échafaudé des plans d’un ordre onirique, inventé des excursions jamais entreprises, raconté des mensonges, et aussi des faits, colligé et commenté les propos allusifs —mystérieux— des parents sur des éphémérides cocasses, (l’enfant écoute tout), critiqué notre classe-prison avec des anecdotes ramassées durant l’école-des-dompteurs (l’enfant est marqué par tout).

Bref, nous apprenions « la mémoire », la narration. Le vieux métier de « conteur ». Vrai, encore aujourd’hui —le maudit agenda pas loin—, il m’arrive de m’ennuyer du temps où l’on s’ennuyait tant parfois. C’était avant le temps actuel « où il faut rentabiliser chaque minute, chaque seconde de la vie des enfants » (mots de Claudine Christin dans une lettre ouverte du Devoir, 25 août 2003).

« TOMBEAU POUR ROLAND GIGUÈRE »

Après Miron, Pierre Perrault, mort maintenant du poète et graveur Giguère. C’était un enfant de Villeray. Les « un peu plus jeunes que lui » nous l’observions : modeste, yeux lumineux, peau grêlée, frisé, bègue, timide et pourtant entreprenant en diable. Nous serions tous un jour poète, comme lui ! Miron prenait le tramway Saint-Denis, son sac plein de plaquettes, et, bien effronté —de Sherbrooke à Crémazie— à la criée, offrait de la jeune poésie au peuple des travailleurs. Roland, lui, diplômé de l’École des arts graphiques (un recoin derrière l’École technique avant de s’installer rue Saint-Hubert dans Ahuntsic), publiait « son surréalisme québécois » et celui de ses jeunes camarades.

Il rôdait, venait siroter un café —à dix cents— au Caboulot de mon père-bricoleur et « patenteux ». Roland lui acheta —sa première vente à papa— un maigre cycliste, silhouette primitive. En papier-maché. Fierté de mon père !

Giguère, comme Jean-Guy Pilon, et tant d’autres, s’inspira d’abord des poètes de la Résistance en France. Que nous aimions tant : Éluard, Aragon, Supervielle, Char, Desnos; il y greffait des mots d’ici en Résistant de la Grande noirceur duplessiste. Il y insérait ses gravures aux allures bien terriennes :monceaux de terres brûlée, racines tordues, troncs lamenteurs, feuillages inquiétants ou bien pierres usées, roches cabossées. Un monde minéral aspirant à se déterrer. Mythiques mandragores du dessinateur Giguère. Nous étions épatés.

Lui aussi, il s’exila. À Paris, lui aussi. Pour survivre là-bas il fera du graphisme-maquettisme ici et là, même pour Paris-Match. Avec la Révolution tranquille, il rentra, —rassuré enfin— au Québec bouillonnant. Il ne cessera plus de rédiger « ses mémoires » en forme d’appels exigeants, d’idéalisme, d’espérance humanitaire. C’est le graphiste Giguère qui inventa le sigle bleu et rouge d’un parti tout neuf, le P.Q. Enfin, on fit un espace —pas une grande place— à l’art d’ici. Roland s’y creusera une niche solide et les amateurs —jamais nombreux hélas— ont pu s’abreuver à sa fontaine d’images de mots choisis.

Adieu Giguère! Au revoir sans doute… quand nous nous rassemblerons tous, les solitaires descendants d’Orphée. Cette Rivière des prairies, où l’on t’a repêché la semaine dernière —presque aveugle, presque sourd— nous fera un fameux Styx, Achéron-des-prairies en mots inédits, long fleuve mirifique. Et, à jamais, Cerbère sera vaincu.

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L’ART NOUVEAU DES FAUSSAIRES ?

M. le Rédacteur,

Je n’arrive pas à comprendre pourquoi deux de vos rédacteurs —recenseurs de livres en cahier-lecture— ne s’insurgent pas du tout face aux inventions scripturaires quand ils lisent des « machins » à « façade historique ».

Votre chroniqueur Norbert Spehmer mentionne bien, mais sans le blâmer, que Robert Littell mélange fictions et vérités dans son histoire de la CIA, titrée « LA COMPAGNIE ». Il y a là un processus étrange, non ? Ainsi, Mario Dufresne, même cahier, accepte volontiers lui aussi cette vie d’ « Hélène de Champlain » ( titre du livre de Nicole Fyfe-Martel) quand il s’agit d’une fiction totale puisque personne ne sait rien de l’épouse de Samuel. Votre recenseur se dit très agacé par les bluettes arlequinistes de cette fausse-biographie mais ne reproche point l’imposture de nous narrer une « fausse vie » de cette Hélène inconnue.

Combien de lecteurs, comme moi, refusent ce genre (une mode ) où l’on installe des « inventions » au beau milieu d’un récit qui ose prendre les couleurs de l’historicité, qui se réclame (pub) comme « ouvrage d’histoire ». Maudit soit cette vogue ! Des auteurs, fuyant le « roman » par crainte de mévente, se réfugie donc sans vergogne dans une manière (la fiction au secours des faits) qui relève de la fumisterie. Ces écrivains se servent d’un nom connu (l’épouse d’un héros) ou d’une institution célèbre (la CIA) pour capturer un lectorat candide.

Je viens de lire « Qui a tué Daniel Pearl » et « Stalingrad », deux bouquins fascinants qui, eux, racontent la vérité. Ceux qui oseront, un jour, insérer des faussetés romanesques dans ces deux récits scrupuleusement historiques, portent un nom —n’ayons pas peur des mots, des faussaires.

17 août 2003

Claude Jasmin

Sainte-Adèle

LES FEUILLES TOMBÉES D’UN SAULE.

Août s’achèvera. Les feuilles de mon saule tombent. Vent du nord ? Déjà, déjà ? Le ventre plein, un livre aux mains, verres fumés, le bon coussin du transat, on râle. Mais lire c’est voyager. Je sors de « Stalingrad », en poche. J’étais là en 1942 ? L’horreur totale. Plus d’un demi million de morts : de jeunes allemands sacrifiés par le fou-des-fous, Hitler. La ville de Stalingrad : un cimetière. Plus d’un million de cadavres en face des Boches : jeunes soldats russes à l’immense boucherie stalinienne. Et ce vieux saule qui s’effeuille trop tôt, qui m’enrage. Ta gueule le petit bourgeois laurentien !

Je sors des pages de « L’équilibre du monde » (de Mitry) : c’était l’Inde des années ’70 et ’80, l’Inde des castes, l’horreur totale encore, deux tailleurs itinérants ensevelis parmi les misérables que l’on exploite impunément. Quoi, une pluie de feuilles ? Boucle-la et sort ton râteau.

Lire c’est voyager ? J’ai terminé hier le terrifiant récit-enquête « Qui a tué Daniel Pearl ? » (de B.-H. Lévy, chez Grasset) J’étais entouré, cerné, par les fous-d’Allah, envahi par ces musulmans illuminés (souvent d’ex-diplômés du London Economic School !). Ils invoquent le pieux Coran cinq fois par jour mais avec plein de mitrailleuses pas loin, des grenades pour des complots sordides. On prépare, en ce Pakistan-à-deux-faces, sa CIA (le ISI) infecté de ces nazis-mahométans. Ce sera pire qu’un 11 septembre. Du nucléaire, acheté au noir, se trimbale clandestinement. Pas de ces petits 3,000 tués du W.T.C., de Manhattan, oh non !, cette fois ce serait cent mille tués (sales Occidentaux pourris !) pour chaque « bombe portable ». Mallettes apocalyptiques vendues par la mafia russe.

Le reporter californien, Daniel Pearl, venait de découvrir l’affaire et son enquête pourrait être publiée aux USA ! Vite, enlèvement. Nos télés montraient (2002) ses assassins lui tranchant la tête, images sanglantes dans nos salons proprets, on a oublié déjà ? Silence Pearl-journaliste trop curieux ! Et mon vieux saule qui se dépouille sous le vent du nord. Enrageant non ?

Comme j’étais éloigné du Grisham de « La dernière récolte », une autofiction formidable. J’avais voyagé dans l’Arkansas du coton : un enfant de sept ans me racontait son enfance. Le coton dévalué, la faillite du papa, inondations cruelles. Le jeune garçon, sensible qui observe tout : les travailleurs saisonniers venus du Mexique pauvre, ceux venus des collines, les parents eux-mêmes harnachés de sacs, la récolte noyée. Tant pis pour les feuilles déjà mortes ! Vieux saule fragile, retiens-toi donc un peu !

Adieu Stalingrad ensanglanté, adieu ce Pakistan à complots graves et je me jette dans « Pastorale américaine », dernière ponte de Philip Roth. J’achève ma lecture. Voyage moins loin, au New-Jersey, à Newark. Un récit fictif —mais nul écrit n’est innocent, on le sait. Roth raconte un bon papa, proprio d’usine (de gants), découvrant enfin sa fille perdue sous un tunnel sordide. En 1970, elle fut poseuse de bombes, sa fugueuse ! Il raconte cette contrée —oh USA !— idéalisée si longtemps par l’univers des émigrants. Les libertés dans son enfance, sa jeunesse sage (1940-1960), le bon vieux temps où les pauvres tanneurs comme lui pouvaient se métamorphoser en industriels puissants, à force de travail, de talent aussi.

« Pastorale américaine » narre la fin des illusions américaines, la venue de drogues, porno, décadence de la jet-set, culture abandonnée, arrivée de cheap labor pour mondialisation. La dérive totale. Je me disais : « Avoir eu un fils dans le FLQ, mon Dieu ! » Sa fille abandonnant ses conforts, en meurtrière politisée. Tuant des innocents, se cachant durant des années. Il la retrouve, en est dévasté, culpabilisé. Son enfant vieillie engluée désormais dans une secte indouiste folle. « Chronique de la mort annoncée » : la plus brutale, celle du si dévoué papa bourgeois. Au moment où j’écris ceci, les maudites feuilles virevoltent sous le vent ! Tu vas la fermer, oui ?

« Tu n’as rien vu à Hiroshima », disait l’amant japonais de la belle actrice Emmanuelle Riva. Je n’ai rien vu à Stalingrad, en 1942, je jouais au cow-boy dans ma ruelle, on se tuait plusieurs foi par jour. Pour rire. Je ne vois rien du Pakistan masqué, je joue à rédiger des chroniques. Lire ce n’est pas que voyager gratuitement, ou presque, c’est savoir le monde d’« avant » et le monde actuel, autour. Si loin des feuilles qui tachent ma pelouse fraîchement tondue, merde ! Gros dégât d’un vieux saule au bord de l’eau, hein ? Comment font tous ceux qui ne lisent pas ? Il ronchonnent plus longtemps pour ces feuilles tombées précocement, c’est tout. Moi, je me tais maintenant.

Une cauchonnerie – suite

Pour le Devoir à la suite d’une lettre réponse de Francis Lagacé
parue dans ce quotidien le 14 août 2003

voir aussi la lettre publiée la veille Un droit accessible pour les gays et les lesbiennes

1-NIER LA CULTURE COMMUNE ? (15 août 2003)

aussi, plus bas MARIAGE-GAY ET PAUL MARTIN : L’ESPOIR ?

Le 14 août, un M. Lagacé rétorquait —avec raideur mais courtoisie— à ma « lettre ouverte » contre l’avant-projet de loi du ministre de la Justice, Martin Cauchon, favorisant le « mariage entre homosexuels ». Débat en vue : il faudra 151 voix « pour » sur 300 aux Communes à la rentrée. Froidement, faisant fi de la culture religieuse historique, M. Lagaçé dit (définition du mariage) que je m’en tiens à l’article 365 du Code civil du Bas-Canada. Il y aurait eu des modifications depuis. Eh ! Mais ses mots « contraint » et « forcé » démontrent que M. Francis Lagacé accepte « la vie-selon-les-tribunaux ». Selon la Cour. Selon les Chartres de droits.

Et c’est là que nous nous séparons.

Les citoyens, selon moi, ont tous les droits de changer les lois. Il y aura donc débat, ce qui est sain. Les députés à Ottawa, représenteront les opinions de leurs commettants à la rentrée. Le peuple est souverain. Il en va d’une saine démocratie.

Hélas, les Chartres de droits, on le sait bien désormais, sont souvent devenues d’odieuses machines à répandre une plaie néfaste : « la victimisation ». Personne n’est plus responsable, de rien. Exemple : tu fumes?, mais « pas ta faute », c’est la faute des pubs des cies de tabac. Infantilisation à la mode. Fuite de la culpabilité. Et puis, soit dit en passant, à quand une « Chartre des Devoirs ».

Sa façon de lier la cause homosexuelle aux luttes des féministes, aussi à celle de l’anti-esclavagisme (anti-Noirs) aux USA, me dépeignant comme un réactionnaire demeuré, relève d’un « alliage » —amalgame— carrément puéril. L’égalité (bel idéal ça va de soi), mot passe-partout, est un leurre. Ni les choses, ni les humains sont égaux dans la vie réelle.

Cela dit, tout le monde est « pour la vertu », bien entendu.

Les invertis sexuels —le mot chien ne mord pas— s’accouplant devraient bénéficier d’un PACS à la canadienne (Pacte civil de solidarité). Comme en France intelligente où l’on a évité, de cette façon, l’actuel débat faisant fi de la culture commune (religieuse et historique à la fois). Ou encore de l’Union civile (loi-Bégin de juin 2002) améliorée.

Recourir au « mariage » des homosexuels reste une sorte de vaine provocation. Je le redis, cela risque d’exciter les intolérants homophobes de jadis. Je n’y peux rien, M. Lagacé, si deux personnes de sexe différent, s’épousant reste une cérémonie respectable. Les faits —comme la réalité— sont têtus. On peut s’opposer « aux mariages des gays », niais mimétisme des hétéros, sans être sexiste ou raciste.

Mais je suis plus artiste qu’intello, je ne pose pas, comme vous, des numéros à mes proses. À l’École du Meuble l’on nous enseignait qu’en menuiserie élémentaire il y avait des tenons et des mortaises. L’un s’ajuste dans l’autre. Rien à faire contre cette réalité. Deux mortaises —ou deux tenons— ne sont pas praticables dans la construction d’un meuble.

Vive un équivalent du PACS français et vive la québécoise Loi-Bégin (améliorable) et à bas ce projet-de-loi Cauchon.

Claude Jasmin

(écrivain)

P.S. :

Dans sa diatribe contre moi, M. Lagacé abordait aussi l’homoparentalité, admettant l’état encore critique d’études sur la « famille normale ». Il nous sortait une étude étatsunienne, le site « American Pediatric Ass. », illustrant des enfants épanouis à parents homosexuels. Participant, sur ce sujet, à une émission de Lisa Frulla à Radio-Canada (28 février 2002), une certaine « Annick » aux deux mères lesbiennes, témoignait douloureusement : bafouement de son instinct grégaire, enfance malheureuse, cachette perpétuelle du fait, refus de se faire des amis —« que je ne pouvais amener chez moi »— en cour d’école comme dans son quartier. Je comprends facilement le vif désir de tels couples de vouloir élever un enfant. Vieilli, Arthur Rimbaud, ayant abandonné Verlaine à Bruxelles, s’en lamentait et c’était très émouvant. Mais s’ils aiment profondément, vraiment, les enfants, ils doivent, hélas, abandonner un tel respectable désir. Un fait têtu encore, M. Lagacé ?

C.J.


2-MARIAGE-GAY ET PAUL MARTIN : L’ESPOIR ? (21 août 2003)

Je souhaitais rétorquer à ce correspondant du Devoir qui me peignait en anti-tout parce que je m’oppose au « mariage » des gays. Ceux qui pensent comme moi —dont maints députés libéraux— sont rassurés désormais. Il y a maintenant la formidable déclaration du (fort probable) futur chef à Ottawa, Paul Martin.

Ce dernier a dit aux médias qu’il faudra façonner une sorte de « loi Bégin » (Union civile) améliorée. Bravo mille fois ! C’est la bonne solution au vilain débat engagé. La France, évitant cette polémique futile, installait le PACS (Pacte civil de solidarité) et ce fut la paix partout et l’économie de querelles niaises.

Je répète, tenant compte de nos racines, qu’il y allait du respect essentiel pour notre culture religieuse historique. Une fois Jean Chrétien retraité, la polémique s’essoufflant, le dessein de Paul Martin sera le bienvenu, c’est l’excellente la solution aux divisions en cours actuellement. Il faut applaudir à son vœu intelligent d’accorder « tous les droits » aux couples d’homosexuels, aussi, du même souffle, il faut souhaiter que « le mariage » garde son image traditionnelle « d’union d’un homme et d’une femme ». Cela, selon les valeurs, non pas anciennes, mais incrustées dans les traditions vénérables. Et, partant, tout à fait respectables malgré le déboussolage des amateurs d’un progressisme nauséabond.

Reconnaissons que les efforts du sur-actif « lobby gay » auront servi au moins à cette vision « civile » d’un Paul Martin. Qui devient fort crédible maintenant comme nouveau chef Libéral. Le débat sera clos avec un PACS canadien (cette union civile améliorée). Tout le monde —athées, religieux, croyants ou agnostiques— sera satisfait. Je voterai Paul Martin à l’élection fédérale et bouderai le Bloc qui n’a su que rallier les excités du « mariage banalisé ».

Claude Jasmin

Sainte-Adèle


texte de la lettre de M. Lagacé:


    Libre opinion: Voilà pourquoi votre fille est muette
    Francis Lagacé
    Montréal

    Édition du jeudi 14 août 2003

    Claude Jasmin est bien habile discoureur et, ce qui sauve son texte, c’est la qualité des fleurs de rhétorique, car d’arguments il n’y a point et de connaissance du sujet, encore moins.
    Comme l’ignorance n’est pas criminelle et qu’elle se soigne par l’instruction, voici quelques renseignements à l’usage de notre harangueur.

    1. Le mariage n’est pas l’union d’un homme et d’une femme dans le but de fonder une famille, mais bien l’engagement de deux personnes à la fidélité, au secours mutuel, au respect, à l’assistance et à la vie commune. C’est la définition du Code civil (art. 365 et suivants). La famille (groupe de personnes qui vivent ensemble) est automatiquement constituée par le mariage à cause de l’obligation de vie commune et les enfants n’y sont qu’éventuels. L’inverse n’est pas vrai, c’est-à-dire que toute famille ne présuppose pas un mariage. M. Jasmin en est la preuve lui-même lorsqu’il déclare ne pas être marié et vivre avec la femme de sa vie.

    2. La conception du mariage comme l’union de deux personnes n’est pas une nouveauté dans le Code civil puisque c’était déjà la définition du Code civil du Bas-Canada, laquelle a été transformée lors de l’adoption du code révisé en 1994, sous le ministère de Gilles Rémillard, pour prévoir la différenciation des sexes. On craignait alors que les gais et lesbiennes revendiquent le droit de se marier comme le permettait implicitement le code. Et, en effet, il y avait déjà des revendications à cet égard.

    3. Le ministre Cauchon ne se fait pas couard en voulant modifier la loi, au contraire il prend les devants courageusement plutôt que d’attendre d’être forcé de le faire par les tribunaux. Voilà ce que M. Jasmin ignore, il ne s’agit pas d’un caprice de quelques-uns ni d’un «modernisme imbécile», mais bien de l’application de la Charte des droits et libertés de la personne. Si le législateur n’applique pas sa propre charte, il y sera contraint par les tribunaux. Trois cours provinciales se sont déjà prononcées dans ce sens et l’on ne doute pas que la Cour suprême dira la même chose. Tous les constitutionnalistes que j’ai consultés sur le sujet sont d’accord.

    4. Le rôle primordial de parent fait l’objet d’études, c’est vrai. Toutes les études disponibles sur le sujet montrent en fait que les enfants élevés par des parents gais ou lesbiennes sont semblables aux autres enfants, ni pires ni meilleurs. Voyez le site de l’American Pediatric Association à cet égard.

    5. Si les homosexuels sont égaux en droit, pourrait-on leur donner une institution séparée ? Cela s’appelle la théorie du «separate but equal» et c’est clairement de la discrimination, comme on l’a montré aux États-Unis avec les écoles séparées pour les Noirs. Une telle solution transmet le message que certains sont plus égaux que d’autres, pour reprendre l’expression célèbre.

    6. Pourquoi les gais et lesbiennes veulent-ils se marier alors que plein de couples de sexe différent n’ont rien à faire du mariage ? C’est très simple, ils veulent en avoir le choix. C’est facile de dire qu’on refuse ce à quoi on a droit, c’est autre chose d’être un citoyen de seconde zone, exclu de tout choix. Pour que cette question de M. Jasmin puisse devenir un argument, il faudrait qu’il milite contre le mariage pour les couples de sexe différent sous prétexte que lui n’en veut pas.

    7. M. Jasmin veut savoir combien de couples de même sexe divorceront après mariage. Voici la réponse : la même proportion que dans les couples de sexe différent. Voulez-vous interdire le mariage aux couples de sexe différent sous prétexte qu’ils peuvent divorcer ? Ils peuvent aussi se remarier, vous savez.

    8. M. Jasmin appelle à protester contre la Charte des droits. S’en rend-il compte ?

    Maintenant que nous avons réglé les questions de connaissances, passons à celles plus subtiles des présupposés que contient sa lettre. Il y est question de singerie, de parodie, de mascarade, de caricature, de mimétisme, de colonialisme et d’aborigènes singeant la cour. Deux personnes de sexe différent s’épousent, c’est une cérémonie respectable. Deux personnes de même sexe font pareil, elles font de la singerie. Elles ne sont donc pas de même valeur ? Il y a donc des unions plus respectables que d’autres ?

    L’attitude qu’on décèle dans ces mots-là ressemble à celle des planteurs du Sud qui distinguaient entre les bons nègres, ceux qui se contentent de leur sort, et les mauvais, ceux qui revendiquent.

    On aime bien les homosexuels (toutes les déclarations homophobes commencent par «J’ai des amis qui sont homosexuels») à condition qu’ils ne dérangent pas et qu’on ne les voie pas trop. Le terme même d’invertis sexuels qu’emploie M. Jasmin indique où il prend ses références quant à la société et au jugement qu’il porte sur les gais et lesbiennes : au milieu du XIXe siècle (ah, le Second Empire !) où les choses étaient claires et chacun à sa place.

    «Plein d’homosexuels intelligents observent avec malaise ces clowneries», déclare M. Jasmin. On suppose que les autres ne sont pas intelligents. C’est sûr, vouloir l’égalité, ça dérange. De là à dire que ceux qui ne pensent pas comme les plus favorisés, il n’y a qu’un pas vite franchi. Les suffragettes se faisaient railler de la même façon.

    Les lettres de cette sorte montrent bien qu’il y a encore beaucoup de travail à faire dans la société avant que nous soyons considérés comme de véritables égaux. La lutte contre l’homophobie institutionnelle se situe dans le même plan que la lutte contre le racisme et le sexisme, lesquels font partie de nos torts culturels, pas uniquement de nos attitudes individuelles.

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RÉFLEXIONS : les études, l’orientation, l’avenir…

Sujet : les études, l’orientation, l’avenir…

Saluts à vous deux, Marco et Daniel

Ce matin in LA PRESSE. Je lis et je songe à vos garçons. Comme j’ai pensé souvent à eux (et à vous) les voyant « devoir décider » d’une orientation. Je lis : il y a désormais 20,000 occupations possibles ! Diable !

C’est du reportage publicitaire (cahier spécial) bien entendu. On vante ce www.discoveryworks.ca

A-Il y aurait « le bon » programme (choisi) et aussi « la bonne » école pour ce choix. Quoi ça au juste ? Certains jeunes détestent « la théorie » et certaines institutions y foncent ??? Quid ?

B-D’abord le jeune doit bien se connaître (?) Eh ! Évidence non ? Il y a l’influence « du groupe ». Les amis ? Fatal cela non ? Questionnaires, tests… Ah ! Les vôtres y sont-ils passés ? Test de profil… de personnalité du jeune (?)

C-Ses intérêts…??? Bien, oui, sans doute, non ? Ses valeurs ? Oh…boy !

D-Quel style d’apprentissage faire (dans son orientation). Bien choisir ce style, cette école-collège, université…? Ne sais pas trop. Y aller par élimination. Hen ? 20,000 choix !…Éliminer 19,999 ? Folie ?

Choix final ?

E-DIXIT : faut un plan A, et aussi sans faut un Plan B, et même un Plan C : tudieu par-le-sang bleu ! Y avez-vous penser ?

En somme : je m’interrogeais, car je vous aime et aime les gars, comment avez-vous fait pour ce choix d’avenir à déterminer pour vos garçons eux-mêmes…Cette orientation ?

Ah oui, le vieil homme est inquiet.

C’était si simple dans mon temps :

1-Tu faisais des études poussées : 12 e année ou collèges classiques : bien, c’est docteur, avocat (curé ?), ou (fort en sciences) : HEC ou Polytechnique.

2-Tu fais des études secondaires : c’était les arts (dessin commercial, mes amis) ou des métiers précis divers.(Raynald en cuisine, moi en poterie)

3-Tu lâche au bout du primaire (une 9 année dans le temps) ? c’était commis divers, banques, bureaux, , vendeurs, ouvriers spécialisés.

4- Hélas : tu lâchais (poches ou familles pauvres) en 5 e, 6 e (parfois en 7 e) ? C’était simple ouvrier (manufactures, usines), non-spécialisé, ou dehors, les chantiers (construction) .

De nos jours : 20,000 choix ? J’en suis baba.

Éclairez-moi car je vous plains.

Claude.