Une cauchonnerie – suite

Pour le Devoir à la suite d’une lettre réponse de Francis Lagacé
parue dans ce quotidien le 14 août 2003

voir aussi la lettre publiée la veille Un droit accessible pour les gays et les lesbiennes

1-NIER LA CULTURE COMMUNE ? (15 août 2003)

aussi, plus bas MARIAGE-GAY ET PAUL MARTIN : L’ESPOIR ?

Le 14 août, un M. Lagacé rétorquait —avec raideur mais courtoisie— à ma « lettre ouverte » contre l’avant-projet de loi du ministre de la Justice, Martin Cauchon, favorisant le « mariage entre homosexuels ». Débat en vue : il faudra 151 voix « pour » sur 300 aux Communes à la rentrée. Froidement, faisant fi de la culture religieuse historique, M. Lagaçé dit (définition du mariage) que je m’en tiens à l’article 365 du Code civil du Bas-Canada. Il y aurait eu des modifications depuis. Eh ! Mais ses mots « contraint » et « forcé » démontrent que M. Francis Lagacé accepte « la vie-selon-les-tribunaux ». Selon la Cour. Selon les Chartres de droits.

Et c’est là que nous nous séparons.

Les citoyens, selon moi, ont tous les droits de changer les lois. Il y aura donc débat, ce qui est sain. Les députés à Ottawa, représenteront les opinions de leurs commettants à la rentrée. Le peuple est souverain. Il en va d’une saine démocratie.

Hélas, les Chartres de droits, on le sait bien désormais, sont souvent devenues d’odieuses machines à répandre une plaie néfaste : « la victimisation ». Personne n’est plus responsable, de rien. Exemple : tu fumes?, mais « pas ta faute », c’est la faute des pubs des cies de tabac. Infantilisation à la mode. Fuite de la culpabilité. Et puis, soit dit en passant, à quand une « Chartre des Devoirs ».

Sa façon de lier la cause homosexuelle aux luttes des féministes, aussi à celle de l’anti-esclavagisme (anti-Noirs) aux USA, me dépeignant comme un réactionnaire demeuré, relève d’un « alliage » —amalgame— carrément puéril. L’égalité (bel idéal ça va de soi), mot passe-partout, est un leurre. Ni les choses, ni les humains sont égaux dans la vie réelle.

Cela dit, tout le monde est « pour la vertu », bien entendu.

Les invertis sexuels —le mot chien ne mord pas— s’accouplant devraient bénéficier d’un PACS à la canadienne (Pacte civil de solidarité). Comme en France intelligente où l’on a évité, de cette façon, l’actuel débat faisant fi de la culture commune (religieuse et historique à la fois). Ou encore de l’Union civile (loi-Bégin de juin 2002) améliorée.

Recourir au « mariage » des homosexuels reste une sorte de vaine provocation. Je le redis, cela risque d’exciter les intolérants homophobes de jadis. Je n’y peux rien, M. Lagacé, si deux personnes de sexe différent, s’épousant reste une cérémonie respectable. Les faits —comme la réalité— sont têtus. On peut s’opposer « aux mariages des gays », niais mimétisme des hétéros, sans être sexiste ou raciste.

Mais je suis plus artiste qu’intello, je ne pose pas, comme vous, des numéros à mes proses. À l’École du Meuble l’on nous enseignait qu’en menuiserie élémentaire il y avait des tenons et des mortaises. L’un s’ajuste dans l’autre. Rien à faire contre cette réalité. Deux mortaises —ou deux tenons— ne sont pas praticables dans la construction d’un meuble.

Vive un équivalent du PACS français et vive la québécoise Loi-Bégin (améliorable) et à bas ce projet-de-loi Cauchon.

Claude Jasmin

(écrivain)

P.S. :

Dans sa diatribe contre moi, M. Lagacé abordait aussi l’homoparentalité, admettant l’état encore critique d’études sur la « famille normale ». Il nous sortait une étude étatsunienne, le site « American Pediatric Ass. », illustrant des enfants épanouis à parents homosexuels. Participant, sur ce sujet, à une émission de Lisa Frulla à Radio-Canada (28 février 2002), une certaine « Annick » aux deux mères lesbiennes, témoignait douloureusement : bafouement de son instinct grégaire, enfance malheureuse, cachette perpétuelle du fait, refus de se faire des amis —« que je ne pouvais amener chez moi »— en cour d’école comme dans son quartier. Je comprends facilement le vif désir de tels couples de vouloir élever un enfant. Vieilli, Arthur Rimbaud, ayant abandonné Verlaine à Bruxelles, s’en lamentait et c’était très émouvant. Mais s’ils aiment profondément, vraiment, les enfants, ils doivent, hélas, abandonner un tel respectable désir. Un fait têtu encore, M. Lagacé ?

C.J.


2-MARIAGE-GAY ET PAUL MARTIN : L’ESPOIR ? (21 août 2003)

Je souhaitais rétorquer à ce correspondant du Devoir qui me peignait en anti-tout parce que je m’oppose au « mariage » des gays. Ceux qui pensent comme moi —dont maints députés libéraux— sont rassurés désormais. Il y a maintenant la formidable déclaration du (fort probable) futur chef à Ottawa, Paul Martin.

Ce dernier a dit aux médias qu’il faudra façonner une sorte de « loi Bégin » (Union civile) améliorée. Bravo mille fois ! C’est la bonne solution au vilain débat engagé. La France, évitant cette polémique futile, installait le PACS (Pacte civil de solidarité) et ce fut la paix partout et l’économie de querelles niaises.

Je répète, tenant compte de nos racines, qu’il y allait du respect essentiel pour notre culture religieuse historique. Une fois Jean Chrétien retraité, la polémique s’essoufflant, le dessein de Paul Martin sera le bienvenu, c’est l’excellente la solution aux divisions en cours actuellement. Il faut applaudir à son vœu intelligent d’accorder « tous les droits » aux couples d’homosexuels, aussi, du même souffle, il faut souhaiter que « le mariage » garde son image traditionnelle « d’union d’un homme et d’une femme ». Cela, selon les valeurs, non pas anciennes, mais incrustées dans les traditions vénérables. Et, partant, tout à fait respectables malgré le déboussolage des amateurs d’un progressisme nauséabond.

Reconnaissons que les efforts du sur-actif « lobby gay » auront servi au moins à cette vision « civile » d’un Paul Martin. Qui devient fort crédible maintenant comme nouveau chef Libéral. Le débat sera clos avec un PACS canadien (cette union civile améliorée). Tout le monde —athées, religieux, croyants ou agnostiques— sera satisfait. Je voterai Paul Martin à l’élection fédérale et bouderai le Bloc qui n’a su que rallier les excités du « mariage banalisé ».

Claude Jasmin

Sainte-Adèle


texte de la lettre de M. Lagacé:


    Libre opinion: Voilà pourquoi votre fille est muette
    Francis Lagacé
    Montréal

    Édition du jeudi 14 août 2003

    Claude Jasmin est bien habile discoureur et, ce qui sauve son texte, c’est la qualité des fleurs de rhétorique, car d’arguments il n’y a point et de connaissance du sujet, encore moins.
    Comme l’ignorance n’est pas criminelle et qu’elle se soigne par l’instruction, voici quelques renseignements à l’usage de notre harangueur.

    1. Le mariage n’est pas l’union d’un homme et d’une femme dans le but de fonder une famille, mais bien l’engagement de deux personnes à la fidélité, au secours mutuel, au respect, à l’assistance et à la vie commune. C’est la définition du Code civil (art. 365 et suivants). La famille (groupe de personnes qui vivent ensemble) est automatiquement constituée par le mariage à cause de l’obligation de vie commune et les enfants n’y sont qu’éventuels. L’inverse n’est pas vrai, c’est-à-dire que toute famille ne présuppose pas un mariage. M. Jasmin en est la preuve lui-même lorsqu’il déclare ne pas être marié et vivre avec la femme de sa vie.

    2. La conception du mariage comme l’union de deux personnes n’est pas une nouveauté dans le Code civil puisque c’était déjà la définition du Code civil du Bas-Canada, laquelle a été transformée lors de l’adoption du code révisé en 1994, sous le ministère de Gilles Rémillard, pour prévoir la différenciation des sexes. On craignait alors que les gais et lesbiennes revendiquent le droit de se marier comme le permettait implicitement le code. Et, en effet, il y avait déjà des revendications à cet égard.

    3. Le ministre Cauchon ne se fait pas couard en voulant modifier la loi, au contraire il prend les devants courageusement plutôt que d’attendre d’être forcé de le faire par les tribunaux. Voilà ce que M. Jasmin ignore, il ne s’agit pas d’un caprice de quelques-uns ni d’un «modernisme imbécile», mais bien de l’application de la Charte des droits et libertés de la personne. Si le législateur n’applique pas sa propre charte, il y sera contraint par les tribunaux. Trois cours provinciales se sont déjà prononcées dans ce sens et l’on ne doute pas que la Cour suprême dira la même chose. Tous les constitutionnalistes que j’ai consultés sur le sujet sont d’accord.

    4. Le rôle primordial de parent fait l’objet d’études, c’est vrai. Toutes les études disponibles sur le sujet montrent en fait que les enfants élevés par des parents gais ou lesbiennes sont semblables aux autres enfants, ni pires ni meilleurs. Voyez le site de l’American Pediatric Association à cet égard.

    5. Si les homosexuels sont égaux en droit, pourrait-on leur donner une institution séparée ? Cela s’appelle la théorie du «separate but equal» et c’est clairement de la discrimination, comme on l’a montré aux États-Unis avec les écoles séparées pour les Noirs. Une telle solution transmet le message que certains sont plus égaux que d’autres, pour reprendre l’expression célèbre.

    6. Pourquoi les gais et lesbiennes veulent-ils se marier alors que plein de couples de sexe différent n’ont rien à faire du mariage ? C’est très simple, ils veulent en avoir le choix. C’est facile de dire qu’on refuse ce à quoi on a droit, c’est autre chose d’être un citoyen de seconde zone, exclu de tout choix. Pour que cette question de M. Jasmin puisse devenir un argument, il faudrait qu’il milite contre le mariage pour les couples de sexe différent sous prétexte que lui n’en veut pas.

    7. M. Jasmin veut savoir combien de couples de même sexe divorceront après mariage. Voici la réponse : la même proportion que dans les couples de sexe différent. Voulez-vous interdire le mariage aux couples de sexe différent sous prétexte qu’ils peuvent divorcer ? Ils peuvent aussi se remarier, vous savez.

    8. M. Jasmin appelle à protester contre la Charte des droits. S’en rend-il compte ?

    Maintenant que nous avons réglé les questions de connaissances, passons à celles plus subtiles des présupposés que contient sa lettre. Il y est question de singerie, de parodie, de mascarade, de caricature, de mimétisme, de colonialisme et d’aborigènes singeant la cour. Deux personnes de sexe différent s’épousent, c’est une cérémonie respectable. Deux personnes de même sexe font pareil, elles font de la singerie. Elles ne sont donc pas de même valeur ? Il y a donc des unions plus respectables que d’autres ?

    L’attitude qu’on décèle dans ces mots-là ressemble à celle des planteurs du Sud qui distinguaient entre les bons nègres, ceux qui se contentent de leur sort, et les mauvais, ceux qui revendiquent.

    On aime bien les homosexuels (toutes les déclarations homophobes commencent par «J’ai des amis qui sont homosexuels») à condition qu’ils ne dérangent pas et qu’on ne les voie pas trop. Le terme même d’invertis sexuels qu’emploie M. Jasmin indique où il prend ses références quant à la société et au jugement qu’il porte sur les gais et lesbiennes : au milieu du XIXe siècle (ah, le Second Empire !) où les choses étaient claires et chacun à sa place.

    «Plein d’homosexuels intelligents observent avec malaise ces clowneries», déclare M. Jasmin. On suppose que les autres ne sont pas intelligents. C’est sûr, vouloir l’égalité, ça dérange. De là à dire que ceux qui ne pensent pas comme les plus favorisés, il n’y a qu’un pas vite franchi. Les suffragettes se faisaient railler de la même façon.

    Les lettres de cette sorte montrent bien qu’il y a encore beaucoup de travail à faire dans la société avant que nous soyons considérés comme de véritables égaux. La lutte contre l’homophobie institutionnelle se situe dans le même plan que la lutte contre le racisme et le sexisme, lesquels font partie de nos torts culturels, pas uniquement de nos attitudes individuelles.

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