LES FEUILLES TOMBÉES D’UN SAULE.

Août s’achèvera. Les feuilles de mon saule tombent. Vent du nord ? Déjà, déjà ? Le ventre plein, un livre aux mains, verres fumés, le bon coussin du transat, on râle. Mais lire c’est voyager. Je sors de « Stalingrad », en poche. J’étais là en 1942 ? L’horreur totale. Plus d’un demi million de morts : de jeunes allemands sacrifiés par le fou-des-fous, Hitler. La ville de Stalingrad : un cimetière. Plus d’un million de cadavres en face des Boches : jeunes soldats russes à l’immense boucherie stalinienne. Et ce vieux saule qui s’effeuille trop tôt, qui m’enrage. Ta gueule le petit bourgeois laurentien !

Je sors des pages de « L’équilibre du monde » (de Mitry) : c’était l’Inde des années ’70 et ’80, l’Inde des castes, l’horreur totale encore, deux tailleurs itinérants ensevelis parmi les misérables que l’on exploite impunément. Quoi, une pluie de feuilles ? Boucle-la et sort ton râteau.

Lire c’est voyager ? J’ai terminé hier le terrifiant récit-enquête « Qui a tué Daniel Pearl ? » (de B.-H. Lévy, chez Grasset) J’étais entouré, cerné, par les fous-d’Allah, envahi par ces musulmans illuminés (souvent d’ex-diplômés du London Economic School !). Ils invoquent le pieux Coran cinq fois par jour mais avec plein de mitrailleuses pas loin, des grenades pour des complots sordides. On prépare, en ce Pakistan-à-deux-faces, sa CIA (le ISI) infecté de ces nazis-mahométans. Ce sera pire qu’un 11 septembre. Du nucléaire, acheté au noir, se trimbale clandestinement. Pas de ces petits 3,000 tués du W.T.C., de Manhattan, oh non !, cette fois ce serait cent mille tués (sales Occidentaux pourris !) pour chaque « bombe portable ». Mallettes apocalyptiques vendues par la mafia russe.

Le reporter californien, Daniel Pearl, venait de découvrir l’affaire et son enquête pourrait être publiée aux USA ! Vite, enlèvement. Nos télés montraient (2002) ses assassins lui tranchant la tête, images sanglantes dans nos salons proprets, on a oublié déjà ? Silence Pearl-journaliste trop curieux ! Et mon vieux saule qui se dépouille sous le vent du nord. Enrageant non ?

Comme j’étais éloigné du Grisham de « La dernière récolte », une autofiction formidable. J’avais voyagé dans l’Arkansas du coton : un enfant de sept ans me racontait son enfance. Le coton dévalué, la faillite du papa, inondations cruelles. Le jeune garçon, sensible qui observe tout : les travailleurs saisonniers venus du Mexique pauvre, ceux venus des collines, les parents eux-mêmes harnachés de sacs, la récolte noyée. Tant pis pour les feuilles déjà mortes ! Vieux saule fragile, retiens-toi donc un peu !

Adieu Stalingrad ensanglanté, adieu ce Pakistan à complots graves et je me jette dans « Pastorale américaine », dernière ponte de Philip Roth. J’achève ma lecture. Voyage moins loin, au New-Jersey, à Newark. Un récit fictif —mais nul écrit n’est innocent, on le sait. Roth raconte un bon papa, proprio d’usine (de gants), découvrant enfin sa fille perdue sous un tunnel sordide. En 1970, elle fut poseuse de bombes, sa fugueuse ! Il raconte cette contrée —oh USA !— idéalisée si longtemps par l’univers des émigrants. Les libertés dans son enfance, sa jeunesse sage (1940-1960), le bon vieux temps où les pauvres tanneurs comme lui pouvaient se métamorphoser en industriels puissants, à force de travail, de talent aussi.

« Pastorale américaine » narre la fin des illusions américaines, la venue de drogues, porno, décadence de la jet-set, culture abandonnée, arrivée de cheap labor pour mondialisation. La dérive totale. Je me disais : « Avoir eu un fils dans le FLQ, mon Dieu ! » Sa fille abandonnant ses conforts, en meurtrière politisée. Tuant des innocents, se cachant durant des années. Il la retrouve, en est dévasté, culpabilisé. Son enfant vieillie engluée désormais dans une secte indouiste folle. « Chronique de la mort annoncée » : la plus brutale, celle du si dévoué papa bourgeois. Au moment où j’écris ceci, les maudites feuilles virevoltent sous le vent ! Tu vas la fermer, oui ?

« Tu n’as rien vu à Hiroshima », disait l’amant japonais de la belle actrice Emmanuelle Riva. Je n’ai rien vu à Stalingrad, en 1942, je jouais au cow-boy dans ma ruelle, on se tuait plusieurs foi par jour. Pour rire. Je ne vois rien du Pakistan masqué, je joue à rédiger des chroniques. Lire ce n’est pas que voyager gratuitement, ou presque, c’est savoir le monde d’« avant » et le monde actuel, autour. Si loin des feuilles qui tachent ma pelouse fraîchement tondue, merde ! Gros dégât d’un vieux saule au bord de l’eau, hein ? Comment font tous ceux qui ne lisent pas ? Il ronchonnent plus longtemps pour ces feuilles tombées précocement, c’est tout. Moi, je me tais maintenant.

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