LE DROIT DE S’ENNUYER, ENFANT ?

Gilles Vigneault, barde national, déclara à la télé : « Ah, je m’ennuie de ne plus pouvoir m’ennuyer comme je m’ennuyais parfois » (pas verbatim).

Vous le savez, les enfants vont retourner à l’école maintenant. Fin des vacances. Pour le plus grand nombre, ce fut la suite de l’encadrement, les camps « spécialisés » pour les nantis, le « camp de jour » pour le plus grand nombre.

Quand « je rajeunissais » avec mon peloton de petits-fils —années 1985-19995—, je constatai souvent qu’ils détestaient ces « camps de jour ». J’ai observé à l’occasion ces « machins » d’encadrement à cause des temps actuels « au deux parents » qui partent chaque matin au boulot, aux maisons vides d’adultes par conséquent. C’est, pourtant en congé des écoles, la continuation de l’horaire strict, l’enchaînement aux activités ordonnés, commandés, avec guides, monitrices, surveillants. Hélas, c’est un peu « l’école-à-l’année- longue», désormais.

Adieu temps (totalement) libre, adieu initiatives personnelles, adieu spontanées inventions de jeux, adieu liberté. Adieu l’ennui… pourtant si salutaire, si important pour l’imaginaire des petits enfants. Quelle tristesse ! Certains de mes petits-fils, certains matins, s’y rendaient la mort dans l’âme. J’en étais accablé. « C’est plate, papi, faut obéir tout le temps, chanter été après été les mêmes niaiseries, faut suivre la troupe en petits moutons, faire comme tout le monde, tout est planifié d’avance. Ça ressemble à l’école même si c’est en plein air ».

Un autre : « Tu peux pas savoir papi comme c’est assommant. Chaque été, ça recommence, la même routine : le Jardin botanique, le Biodôme, le Planétarium, la Ferme du Parc Laval, le Château de Ramezay ». Un jour, aux glissoires de Pointe-Calumet, accompagnateur bénévole, je surpris une jeune monitrice, immature, criant, sifflant, devenant dangereusement hystérique, folle à lier, débordée devant sa jeune troupe. Les enfants paniquaient sous ses cris. Il avait fallu que j’aille d’abord l’engueuler et puis tenter de la calmer un peu. Était-elle un cas exceptionnel ? J’en doute.

Nous les enfants inorganisés, chaque matin des vacances, c’était « place à l’improvisation, place à la vraie liberté, place à l’imagination. Nous étions « vraiment » en vacances. La ruelle était un véritable terrain de jeu, le champ vacant, pas loin, aussi. Nous nous inventions des loisirs. Le chef d’un jeu improvisé n’était pas toujours le même et ce n’était pas un adulte contrôlant. Les garçons avaient un répertoire, les filles avaient le leur, nous étions libres de ne pas mêler, toujours, ces activités libertaires. Personne au-dessus de nous ne tentait d’abolir les différences —essentielles, on le reconnaît mieux maintenant— qui sont absolument salutaires. Certes, pour nos spectacles à un sous (« ces séances » dans la cour ou dans les hangars ), ce fantastique jeu d’un théâtre burlesque enfantin était, lui, mixte.

Oh oui, il arrivait aussi que l’on s’ennuyait. Et puis après ? C’était, en effet, cher Vigneault, épatant de s’ennuyer. De longues pauses où l’on s’installait à l’ombre d’un vieux peuplier, à se lamenter : « Qu’est-ce qu’on ferait bin ? » C’est là que le temps comptait, se densifiait et c’était important. Nous prenions conscience, enfants libres en vacances, que l’été durait longtemps. À cours d’imagination parfois on disait : « Eille, si on jouait à l’école, hein » ? En riant, on installait une classe bancale, on sortait des crayons et des vieux cahiers, et c’était l’acceptation d’une maîtresse (ma grande sœur Lucille). C’était la joyeuse caricature, un mélange d’obéissance pour rire et aussi pour ricaner, faire les bouffons, moquer de vrais maîtres tant haïs. Libération, défoulement bienvenu. Le plaisir de « jouer à l’école » alors !

Oui, parfois on s’ennuyait absolument, les heures passaient et on trouvait rien à faire. On s’installait dans un garage ouvert, à l’orée d’un jardin d’Italien, sous une galerie désertée, au balcon de la plus mignonne. Nos revolvers de bois détachés de nos ceinture, les poupées abandonnées. C’était comme « du temps de trop ». Précieux de s’ennuyer ! Notion nouvelle, essentielle, hors de l’année scolaire, là où le temps nous est si chichement compté. On rentrait pour souper et la journée était comme foutue. Mais nous étions enrichis sur la notion de « temps ». Quoi ?, nous avions rêvassé en paix, suçé des sorbets, croqué des biscuits à mélasse, dévoré des beurrées de confiture, soigné nos plaies de genoux —gratté nos gales— à force de cavalcades dans les poteaux des cordes à linge, sur les clôtures ou dans les escaliers en colimaçon, fait des projets d’avenir impraticables, échafaudé des plans d’un ordre onirique, inventé des excursions jamais entreprises, raconté des mensonges, et aussi des faits, colligé et commenté les propos allusifs —mystérieux— des parents sur des éphémérides cocasses, (l’enfant écoute tout), critiqué notre classe-prison avec des anecdotes ramassées durant l’école-des-dompteurs (l’enfant est marqué par tout).

Bref, nous apprenions « la mémoire », la narration. Le vieux métier de « conteur ». Vrai, encore aujourd’hui —le maudit agenda pas loin—, il m’arrive de m’ennuyer du temps où l’on s’ennuyait tant parfois. C’était avant le temps actuel « où il faut rentabiliser chaque minute, chaque seconde de la vie des enfants » (mots de Claudine Christin dans une lettre ouverte du Devoir, 25 août 2003).

Une réponse sur “LE DROIT DE S’ENNUYER, ENFANT ?”

  1. Le temps perdu à s’ennuyer, le temps perdu à le perdre, j’envoie ce commentaire qui ne peut plus être en retard puisque le sujet est intemporel.Malheureusement devenu intemporel pour la majorité des familles.Je suis enseignant, mon épouse l’est aussi, l’été est donc pour mes enfants ce qu’elle fut pour moi: la liberté. Nous sommes suspects : nous ne planifions rien pendant deux mois.Rien! Que le vent jaune du hasard de juillet qui mène nos vies. Mais dans notre société-à-performances-organisées, la pression est forte: les camps de jour,de fin de semaine, de semaine,d’été agitent leurs plus beaux atours… Mes deux filles ont tant à apprendre: » Quels camps ont-ils suivis cet été ? » me demande-t-on .On suit un camp comme on suit un cours! Mes enfants peuvent-ils se permettre d’être du camp des désoeuvrés, des inutiles,des sans-horaire ? Je le fus.Et me voilà à 43 ans,sur les lieux du crime, à lire Jasmin, à perdre mon temps à le lire,à lui écrire même…Pourtant ,il y a tant de belles série « réality-show » qui voudraient me happer pour me faire croire qu’on ne peut plus perdre son temps par soi-même! Coq-à-l’âne: je vous ai lu de a à ce que z deviendra! Robert Bouchard, Forestville en Côte-Nord.

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