L’ESPOIR MALGRÉ TOUT ?

Lisez : « Réenchanter le monde » (Fides Éditeur) de Jacques Grandmaison, vieil enfant déçu. Sa peur, sa panique mal cachée sous tant d’appels « au secours ». Pas loin, à Saint-Jérôme, il y a ce curé ravagé d’inquiétudes. Il a bien raison. Lisez son récent bouquin. Frère Jacques tremble au volant de sa vie s’achevant. Il étudiait la sociologie, à 30 ans, et, à Paris, il doutait, il râlait, il s’ennuyait de ses Laurentides, la déprime. C’est un vieux clochard —un croyant tout-nu— au square voisin qui va le secouer. « Son Chemin de Damas », dit-il.

Grandmaison a travaillé fort avec des chômeurs laurentiens, des ados perdus, des « vieux » généreux; il a

défriché (bûcheron en col romain) dans ses collines où la pauvreté se répandait. Lisez ça, c’est bon, effrayant, candide aussi. C’ est un « diogène », fanal allumé dans nos collines. Lisez-ca : une flamme tremblante quand Jacques-devenu-vieux constate la fragilité des « passeurs entre générations », le bête reniement de nos racines culturelles, sociales, religieuses.

Est resté un enfant ? Entrera donc au paradis promis.

Bilan noir partout, hélas. D’accord avec lui. Ma foi, va-t-il se tuer ? Non. Ce Grandmaison, en triste nauvrageur, reste accroché au grand radeau : l’espérance. Lisez ça. Le philosophe-curé ne court plus les congrès savants et, retraité, affiche sa poésie-du-dimanche, des mots de chansons populaires, « Pour cet amour qui vient de toi », Brel-le-magnifique, y est souvent. Jésus le Nazaréen parlait vrai, tonne-t-il.

Lisez ça. Le petit gars Grandmaison, découvre l’océan à 9 ans, avec sa mère pas loin, sur la grève gaspésienne, un coquillage luisant l’illumine, beauté de la création. Il le porte à son oreille, « On y entend la mer », chantait feu Georges Dor. Petit-Jacques sent, pour la première fois, qu’il se fera « pasteur » d’âmes, devenu grand. Il marmotte sa vague résolution et c’est le silence respectueux de sa mère. Oh oui, lisez ça, vieilli, le savant jérômien, parle de tout, un peu de lui, beaucoup des autres. Il crie dans notre nuit québécoise actuelle : « espérance » malgré l’accablement fatal —lisez ça— face à nos rejets de tout, à la course aux consommations, au narcissisme ambiant ravageur. Il n’y a plus guère d’adultes, que des « adulescents », je lui donne encore raison. On a mal avec lui. Pathétiques derniers appels d’un homme qui réfléchit sans cesse (il y aura un tome deux).

Grandmaison dans ce « Réenchanter le monde » peint cruellement notre désert, notre besoin de transcendance si mal assumé, notre sentiment de vacuité, notre vanité étouffante stérile. Je sortais du « Qu’est-ce qu’une vie réussie » (Grasset éditeur) de Luc Ferry. Un philosophe (devenu Ministe de L’éducation en France) qui balance entre humanisme athée et transcendance, une « femme de ménage » chez les théoriciens-théologiens. Grandmaison, lui aussi, fait le ménage. Le bon pasteur de Saint-Jérôme, comme Ferry, raconte ce « Dieu est mort » de Nietzsche, jase sur Platon (aimé par saint Augustin) et Aristote (aimé par saint Thomas), respecte le bouddhisme, comme Ferry.

Si vous cherchez du sens à la vie, un peu de sagesse, lisez « Réenchanter le monde ». Frère Jacques plaint nos enfants sans héritage, geint, le cœur en charpie, face à tant de nos jeunes suicidés. Une fresque désolante de nos rejets intempestifs (années d’après 1960 ). C’est la murale terrifiante de nos égoïsmes. Il ne se tuera pas comme, hélas, le poète Roland Giguère, non, il hausse sa vieille lanterne pour retrouver le vieux puits de son ancien foyer jérômien, il se cloue à l’espérance, « sa passion » du lucide qui s’accroche malgré tout.

À Val David, l’autre matin, vélo rangé, j’allai admirer —sur deux étages !— tant de lumineux signaux graphiques signés René Drouin. Ô la beauté ! J’imaginais Grandmaison allant à cette expo inouïe, sortant soulagé car son « Réenchanter le monde » le proclame : poésie, peinture et musique font tolérer la dérive actuelle. Font la preuve que dans nos sociétés stupides (il a raison toujours) vivent donc des espérants : les créateurs de beauté. À la Maison de la culture de Val David, le vieil-enfant-Jacques, radieux, retrouvera le coquillage lumineux, la pure mer hors du monde déboussolé, sa mère morte se taira encore.

Lisez ça. Pourquoi tant parler ?, la beauté nous fait signe : « espère », ne te tue pas ! Lisez ça,

l’« enchantement » nécessaire, malgré la misère humaine ambiante. Grandmaison lance ses derniers prêches de curé-philosophe :retissons les liens, reprenons le long tricot de nos traditions méritantes. Jeunesses grandies au désert atroce du nihilisme infertile, vieillards aux mains vides, réunissez-vous les uns les autres. Re-souder la vieille chaîne cassée, faisons le tri urgent d’une vidange trop pressée, dit ce bouquin.

Je sens le socilogue au bout de son âge, de ses recherches, de ses travaux « d’inspecteur en âmes » qui tremble avec, sa seul bouée, l’espérances des croyants. Ce Diogène de Saint-Jérôme est ridicule évidemment, les contingences factices abrutissent de plus en plus, on ne peut plus se boucher les yeux. L’esprit ? Une foutaise. Quoi l’Éternité ?, n’est-ce pas juste « la mer en allée avec le soleil » (Rimbaud). Le cellulaire sonne, le micro-ondes tictaque, l’ordinateur siffle… et ce fou furieux qui ose nous parler d’âme, non mais… J’ai lu, me voilà jongleur : l’éternel retour, humain, trop humain, et ce Nietzsche du « Dieu est mort » ne se fera-t-il pas tué par compassion pour un cheval souffrant ? Lisez ça je vous dis !

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