PUTAINS ET DROGUÉS ?

L’ex-quartier latin, le secteur Saint-Denis-Maisonneuve-Ontario-Berri serait —des résidants s’en plaignent— devenu un coin affreux. Invivable. Avec plein de putains, plein de drogués ? Aznavour chante : « Le temps, le temps et rien d’autre », aussi « La bohème ». Je me répète :« La mission de l’homme sur terre est de se souvenir ». En 1950, pas déjà un demi-siècle ?, nous vagabondions insouciants, angoissés par l’avenir certes mais étudiants innocents encore. Il y avait des libraires cultivés, Ménard, Tranquille, Déom. Il y avait des cafés nouveaux : Petite Europe, Échouerie, Swiss Hut. De jeunes poètes pondaient au coin des tables des odes au changement, Giguère, Gauvreau, Pilon, Miron, Lapointe, Perrault, Brault. Des futurs peintres élaboraient des fresques folles, plasticiennes, Molinari, Toupin, Ferron, Maltais, Jauran, Barbeau. Le quartier pas bien louche malgré, pas loin, le « red light » de Monica La Mitraille, était un havre de chaleur humaine. Aucun dealer en vue. Chambres à louer partout, vraiment bon marché, pour le exilés de nos provinces, les futurs génies des Beaux-Arts. Ou de l’École du Meuble où j’étudiais la céramique.

Découverte des carafons de rouge, des saucissons italiens. Les filles ne se maquillaient que les yeux, à la Juliette Gréco, s’enroulaient dans de longs foulards rouges, se drapaient dans de longs et très amples pull-overs noirss. Jamais de nombril à l’air et ne pas afficher de la poitrine, c’était trop con. On jouait les existentialistes-de-Paris, rue Saint-Denis. Il y avait des ciné-clubs avec des films mal-aimés par « le commun ». Adieu Palace, Loews, Princess et leurs amériquétaineries. Nous étions l’avenir. La vie changeait ». Le progrès s’en venait.

Qu’est devenue l’actuelle bohème ? Il a vanté devant toutes les portes ? Je vois bien, moi aussi, ces jeunes dépenaillés, ébouriffés, aux portes du métro Maisonneuve. En loques. Se croisent et s’ignorent. Conciliabules brefs et prudents. La police patrouille ? J’observe « les misérables » de ce nouveau siècle ? Que s’est-il passé ? Plein de quêteurs, si jeunes parfois, en face du bon vieux Saint-Denis. En 1975, je savais mon fils, étudiant en cinéma, traînant au « Bistrot à Jojo » avec son gang. Leur bohème à eux, me disais-je. Ils projetaient des films inouïs à pondre, Fellini n’avait qu’à bien se tenir. Comme nous rêvions, en 1950, d’enfoncer Picasso, Braque, Camus et Malraux.

À quoi rêvent-ils ces « vieux gamins » tatoués de 2003 aux anneaux dans tous les trous ? Des enfants-putains sur les trottoirs… à jolis réverbères, à pavés unis, à bacs à fleurs, j’en vois beaucoup. Camouflage, ce joli mobilier urbain à la mode partout, un paravent à cette misère du « sexe and dope ». « No futur », clament des t-shirts accablants. Comment le quartier-latin a-t-il pu ainsi déchoir ? L’université voisine, si démocratique, n’empêche donc rien ! Des pessimistes (?) prédisent un pitoyable « squattage » dans la belle Grande bibliothèque qui se construit rue Berri.

J’attendais un autobus, ce printemps, pour Rimouski et circulaient sans cesse, méfiantes, des hordes de jeunes hobos. Police de temps en temps. Ça filait en vitesse vers le sud. Vigiles nerveux aux alentours. Je vois bien, comme tout le monde, la décrépitude du bon vieux quartier-latin. Nous allions à la messe du petit matin, jadis, là où il ne reste plus qu’un haut clocher obsolète. Sur ce coin de rue, nous nous enivrions de deux « grosses Mol » au Café Saint-Jacques, riant des tordantes facéties de Jacques Normand, des « Scripts », des « Frères Jacques » en visite. Au Faisan Doré, c’était le joyeux bal chaque samedi soir. Au portique-jeunesse, nous attendions un avenir radieux.

Mais eux, ces enfants vieillis, en guenilles, d’où sortent-ils, de quelle province ignorée ? « Les temps changent », disions-nous, remplis d’espérance. Pourquoi tant de drogue ? Pourquoi tant de juvénile prostitution ? « La police fait pas son job », dit l’un des écœurés. Solution primaire. La police dit : « S’ils ne se regroupent pas ici où donc iront-ils ? » Cercle bien vicieux. Emplois précaires, capitaliste globalisation décimante, nous cherchons des coupables. Ça me fait mal de savoir que ces jeunes —dépravés déjà ?— ne rêvent plus. Qui a fait se couper ces ailes du nécessaire désir ? Les sociologues se contredisent. En Laurentides, même détresse. Vol de nos enjoliveurs de roues de Jetta. Je dis : « Ça vaut pas bien cher ». La police : « Un peu de drogue ». Je dis : « De jeunes drogués, ici, au village ? » Il moue : « Oh oui, jusque dans les marches de l’église, monsieur ». Merde ! En 1950 ? Substances quasi inconnues au bataillon des maffieux. Quelques cachettes bien gardées. Le quartier-latin flottait dans des airs bohémiens bien légers, où toute une jeunesse s’imaginait volontiers construire bientôt un monde tout neuf où la misère serait éradiquée à jamais. Où l’art allait triompher. Nous avons vieilli. Nous avons des maisons et des autos, des jardins fleuris dans des banlieues pleines d’arbres grandis. Cheveux blancs, les enfants partis, nous allons prendre un gueuleton —et un pot— à L’Express ou au Continental et, misère ! surgissent, gênants trouble-fêtes, ces enfants perdus. Mendiants effrontés. Agressifs parfois. Les « guenillous » de 2003 et leurs mains tremblantes tendues. J’y jette une pièce à canard jaune et je maudis les temps présents. Je ne chante même plus : « La bohème, la bohème… ». Il n’y en a plus, merde, merde !

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