Hier… Et maintenant ?

Hier… Et maintenant ? Je vois souvent des enfants invités aux tables des restaurants. Les temps ont changé. Je devais avoir 16 ans quand, enfin, je suis allé au restaurant. À un de ces « Fish and chips », pas trop cher. Une autre fois chez le Grec du cinéma Château pour un « hot chicken », beauoup de sauce —ce lourd « greavy »— et les petits pois verts. Dans mon modeste milieu familial, c’était un lieu pour la bourgeoisie, petite, moyenne ou grande, même nos parents n’y allaient pas, jamais. Folle dépense, vous n’y pensez pas. Pourtant je vivais à l’étage de la gargote de mon papa (« La petite patrie »). Un bien petit caboulot justement. Au retour de l’école, quand ma mère-des-lundis, débordée par son grand lavage, disait : « Je regrette les enfants, pas eu le temps pour le repas, descendez chez votre père », elle pensait nos punir ! Hourrah, c’était deux hot-dogs relish-moutarde !

Maintenant, il s’ouvre sans cesse, partout, de nouveaux restaurants. Rue Bernard, j’observais l’autre midi, (à La Moulerie) deux jeunes enfants se délectant de mets savoureux sous l’œil allumé de maman. Et je ne parle pas des innombrables « fast food » à tous les carrefours de toutes les villes. Du temps où le papi « jouait » avec ses cinq petits-fils, il y aura des centaines d’invitations, souvent là où il y avait de belles nappes et napperons immaculés et de la coutellerie de prix.

Gamins de Villeray, la morve au nez, nous nos contentions de reluquer derrière les vitrines, ces jeunes couples des samedis soirs attablés dans des loges de cuir brillant sous des torchères lumineuses. Le luxe. Pour adultes seulement.

Le soir, au dessus du resto paternel, dans la chambre à quatre lits, montaient à nos chastes oreilles l’écho d’horribles litanies « liturgiques », sorties des gosiers des rudes zazous, amateurs de jitterbrug. La clientèle de papa s’égosillait de « criss-de-caliss-d’ostie-de-ciboère-de-tabarnac », chorus infernal. À son repassage, à ses reprisages, maman —ex-élève chez « les Dames » de la rue Fullum— arrivait parfois à enterrer ces chapelets de sacres, entonnant de sa belle voix de contralto : « C’est l’angélus, l’ange su soir ».

Je n’oublierai jamais les visages apeurés des hôtesses et hôtes des restaurants où je conduisais mes petits mousquetaires. Ils se disaient : « Oh, la marmaille, ce sera du dégât ». C’était vrai. Pas facile d’inculquer les bonnes manières à des galopins pleins de vie. À la longue, je compris qu’aux chics restos avec menu élaboré, mes gamins préféraient que je les emmène luncher aux McDonald, Pizza Hut, et autres Harvey’s. Je m’en consolais mal moi qui, enfant, ne fut jamais invité dans un « vrai » restaurant.

Désormais, les bons restos du quartier, de la ville sont nos phares, les ports bien-aimés de nos rencontres amicales. Chacun a sa « bonne » liste, j’ai la mienne pour Outremont comme pour les Laurentides. Nous avons «notre » Asiatique préféré, « notre » Italien préféré, pas vrai ? Aussitôt que l’on se décrocha un « job steady », ce fut la recherche d’un bistrot valable.

Longtemps employé de Radio-Canada, il y avait, pas trop cher, le célèbre « Café des Artistes », favori des acteurs, des annonceurs. De René Lévesque. Mais, à cette époque, le « Royal Pub » triompha, sorte de joyeuse taverne de la rue Guy où les Raymond Lévesque, Marc Gélinas et Cie y trônèrent. Le blond houblon coulait à flots ! la SRC déménagée dans l’est, ce sera le St-Trop, le Script, La Grange à Séraphin, La Mère Clatet, tant d’autres.

Et puis papa finit par fermer boutique. Fini les blasphèmes éructés; les soirs étaient tranquilles. La chambre des « enfants partis » devint son atelier de poterie naïve. Maman chantait moins. Ils sont morts maintenant. L’autre midi j’entendis à la radio fm « C’est l’Angélus, l’ange du soir… » et j’ai appris que c’était du Bizet : « Les pêcheurs de perles ». Enfant, je croyais que c’était un pieux cantique pour exorciser les démons du sous-sol.

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