Le snobisme ?

Ça ne cessera jamais ? Hier, encore entendu cette scie à la radio : « On va bien voir les snobs intellos d’Outremont-ma-chère s’exprimer là-dessus ». D’où peut bien venir cette hargne, comme fatidique ? Comment riposter à ces préjugés ? On entendra : « Hochelaga-Maisonneuve, cette misérable zone sinistrée ». Il y a plein de bons petits bourgeois confortablement installés dans ce joli quartier montréalais, non ? Nous installant une résidence secondaire à Sainte-Adèle, une camarade me fait : « Faites très attention, c’est une place de pégrieux, chaque année, on découvre un cadavre de la maffe dans ses rues; c’est le spot des Cotroni et Cie ». Allons il y a plein de bons catholiques en ce village laurentien ! Certains aiment les clichés, faut croire.

Maman, née rue Ropery, à Pointe Saint-Charles, fut adolescente dans la modeste rue Hutchison, à Outremont. Mère, elle devint très fière de Villeray. Enfants nous l’entendions se « gourmer » avec affectation au téléphone : « Viens-nous voir, chère, nous habitons le boulevard Saint-Denis ». Papa, fils de cultivateur de Saint-Laurent —Rang du Bois-Franc— se moquait d’elle : « Fais donc pas ta fraîche Germaine ». Inouïe, elle me dira : « Pourquoi vas-tu rôder en bicycle rue Mont-Royal ? C’est commun par là. Si tu te cherches une blonde, va pédaler à Ahuntsic, c’est plusse de notre monde ».

Michel Tremblay du Plateau raconta que sa mère, elle aussi, interdisait de descendre en bas Sherbrooke : « Trop commun » ! Snobisme amusant, non ? En bas de Sherbrooke ?, feu mon éditeur Yves Dubé, frère de Marcel, vivant dans le « Faubourg à mélasse » (rue Logan) me confiait l’interdiction maternelle —elle aussi ?— d’aller au sud. Dans ce dangereux « Faubourg Saint-Laurent », hélas, sauvagement démoli quand Radio-Canada s’y installa. Il y a toujours plus « commun » avec du monde cheap. Le romancier André Langevin (lire son étonnant « Une chaîne dans le parc ») y fut en ce damné recoin de Montréal et Arthur Gladu publia un livre chaleureux sur sa petite patrie, là parmi le « commun ».

Allons, il y a des malfrats infâmes à Outremont-ma-chère et des intellos valables dans des villages laurentiens. Ou estriens. En mai 1986, (en ai jasé dans une entrevue), je découvrais à fond Outremont. Un autre village et plutôt semblable au quartier de mon enfance. La métropole se faisait en multiples villages. Jadis, dans Villeray on vivait comme en autarcie. On n’en sortait à peu près jamais. Aucun besoin de courir ailleurs : un marché (Jean-Talon), des magasins (la rue Saint-Hubert), un grand parc (Jarry). Bien plus, chaque paroisse était un ghetto consenti et affectionné. On ne disait pas je viens de Villeray mais je suis de Saint-Arsène, de Saint-Édouard, ou de Sainte-Cécile.

C’était avant les automobiles pour tous. Les centres commerciaux à vastes parkings. Avant la télé et les mères-à-carrière, les familles à un (parfois deux) rejeton. Avec chien. Mais nous ? Pas de maisons vides de 8 h à 16 h. Plein de copains et copines dans les ruelles. Plein de monde —d’avril à octobre— sur les perrons et les galeries. « Je vous entends jaser… », oh oui Vigneault ! Nous savions les noms —les petites histoires, les malheurs graves, les chagrins légers— de tous nos voisins. C’était un temps de solidarité. Chaud. Mes petits-fils ont des copains aux quatre horizons, ils y vont en métro. Je ne suis pas sorti de Villeray avant 13 ans, en 1944, à cause du collège Grasset où j’allai en vélo en si lointaine contrée !

Et le snobisme, hélas, régnait déjà : « Ces nouveaux voisins nous arrivent de Ville-Émard, non, de Côte Saint-Paul, c’est pire encore ». Maudits clichés ! Le génial Riopelle, voisin du Père Ambroise, est pourtant né rue Delorimier-sud, là où il ne fallait pas traîner selon des gens « de la haute », du boulevard Saint-Joseph. L’excellent écrivain, Gilles Archambault, vient de ce Côte Saint-Paul honni. Cessera-t-on de fustiger un lieu ? Il y a des gens de condition très modestes dans Outremont-sud, il y a du bon monde, honnête, à Ville Mont-Royal la mondaine, j’en connais.

Hélas, désormais, partout, le jour, c’est le vide, plus aucune vie animée. Le fisc est bien content, ces mères-au-boulot amènent des sous dans le Trésor public (si bien administré). Une immense business s’épanouit : « les gardienneries ». Ces dépôts-à-bébés-aux-couches-jetables organisés. Durée ? De 8 à 10 heures chaque jour ouvrable. Dangereux kibboutz généralisés, horreur bienvenue au royaume-de-la-consommation-compulsive. Pauvres bambins socialisés précocement. De force et en vitesse. Deux psychiâtres britanniques fustigeaient ce sort. C’est pour quand le salaire aux mères-à-la-maison ? Quand je vois défiler les trâlées d’enfants aux visages fermés, attachés le uns aux autre ou empilés en chariots sans suspension valable, pantins désarticulés, le cœur me fait mal. Hohé, Ernest Hemingway !, deviens-je le vieil homme et l’amère-vie.

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