Cascades

Val Morin flambait ce jour-là. Un automne de sang et d’or sur la piste cyclable du « P’tit train du nord ». Un homme et son enfant. Deux vélos loués. Un midi reluisant. Tiens, Raymond au Lac Raymond ! Il a droit de voir son fis aux quinze jours. Le fils, Raynald, a douze ans. Il aime de plus en plus ce père invisible. L’enfant veut voir les cascades de plus près. « Vas-y, sois prudent, fais très attention ! » Rugissements qui grandissent dans ses jeunes oreilles. Sa bécane couchée. Il a dévalé le coteau.

Papa-absent l’observe. La vie vive. Autour, partout, l’agonie flamboyante des boisés. Plus loin, horizon de montagnes, comme lavande en Provence, mauves et roses. La beauté d’octobre. Raynald saute de rocher en rocher. Des tourbillons l’arrosent. Trombes d’une vitalité rare. Papa-Raymond s’inquiète : « Reste là, ne va pas plus on mon gars ! » Raynald comme bouleversé : Mon père m’aime. Il ne vit plus avec moi mais il m’aime beaucoup. Si je pouvais le garder plus souvent…à jamais…comment faire ?

Le garçon s’enhardit. Il a sauté sur une large et grise plaque minérale, au beau milieu du torrent. Témérité de cet âge. Là-haut, le père absent s’énerve : « Suffit Raynald ! Stop! Va pas plus loin, reviens vite ! » Comme il est heureux : son père s’en fait. Il tient donc à lui. « Il a peur pour moi. Pour moi. Son fils qu’il voit si rarement ».

C’est le tonnerre de bruits. L’eau qui s’agite, qui fouette ses bottes. Le paradis terrestre retrouvé, cette Rivière du Nord tourbillonnante en aval du Lac Raymond. Une force séduisante. La vigueur. Comme la vigueur de l’amour contrarié pour un fils et son père séparé. Aller plus loin, l’inquiéter davantage, l’entendre m’aimer ? Me crier de nouveau qu’il m’aime. Raynald saute sur un caillou bien gras. Les cascades l’entourent. Il entend moins bien : « Raynald ! Je t’en prie, je t’en supplie, reviens vite mon gars ! » C’est un samedi rare. Un samedi riche. « Papa tient donc, beaucoup, à moi? » Il se dit : Pas sa faute s’il n’est plus jamais à la maison. Pas sa faute.

Une belle bernache vole au firmament si bleu. Papa cligne des yeux, tant de soleil, tant de clarté. Quand Raymond baisse le regard, il ne le voit plus ce fils qu’il aime tant. Il lâche son vélo. Il descend l’abrupte falaise à son tour. Où est-il rendu son intrépide enfant ? Deux bottes sur le rocher. L’horreur ! Le courant tumultueux l’a-t-il emporté ? Son cri. Ses cris. Son cœur de père absent qui bat. « Raynald, Raynald, Raynald ? » En vain. Que les cris des rapides, que le grondement de eaux enragées. Ses yeux se voilent. L’énervement total. Il fouille en vain. Il a disparu. Ses appels de détresse paternelle sans écho de retour. L’angoisse qui se marie au bruits rageurs de la rivière. Raymond tombe, s’écorche les genoux, déchire on blouson, se hisse ici, dévale là, rampe, gueule : « Raynald ? Mon petit gars ? » Les eaux ricanent, le moquent.

Le jeune enfant ne voyait pus rien. Que l’eau froide qui l’envahit. Que l’eau qui le noie. Qu’un papa lointain qui gueule. Il est heureux. Il se fait traîner comme un simple bout de bois mais il est bien, il est l’enfant qu’on aime. Qu’on appelle. Il a un père qui ne se soucie plus de rien d’autre que lui, lui que les flots charrient. Certain que le papa absent va se jeter à l’eau à son tour. Pour lui. Ils seront deux, lui et Lui. Ils seront réunis. Pour longtemps. Enfin réunis. À jamais. Papa est son modèle. Papa est un homme géant. Un homme fort. Il viendra le repêcher. Il l’emportera avec lui dans l’éternité. Ils seront enfin ensemble pour toujours.

Dans une étroite crique, on voit maintenant un homme trempé qui secoue un garçon pâle. Il pleure et quémande un signe de vie. L’enfant tousse. Crache de l’eau. Il n’est pas mort noyé ! Il est sauvé. Son père l’étreint. Le serre dans ses bras comme il ne l’a jamais serré. Les yeux du gamin s’ouvrent. Le ciel est toujours de cobalt. Les feuilles de sang et d’or. Des cyclistes s’attroupent. « Qu’est-il arrivé ? » On ouvre une couverture de laine. Ce n’est rien. Un jeune garçon a voulu mieux savoir si son papa l’aimait vraiment. Il le sait maintenant. Il sourit, il grelotte. C’est fini. La rivière du Nord, elle, continue à gronder, cascades indifférentes à tout. Sur le lac Raymond, troupeau de bernaches, nageurs légers. La nature s’illumine comme jamais. Raynald s’illumine : « Samedi, dans quinze jours, on ira où, papa ? » Dans ce chalet de bons samaritains, chocolat très chaud pour Raynald, café noir aux doigts, Raymond pleure encore. Il a eu si peur. « On ira voir le lanternes chinoise au Jardin Botanique, ça te dis mon gars ? »

Aller n’importe où mais loin du tumulte énervant, des tentations folles, tiens, oui, aller dans un jardin comme on va vers l’éden toujours rêvé. Pour prendre par le cou l’enfant qu’on ne voit pas assez souvent.

voir aussi: Lettre ouverte à M. Tetley, ex-ministre.

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