Mon père.

Pas comme ma mère. Si caressante, elle. Avec lui, en ce temps-là, pas de caresse, pas un seul geste, jamais, jamais le moindre échange affectueux. Il était ultra-présent pourtant. Cette tendresse si muette, si cachée, des hommes mutiques de cette triste époque. Vieilli, c’est classique, j’ai voulu le tuer. Nécessaire ” meurtre du père ”. Faire mieux que lui, tenter de m’illustrer. Ma relative notoriété le laissa de glace, pas un seul signe de reconnaissance, de fierté. Noël s’en vient et j’aimerais le revoir, je m’ennuie de lui. Trop tard. Embrassez le vôtre aux Fêtes, n’y manquez pas, sinon, orphelin, ce sera les vains regrets, le remords, vous verrez jeunes gens.

Un midi me voyez-vous courir chez le dépanneur voisin de l’hôpital, rue Jean-Talon. Papa est mort ce midi-là à la fin de mai en 1987. Un si beau printemps. Il agonisait et le vieil enfant, moi, était à son chevet, quêtant encore, à 56 ans, un peu de chaleur, un brin d’amour signalé. Soudain, il rouvre les yeux, sort la langue, se suce les lèvres. Oh, il veut me parler ! Je me penche sur lui, je veux tant entendre —une fois— qu’il m’aime, qu’il m’a aimé. Mais non, je l’écoute qui me balbutie: ” J’aimerais une tablette de chocolat, du noir ”. J’ai couru comme un fou chez ce dépanneur. Et quand l’infirmière a tiré le rideau autour de son lit, j’ai fondu en larmes.

Est-il bien mort ce drôle de puritanisme chez les pères, chez les hommes ? Je veux le croire. Je vois souvent de jeunes papas caresser leurs enfants et je suis jaloux. Mon père, orphelin de père à 5 ans, ne savait pas comment montrer ses affections, les pères de mes petits voisins pas davantage. La tendresse était le lot des femmes. Quelle bêtise, non ? ” Ce premier homme ” dans la vie des filles, le père, importe tellement. Des livres de psychologie paraissent sur ce sujet vital. Avec raison ma fille me fit maints reproches. Quoi?, j’étais l’héritier de ce père mutique, muré, si maladroit pour dire ” je t’aime ma fille ”. Jeunes gens, jeunes pères, changez cela, je vous en supplie. Il en va d’un bon épanouissement. Démontrez l’amour, n’ayez pas honte, ne faites pas comme ” les anciens ”, abattez cette gêne niaise. Je m’ennuie pourtant de ce papa si présent et si ” réservé ”, je m’ennuie d’une figure essentielle dans une vie, le premier homme qui vous regarde dessiner la langue sortie sur une page blanche. L’enfant trace un arbre. Il parait que c’est lui, le père. L’arbre droit, protecteur, dont on est si fier, c’est lui, le premier homme d’une vie. Ne jetez pas que de l’ombre froide sur l’enfant qui dessine la langue sortie.

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