JO EST MORT !

Par Claude Jasmin, écrivain

Tu ouvres le journal tu lis que… Jo est mort ! Alors te revient en mémoire la silhouette de ce réalisateur-pionnier à la télé débutante; sorte d’image d’un Greco, maigre jeune homme dégingandé, allure d’aristocrate échappé dans le cirque vite populaire. Celui de nos images hertziennes. Jo est mort ? Nous le taquinions sans cesse ce « Giacometti » ambulant au rictus sévère, à la moue perpétuelle face au délabrement ambiant. Nous l’aimions, jeunes hussards effrontés, à notre manière. Tête de turc facile, Joseph —dit Jo— cherchait sans cesse la ferveur, il trouvait nos ambitions trop avares. Maigres. On le verra d’abord, allié de Germaine Guêvremont, répétant avec le beau Survenant-Jean Coutu, le bon père Didace-Ovila Légaré et le légendaire paresseux-Clément Latour, son prudent « découpage » de réalisateur néophyte à la main… tremblante.

Il joignit ensuite volontiers son vrai monde, celui du valeureux peloton des animateurs de télé instruits dans cette

« lucarne » populaire. Ses amis, les Jean Sarrazin, expert-raconteur, Roger Duhamel, disert pigiste-en-arts, l’André Laurendeau, aux tics si chauds, l’Éthier-Blais, bavard-culte, les deux Guy-culturels : Viau-les-beaux-arts et Boulizon-le-littéraire.

Que de morts, Seigneur ! Comme est morte hélas, avec eux tous, la télé culturelle. Un mauvais jour (pour nous) ce grand désossé, « Jo » Martin, abandonnait nos régies de télé. Voile sur Paris. Étudiant à La Sorbonne. Obtention du « papier » brillant. Voilà mon Jo Martin, venu du Saguenay, « docteur », bien peu moliéresque, même s’Il s’en moquait. Un jour, élégant —habillé « souelle » chez Brisson, chez Holt-Renfrew— il gravisait lentement le noble escalier de notre Musée de la chic rue Sherbrooke et je lui gueulai (car il aimait que je l’étrive, ça le faisait rire) : « Eille ! Tit-Djos, sacrament !, t’es enfin redevenue québécois ! » Son sourie de chanoine alors. Je l’aimais en délicat mépriseur —et amusé à la fois— de nos essais joualeux. Il nous abandonna encore une fois plus tard. Une mission très officielle, venue de l’UNESCO si-ou-pla. On le priait instamment de… « Sauver Venise », alors en grand danger. Il s’y dévoua. Efficacement. Jo —comme Éthier-Blais— avait tout du fin diplomate, de l’ambassadeur claudélien : faconde, érudition et aussi vraie culture. Jo-le-maigre parti, c’est, un peu davantage, la mort d’un certain Québec, disparu à jamais, où entre deux « pubs » de cigarettes, l’on pouvait voir un savant René Huyghes, ici, dans le studio de Jo, nous expliquer l’art du Titien, l’art de Michel-Ange. Pivotant dans son fauteuil de « contrôle », ravi, toujours calme et hautain, Jo murmurait à ses cameramen : « Dolly-in sur l’image de Leonardo Da Vinci. Attention la 2 : prenez 2 » !

Jo est mort, merde ! Et tout le reste !

12 décembre 2003

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