Ma soeur.

J’ai grandi entouré de filles; j’en avais cinq de soeurs ! Mon unique frère, Raynald, m’avait pour modèle et, parfois… repoussoir. Un « grand frère » c’est un instrument de mesure pour un cadet, je n’en avais pas. Mais j’avais une « grande soeur », Marcelle. Je la suivrai :excursions en bicyclette, savoir plonger, nager, bronzer à l’« île aux fesses »; chaque lac de villégiature en avait une. Ma prof aussi quand viendra le tempo-jitterbug, le temps du boogie-woogie aux dancings de nos étés. Marcelle sera l’initiatrice pour « comment devenir un ado-à-la- mode ». Marcelle n’avait pas froid aux yeux, elle était très sexy, première à Pointe Calumet à porter un maillot bikini. Partout on la draguait. Je jouais l’entremetteur —popularité garantie— facilitant aux prétendants énamourés des rendez-vous. Ses galants miellisaient avec moi. Marcelle était moderne ! Ma mère inquiète entendit une commère :« Marcelle, votre délurée s’épivarde de trop, au Parc Jarry ? »
Une certaine année, fatalement, s’amena « le grand amour ». Celui chanté par Michel Rivard : « Méfiez-vous…il rôde un peu partout… » Rencontre d’un bel adonis, un Roméo pétant de santé, Yves ( mort il y a peu, je l’ai lu dans le journal). Ce Yves fut un terrible fracas. Venu de Rimouski, ce séduisant dessinateur de vingt ans, bien payé, chambrait juste en face de chez nous. Je l’admirais, rires éclatants, allures si libres. Je l’imitais, je me vêtais comme lui. Et puis il avait un belle bagnole. Avec laquelle, l’infidèle de Marcelle draguait volontiers. Il m’aimait bien, moi l’étudiant fauché du collège Grasset; j’avais seize ans et rien dans les poches.
« Piquée » à mort par ses dards, Marcelle enrageait quand Yves me ramassait pour aller danser et fleureter : talles fabuleuses au CEOTC rue Berri, le samedi, aux « Latins », le jeudi soir, plus tard, aux clubs-de-nuit. Yves, avec des copains à lui, m’amenait souvent « camper » en week-end, à Plattsburg, vaste plage, lac large comme une mer, dancing là-aussi; s’y sentir comme en voyage à l’étranger. Marcelle fulminait car on peut dire
que ce fut « le-grand-amour-de-sa-vie », termes du roman-arlequin. Je devenais le go-betheen, celui qui bavarde aux « Qu’est-ce qu’il fait ? Où il va ? Avec qui il colle ? » Tiraillé, j’aimais pas trop ma trahison mais j’aimais Marcelle, l’initiatrice en tant de domaines. J’osais jouer l’espoir : « Yves va te revenir. Unetelle ? Bof, une passade. Il m’a encore parlé de toi hier. Il s’ennuie de toi au fond. Il va te revenir, il va vieillir. »
Avec le temps —non, « tout s’en va pas », Léo Ferré !— ce fut pire tant elle l’avait dans la peau. Comme chantait Marjeanne. Un soir, le beau Yves venu s’acheter des croustilles au resto de papa, ce fut la bataille, becs et ongles… L’infidèle avait voulu ronronner sur le balcon. Une furie. Cris ! Coups ! Injures : « Mon maudit insignifiant de play boy volage ! Mon saudit salaud d’écoeurant ». Témoin malheureux, lâche, je ne savais plus où me réfugier. J’aimais Yves moi aussi, compagnon des balades en char. Yves rentra chez sa logeuse les deux joues en sang.
Le temps coula, ils re raccordèrent, se re-divisèrent, se rabibochèrent. Hélas, Yves-le-libertin finit pas s’éloigner. À jamais. La plaie resta ouverte. Moi, je n’avais plus besoin ni d’Yves, ni de ma soeur. Tard, un soir, solennelle, ma mère qui sentait tout (mais avait-elle été avertie par un coup de fil ?), me dit : « Fais attention ne fais pas pleurer les filles, car tu le regretteras mon p’tit gars ». C’était mon tour ?
Marcelle, enceinte, épousa un gentil voisin rêveur et habitera au-dessus de chez nous, secourant parfois son frère, moi, le bohèmien anxieux de son avenir. Elle eut, comme dit le conte, de beaux enfants, trois garçons, mes chers neveux. Trente ans après « la bataille », en 1986, au studio 44, pour « Avis de recherche » animé par Gaston L’Heureux, surprise ! Qui je vois arriver sous les projecteurs avec ses beaux sourires, sa démarche de fauve racé ? Lui, « le beau Yves », 60 ans, toujours radieux. Marcelle était là et je l’observais. Elle avait un petit air bizarre. Ils se firent des bises polies. Moi, dans mon coin, je revoyais les coups de pied, les cris, les joues en sang et j’entendais la toune de Michel Rivard : « Méfiez-vous du grand amour… »

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