La fin des tabous ?

Comme tout le monde voyant —dans romans, télé, cinéma, théâtre— l’un après l’autre, le défilé des vieux tabous, je disais à ma chère Aile : « Tu verras, il en reste pas beaucoup, on en viendra à celui de la bestialité ». Aile riait. Ça y est ! Le vieux Albee (qui pondit de solides textes dont « Zoo story ») a inventé « La chèvre », un cas de bestialité. Cela aurait pu être la chienne ou la truie. Ou bien la vache ou la guenon. On ne peut pas empêcher un coeur « déréglé » d’aimer, n’est-ce pas ?

Mercédès Palomino, tête pensante du Rideau-Vert, tombe sur cette « Chèvre » albinesque : « Fameux, on va monter ça !» Ensuite le doué acteur Guy Nadon est approché : « C’est fort, oui, j’embarque ». On a pu entendre sa cassette de promotion, répétant : « Ayant lu, la mâchoire m’est tombée sur les genoux ! » Patatras ! Unanimité des critiques : Chou à cette « Chèvre » du Rideau Vert, c’est sinistre, vain, assommant, bavard et futile. Un navet .

Comme quoi il y a « avoir du talent » et « avoir du jugement », c’est deux choses. De quoi il retourne ? De ceci : « Les monstre attirent la foule ». Adage vrai (voir « Les bougon » de Radio-Canada). Ainsi des créateurs « en panne » se jettent dans des conneries rares. J’ai déjà vu (Usine C) une actrice mimant un militaire transsexuel furibond, dos tourné, se masturber frénétiquement en scène. J’avais dit à mon journal : « À quand une actrice dévorant sa serviette sanitaire ensanglantée ? » Tout cela a un nom connu : le sensationnalisme. C’est affligeant. La bestialité d’Albee dans « La chèvre », c’est exactement cela. Le coco va dire : « C’est fort hen, non ? On peut pas voir ça à la télé, hein ? » Ça viendra bientôt ? Ça ne me surprendrait pas tant la lutte aux « crottes d’écoute » est vive.

J’ai revu « Mort d’un commis-voyageur » de Miller, à ARTV récemment, j’ai donc revu la solide force d’une dramatique humaine. Je m’ennuie d’une petite Lacasse, vendeuse d’un « Quinze cennes » à Saint-Henri. Je m’ennuie de Gabrielle Roy. J’ai la nostalgie d’un temps où le créateur ne se vautrait pas dans le sensationnalisme pour faire repartir sa carrière en berne, pour attirer, à n’importe que prix, —jusqu’à la fornication animalière— ceux qu’il pré-juge des blasés mondains.

C’est donc un « flop » au Rideau Vert ? Tant mieux. Ça va assainir le paysage scripturaire actuel et cette démolition généralisée prouve qu’il reste des observateurs sains de nos scènes. « La mâchoire n’est pas tombée sur leurs genoux », pas du tout, pauvre Mercédès, pauvre Nadon. Bon : ça y est, enfin il reste pas d’autre tabou. On a fait le tour. Les mal-pris en écriture devront retrouver du vrai talent. Plus d’appui possible sur les pathétiques déboussolages. On va laisser ces misères pathologiques aux disciple de M. Sygmund Freud. Faut-il perdre confiance en soi, et, aussi, mépriser les gens, pour croire que sans les « monstres-de-cirques » plus personne ne voudra nous lire ou assister à notre spectacle. Fin du mépris ? J’espère.

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