ENVOL DU COMÉDIEN THIBOUTOT

Samedi, Yvon Thiboutot s’en est allé. À jamais. Nous nous croisions sans cesse du temps que nous étions voisins dans la rue Querbes (1985-199). C’était un être calme, discret, mais cette froideur apparente cachait bien mal un feu intérieur toujours entretenu. Ses conversations —à suivre de rencontre en rencontre— illustraient de la vraie passion. Pour la littérature, le théâtre, la télé, le cinéma, aussi les actualités et « la cause du Québec ». Patriote fervent comme sa compagne, une militante active, il en jasait avec… calme et discrétion.

Nous étions nombreux à le voir comme un miraculé car il s’était sorti (noire « partie remise » hélas !) d’un grave cancer il y a très longtemps. Personne du milieu, autour de lui, n’en était revenu. Un vrai Lazare ! On le questionnait là-dessus et, souriant, il restait calme et discret.

En 1974, le réalisateur feu-Florent Forget l’avait choisi pour incarner mon vivace souvenir dans Villeray d’un « gazé de 1914 », surnommé Coco la Guerre. Yvon Thiboutot, travailleur forcené, s’en inventa un personnage très haut en couleurs. L’acteur offrit donc aux spectateurs, dans la gargote paternel de « La petite patrie », cet aliéné énervé et énervant, moustachu vêtu de l’uniforme kaki marchant au pas de l’oie et revendiquant des faits d’armes imaginaires. Yvon nous épata avec sa défroque pathétique, hilarante et troublante à la fois, celle du « héros de pacotille », simple soldat-vétéran fêlé ridiculisé par nous tous les gamins du quartier.

Merde, il a fallu que réapparaisse le sinistre Léviathan, ce cancer aux poumons. J’offre mes condoléances à tous ses proches.

Claude Jasmin

Sainte-Adèle

ADIEU MOLI, ADIEU !

Guido Molinari s’en est allé. Bien avant la mode des amuseurs-de-la-rue, le très jeune Guido, refusé aux Beaux-Arts, faisait le clown rue Sherbrooke, rue Saint-Urbain vêtu d’une queue de pie, tuxedo frippé, avec haut-de-forme usagé, son chapeau-claque pour s’attirer  » une bonne claque  » d’encouragement « , aussi son éternel maillot… rayé, ah ! les rayures de Moli déjà.

Il fut admis à Sir Georges William (devenu Concordia) où il enseignera plus tard. Fasciné d’abord par Pollock le tacheteur inouï, il vira à fond vers l’art géométrique, des bandes avec du scotch-tape sur sa toile, le rouleau à peindre mécanique, Moli deviendra le pape  » néo–néo plasticien  » d’ici. Il se plongea, moine studieux, dans une recherche intensive au-delà des Mondrian et Newman. Il y entra comme en religion critiquant sans cesse les lyriques satellites de Borduas.

Nous étions, lui et moi, farouchement aux antipodes face à l’art qui se faisait. Oh ! que d’engueulades publiques en galeries certains soirs de vernissage !  » Moli  » possédait à fond l’art de la dialectique-vindicte. Devenait parfois fort agressif envers le critique d’art, moi, attaché surtout aux tenants de l’art automatiste et de ses épigones. Mon cher  » Moli  » fessait mais avec humour et un esprit caustique très bien structuré. Je l’avais épinglé publiquement comme  » faiseur d’auvents « , de modèles de prélart. Il riait… avant de me démolir, j’étais un attardé. Je rétorquais qu’il n’était qu’un décorateur, un  » faiseur de modèles de tapisserie industrielle  » et, comme physicien en couleurs, un amateur-autodidacte. Ce fut un combat sans fin.

Qui vient de finir pour lui, hélas.

La dernière fois, il n’y a pas bien longtemps, nous nous croisions dans un resto de la rue Fullum —Le Majorique pas bien loin de son atelier-ex-banque désaffectée. L’engueulade des années 19670 reprit mais je l’avais trouvé affaibli et l’on me confia qu’il était malade. J’en fus très peiné. Des décennies avaient passé et son acharnement exemplaire à l’art plasticien —sans formes— lui avait apporté, enfin, l’attention des conservateurs des musées… s’il n’avait pas pu s’attirer l’affection du public comme tant d’autres peintres, pas seulement Riopelle le célébré.

Je n’aimais pas sa peinture mais j’estimais cet homme bavard et chaleureux.

24 février 2004

publié dans le Devoir du 27 février 2004

Bougonnades, bougonises, bougonnettes.

N’y a que les fous pour ne jamais changer d’idée. Après mon massacre…voilà que je m’attache maintenant à cette famille de Bougons qui ne bougonnent pas du tout, au contraire, ils sont gais et trichent en riant. Dire aussi que le casting y est fort solide. Exemple : cette guidoune qui fait la pute at home est rendue avec un talent rare, ce grassouillet ado au naturel époustouflant, etc. En vérité, il y a —ce qui saute aux yeux maintenant— tellement plus dégueulasses que ces modestes exploiteurs. Je parle des effroyables Bougon en complet trois pièces avec attaché-case luisant, cellulaires et ordis portables. Nommons-les puisque en ces temps de scandales divers les chiffres pleuvent et sont publiés :

Powl Martinn et ses fils à échappatoires ” barbadiens ” aux impôts. André-Vidéotron-Chagnon et fils, un milliard quatre cent mille piastres sans impôts via le vieux truc-Fondation. Les Bronfman et famiglia,2,2 miiards ( Yes sir !) sans cotiser à la cagnotte publique, ô fiducie pratique ! La Micheline-Cinar-Charest et son Ronald W., 122 millions aux Bahamas.

Ces chics Bougon fraudeurs (machins légaux, trucs illégitimes) sont propres sur eux, offrent des silhouettes nettes, se déguisent en respectables businessmen mais sont des citoyens malhonnêtes. Vous et moi, bientôt, allons rédiger des rapports exacts et allons fournir au trésor commun. Pas eux. Ils se payent des comptables malins, des actuaires retors, des fiscalistes experts vicieux et pas nous cochons de payeurs dociles. Des compagnies (subventionnées souvent) ne collaborent pas aux services-à-la-collectivité : ils reportent à plus tard le devoir commun —ce qui est bougonnant à l’envi.

Des noms encore ? Le Canadian National :4,25 milliards de bénéfices, impôts :485 millions ! Le Canadian Pacific, profits de 1,7 milliard, impôt ? 23,9 millions. Un taux de 1,3%, Bougons rares non ? Versant pétrole ? Canadian Natural Ress : 7,6 millions au fisc pour des profits de 1,05 milliard. Taux d’imposition : 0,72 ! Bougonnage solide ! Suncor Energy :profits de 1,14 milliard, 74 millions en impôts, taux de 6,47 % ! Super-bougon !

Y a-t-il des Bougonsvoleurs québécois en impôts reportés ? Oh oui ! Molson (481 millions), Quebecor (679,5 millions), Saputo (102 millions), Cogeco (170 millions), Astral Media (195,8 millions), Alcan (1,9 milliard !!!), Domtar (549 millons), Molson (481 millions).

Nous ? C’est très souvent du 35 %, souvent du 40 %, parfois du 50% et si tu craches pas vite, ouatche bin les intérêts en galopades folles. Écrivant du téléroman ce fut du 51 %, payable à temps et vite ! Je ne faisais suer aucun autre ouvrier que moi-même. Je gagnais deux piastres et on m’arrachait aussitôt (versez vite en acomptes provisionnels) plus d’une piastre ! Je râlais pas trop, content d’aider les moins chanceux du sort. Comme le commun des mortels, je n’avais ni actuaire ni fiscaliste à mes côtés.

Valeureux fonctionnaires du fisc, on s’incline devant vous complaisants face ces vrais Bougon, pas par respect, par envie de vomir !

Souvenir de Pierre Patry

Comme chantait Léo Ferré « c’était un temps déraisonnable ». Un fou de cinéma me contacte. Quoi ? Il ose quitter le confort de l’ONF, il ose décider que le cinéma de fiction d’ICI doit s’essayer de nouveau après deux essais infructueux en les années 1950.

Ce merveilleux rêveur a un nom, un nom trop oublié, un nom que Denys Desjardins fait bien de remettre en lumière aujourd’hui: Pierre Patry.

Patry est jeune, il est fougueux, il est inconscient, Dieu merci, des écueils, et il fonce, les mains et les poches vides. Il y avait le jeune théâtre de 4 sous, il y aura le cinéma de 4 sous de Pierre Patry.

Il est venu me trouver pour mettre au grand écran mon populaire roman, Prix du Cercle du livre de France, « La corde au cou ». J’étais tout excité. Grâce à Patry, mon grand rêve de jeunesse, d’adolescence même, allait se concrétiser: écrire pour le cinéma.

Nous n’avons jamais parlé d’argent, Patry et moi. Pas de contrat à signer en ce temps-là, c’était une aventure tellement risquée. J’ai vite su ses quémandages, ses quêtes à gauche et à droite, pour des actrices et des acteurs bien cotés, des réflecteurs, une caméra, de la pellicule, des sites gratuits; j’ai appris la débrouillardise insensée d’un « fou du film », Pierre Patry.

Je le revois dans Deux Montagnes, à l’église de Sainte Scholastique, « élastique » très tendu !, dirigeant ses techniciens et sa troupe. Le lendemain du tournage, la vieille église passait au feu. J’avais craint le verdict des enquêteurs: « c’est la faute à Patry, trop de fils électriques et même pas de génératrice !

Un jour, l’on vint me chuchoter:  » Tu sais que Pierre porte en ce moment « la cape du grand Abel Gance » ? Qu’il aurait déniché à un marché aux puces, en France! Ohé ! Pierre ? Était-ce une légende urbaine ou la vérité ? Il faudra absolument le questionner là-dessus.

Je l’aimais, trépignant partout, mon roman sous le bras —sous cape. D’Abel Gance ? —, il fut un étonnant pionnier. C’est justice de le bien fêter aujourd’hui.

Je revois cette ruche travailleuse à l’étage d’un magasin de la rue Saint-Hubert, dans ma Petite patrie. Le grand manitou vénéré, Patry, entouré de collaborateurs admiratifs. Dont le cher Roy, dfirecteur-photo avisé, compétent, indispensable. Lui aussi, s’étant débauché librement de l’ONF ! Y était son cadet, l’auteur du candide premier film-Patry, le dynamique et pas moins rêveur, Jean-Claude Lord qui adaptera bientôt mon roman sur une passion homosexuelle, « Délivrez-nous du mal’. Ou encore ce benjamin dévoué, Lafrance et …tant d’autres merveilleux fous de cinéma.

Je souhaitais voir  » Ethel et le terroriste « , mon troisième roman, en film de Cooperatio. Mais le temps passa et les beaux songes se cassaient. Il fallait gagner sa vie. Je faisais du décor de télé et, un jour, un camarade de ce temps de candeur m’apprenait:  » Pierre ? Il dirige un tout neuf centre de jeunesse à Vaudreuil dans Soulanges. J’étais content pour lui. Fn de ses vaches maigres. Et peiné aussi. Si désolé de comprendre qu’il avait abandonné à jamais… sa belle cape d’Abel Gance.

Pierre, de mon kiosque de la Côte Nord, au Salon du livre de Sept-Îles où je me trouve en ce moment, je pense à toi avec affection, et je te dis « merci » d’avoir voulu —en « un temps déraisonnable »— faire naître un peu plus le cinéma québécois.

Je t’embrasse très chaudement.

Claude Jasmin

SUR ” POWL MARTINN ”

Oui, j’écris son nom au son pour que nous sachions mieux comment on l’appelle en dehors du Québec : Powl Martinn. Ce nouveau ” Prime minister ”, face aux scandales, va partout montrant son étrange ” pavillon ” en répétant : ” Moi, je n’en savais rien ! ”

Un voleur (de notre agent public) est un voleur. Or il y a plus néfaste qu’un voleur, c’est celui —le volé— qui s’en aperçoit pas. C’est quoi ? Un nigaud stupide. Qui voudra élire un con ? Mais dit-il la vérité en jouant la carte de l’ignorant ? Ah ! La désastreuse machine à drapeaux ” propagandiste ” est cocasse puisque Chrétien moquait volontiers jadis ” les flags fleurdelysés sur les hoods ” ! La grand’peur du quasi ” 50-50 ” au référendum de 1995 le changeait en un jésus de pacotille multipliant les flags. Et ces rapports bidons, des millions de notre argent de contribuables au fédéral, saignaient les finances publiques. Alors ? Les Libéraux oseront-t-ils tenir élections ce printemps ? Suspense.

Cet effrayant gaspillage, absolument scandaleux, a mis un vent énorme dans les voiles du Bloc, bien entendu. L’on va voir de nouveau la séparation nette, deux nations, l’on va dire dans le ” rest of Canada ” : ” Cette odieuse gabegie ne concerne que ces affreux québécois, des vilains patronneux depuis toujours ”. Cette gabegie s’est accomplie forcément au Québec puisque c’est au Québec que les Libéraux fédérats voulaient répandre partout, partout, le placardage à feuille d’érable rouge, via leurs agences de pub bien ” libérales ”.

Ce sera récréatif de voir naviguer en ces eaux troublantes le valet stipendié, le candidat martinisien dans Outremont, Jean La girouette. L’auteur du ” Le tricheur ”, Lisée, vient de le nommer ” Le calculateur ”. Verra-t-on, une ” première ” historique !, Outremont-la-Rouge votant… Bleu ? Plausible tant l’écoeurement de l’électorat est vaste. L’ambitieux calculateur, Lapierre-la-girouette s’embarque donc dans une nef folle, une chaloupe percée, disons pour rester ” Martinn ”, un caboteur bosselé, à pavillon troué en diable. Nous mènera-t-il pas en bateau barbadien facilement ? L’ancien co-fondateur du Bloc —calcul, calcul— qui est intelligent, va sans doute regretter son micro à bavardages libres de CKAC. L’entente de Meech sabordé, on a vu feu Robert Bourassa, avec une colonne dorsale enfin. Son célèbre ” Quoiqu’on fasse, quoi qu’on dise, le Québec… ” fit que les souverainistes crurent le voir en valeureux premier président de notre république. Mais non, le Boubou s’est tenu debout le 24 juin de cette année-post-Meech, en 24 ans de vie politique, 24 heures seulement. Pourquoi s’est-il écrasé, se questionneront nos descendants, manuel d’histoire à la main ? Pour garder son vieux mentor fédérat, feu Claude Ryan, on le vit donc renier, cracher sur les essentielles réclamations du groupe Dallaire.

Le calculateur d’Outremont en fut très marri car ” il se voyait déjà ” (Aznavour) grand dauphin à Québec de son ami, excitateur et conseiller, Tit-Bob Pinocchio. Ainsi va la vie politique actuelle. Ils disent ” vouloir servir ”, il faut entendre ” me servir ”. C’est le vieux barde décédé de l’Île d’Orléans, Félix Leclerc qui chantait pas faux : ” Le lendemain des élections / ils ont oublié ton nom ”.

Le cochon de payeur de taxes et d’impôts, nous tous, n’aura plus envie d’aller exercer son droit de vote face à ces horreurs ” commanditées ”. C’est cela qui est effrayant. Affolant. Les démocrates sincères en sont tous punis sachant bien, (les mots de Churchill) que la démocratie électorale est le moins mauvais des systèmes.

Oh Canada !, oh misère !

Souvenir de Ryan

Claude Ryan et moi, nous nous rencontrions certains matins au comptoir d’un centre de photocopie, Avenue du Parc angle Laurier. Il était celui qui publiait volontiers, jadis, mes lettres ouvertes. Il m’avait dit s’ennuyer de celles de Jacques Ferron, un autre adversaire pourtant.

On jasait un petit brin. Deux retraités. Chaque fois, c’était de joyeux brefs échanges car Ryan rigolait volontiers des éphémérides en actualités folichonnes. On oublie trop son goût des taquineries, de l’ironie, parfois même tournée contre lui-même. J’observais un adversaire idéologique et je remarquais qu’il n’abordait jamais  » le  » sujet qui nous divisait : Québec, un pays comme les autres. C’était de bonne guerre, une entente tacite entre nous, pour éviter de nous quereller.

Si j’abordais devant lui —qui attendait comme moi ses copies— le monde des arts, celui de  » la littérature qui se fait  » (expression de Marcotte), Ryan restait un lacunaire silencieux; de la même façon, je n’abordais pas les grands sujets politiques, lacunaire dans ce domaine.

Prudentes, nos brèves conversations —impromptues taquins souvent— tournaient donc autour du  » pot  » principal : l’indépendance. C’était un jeu dont nous n’étions pas dupes.

Pourtant, un bon matin, n’y tenant plus, je lui jette :  » Monsieur Ryan, quel gaspillage ! Si vous, et tant d’autres solides cerveaux québécois, aviez pu faire cause commune pour une patrie…  » Il prend immédiatement son visage sévère d’éditorialiste emeritus :

 » Jeune homme —nous n’avions pourtant que six ans de différence— sachez que sans le fédéral, le Québec serait encore moyenâgeux « . Ce midi-là, j’ai tout compris : Ryan était de ceux qui restaient infiniment reconnaissants des luttes livrées par des fédéralistes —tel  » L’institut canadien des affaires publiques  » (ICAP) et ses furieux débats— pour combattre farouchement  » le patriarche  » conservateur réactionnaire, Maurice Duplessis. Je me suis souvenu de mon fédéralisme à moi —fin des années 1950— de celui des Pelletier, Marchand, Sauvé, Trudeau et Cie. Rapidement, j’ai  » souitché  » :  » Votre neveu Scully m’a déjà confié que vous aviez été, dans Hochelaga, un adolescent délinquant. Fugueur. Couchant dans des portiques. Récupéré par l’Action catholique. Est-ce une légende urbaine, Claude Ryan?  » Il ramassa nerveusement ses feuillets photocopiés, il souriait et, avant de sortir du magasin, il me lança:  » Et vous, Jasmin, le petit bom de Villeray, vous aimeriez y croire, non ?  »

Je ne le revis plus jamais. Comme moi sans doute, il avait désormais l’ordinateur et la petite imprimante à côté. Ryan est mort maintenant. Combien serons-nous à nous ennuyer d’un adversaire de cette qualité ?