Souvenir de Ryan

Claude Ryan et moi, nous nous rencontrions certains matins au comptoir d’un centre de photocopie, Avenue du Parc angle Laurier. Il était celui qui publiait volontiers, jadis, mes lettres ouvertes. Il m’avait dit s’ennuyer de celles de Jacques Ferron, un autre adversaire pourtant.

On jasait un petit brin. Deux retraités. Chaque fois, c’était de joyeux brefs échanges car Ryan rigolait volontiers des éphémérides en actualités folichonnes. On oublie trop son goût des taquineries, de l’ironie, parfois même tournée contre lui-même. J’observais un adversaire idéologique et je remarquais qu’il n’abordait jamais  » le  » sujet qui nous divisait : Québec, un pays comme les autres. C’était de bonne guerre, une entente tacite entre nous, pour éviter de nous quereller.

Si j’abordais devant lui —qui attendait comme moi ses copies— le monde des arts, celui de  » la littérature qui se fait  » (expression de Marcotte), Ryan restait un lacunaire silencieux; de la même façon, je n’abordais pas les grands sujets politiques, lacunaire dans ce domaine.

Prudentes, nos brèves conversations —impromptues taquins souvent— tournaient donc autour du  » pot  » principal : l’indépendance. C’était un jeu dont nous n’étions pas dupes.

Pourtant, un bon matin, n’y tenant plus, je lui jette :  » Monsieur Ryan, quel gaspillage ! Si vous, et tant d’autres solides cerveaux québécois, aviez pu faire cause commune pour une patrie…  » Il prend immédiatement son visage sévère d’éditorialiste emeritus :

 » Jeune homme —nous n’avions pourtant que six ans de différence— sachez que sans le fédéral, le Québec serait encore moyenâgeux « . Ce midi-là, j’ai tout compris : Ryan était de ceux qui restaient infiniment reconnaissants des luttes livrées par des fédéralistes —tel  » L’institut canadien des affaires publiques  » (ICAP) et ses furieux débats— pour combattre farouchement  » le patriarche  » conservateur réactionnaire, Maurice Duplessis. Je me suis souvenu de mon fédéralisme à moi —fin des années 1950— de celui des Pelletier, Marchand, Sauvé, Trudeau et Cie. Rapidement, j’ai  » souitché  » :  » Votre neveu Scully m’a déjà confié que vous aviez été, dans Hochelaga, un adolescent délinquant. Fugueur. Couchant dans des portiques. Récupéré par l’Action catholique. Est-ce une légende urbaine, Claude Ryan?  » Il ramassa nerveusement ses feuillets photocopiés, il souriait et, avant de sortir du magasin, il me lança:  » Et vous, Jasmin, le petit bom de Villeray, vous aimeriez y croire, non ?  »

Je ne le revis plus jamais. Comme moi sans doute, il avait désormais l’ordinateur et la petite imprimante à côté. Ryan est mort maintenant. Combien serons-nous à nous ennuyer d’un adversaire de cette qualité ?

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