Souvenir de Pierre Patry

Comme chantait Léo Ferré « c’était un temps déraisonnable ». Un fou de cinéma me contacte. Quoi ? Il ose quitter le confort de l’ONF, il ose décider que le cinéma de fiction d’ICI doit s’essayer de nouveau après deux essais infructueux en les années 1950.

Ce merveilleux rêveur a un nom, un nom trop oublié, un nom que Denys Desjardins fait bien de remettre en lumière aujourd’hui: Pierre Patry.

Patry est jeune, il est fougueux, il est inconscient, Dieu merci, des écueils, et il fonce, les mains et les poches vides. Il y avait le jeune théâtre de 4 sous, il y aura le cinéma de 4 sous de Pierre Patry.

Il est venu me trouver pour mettre au grand écran mon populaire roman, Prix du Cercle du livre de France, « La corde au cou ». J’étais tout excité. Grâce à Patry, mon grand rêve de jeunesse, d’adolescence même, allait se concrétiser: écrire pour le cinéma.

Nous n’avons jamais parlé d’argent, Patry et moi. Pas de contrat à signer en ce temps-là, c’était une aventure tellement risquée. J’ai vite su ses quémandages, ses quêtes à gauche et à droite, pour des actrices et des acteurs bien cotés, des réflecteurs, une caméra, de la pellicule, des sites gratuits; j’ai appris la débrouillardise insensée d’un « fou du film », Pierre Patry.

Je le revois dans Deux Montagnes, à l’église de Sainte Scholastique, « élastique » très tendu !, dirigeant ses techniciens et sa troupe. Le lendemain du tournage, la vieille église passait au feu. J’avais craint le verdict des enquêteurs: « c’est la faute à Patry, trop de fils électriques et même pas de génératrice !

Un jour, l’on vint me chuchoter:  » Tu sais que Pierre porte en ce moment « la cape du grand Abel Gance » ? Qu’il aurait déniché à un marché aux puces, en France! Ohé ! Pierre ? Était-ce une légende urbaine ou la vérité ? Il faudra absolument le questionner là-dessus.

Je l’aimais, trépignant partout, mon roman sous le bras —sous cape. D’Abel Gance ? —, il fut un étonnant pionnier. C’est justice de le bien fêter aujourd’hui.

Je revois cette ruche travailleuse à l’étage d’un magasin de la rue Saint-Hubert, dans ma Petite patrie. Le grand manitou vénéré, Patry, entouré de collaborateurs admiratifs. Dont le cher Roy, dfirecteur-photo avisé, compétent, indispensable. Lui aussi, s’étant débauché librement de l’ONF ! Y était son cadet, l’auteur du candide premier film-Patry, le dynamique et pas moins rêveur, Jean-Claude Lord qui adaptera bientôt mon roman sur une passion homosexuelle, « Délivrez-nous du mal’. Ou encore ce benjamin dévoué, Lafrance et …tant d’autres merveilleux fous de cinéma.

Je souhaitais voir  » Ethel et le terroriste « , mon troisième roman, en film de Cooperatio. Mais le temps passa et les beaux songes se cassaient. Il fallait gagner sa vie. Je faisais du décor de télé et, un jour, un camarade de ce temps de candeur m’apprenait:  » Pierre ? Il dirige un tout neuf centre de jeunesse à Vaudreuil dans Soulanges. J’étais content pour lui. Fn de ses vaches maigres. Et peiné aussi. Si désolé de comprendre qu’il avait abandonné à jamais… sa belle cape d’Abel Gance.

Pierre, de mon kiosque de la Côte Nord, au Salon du livre de Sept-Îles où je me trouve en ce moment, je pense à toi avec affection, et je te dis « merci » d’avoir voulu —en « un temps déraisonnable »— faire naître un peu plus le cinéma québécois.

Je t’embrasse très chaudement.

Claude Jasmin

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