AU REVOIR BEAU-FRÈRE RENÉ !

René est parti vers l’au-delà à 8, le 8 avril 2004, jeudi.

Toute vie humaine est un roman.

Des centaines et des centaines de milliers de québécois ont vu revivre René à la télévision de ” La petite patrie ”, le dimanche soir. Cela durant deux ans, de septembre 1976 à juin 1978. J’avais baptisé René ” Roland ” (Patry) et c’est, un comédien débutant surdoué, l’acteur Michel Forget, qui l’imitait. Pardon qui l’incarnait, le personnifiait. Avec tant de talent que René m’avait dit ben être tout content. Fier même.

Oui, toute vie humaine est un roman. Un livre de non-fiction.

Une histoire. Il était une fois donc… à Saint-Rémy de Napierville, dans le sud-ouest du Québec, un très jeune garçon vigoureux qui va vivre un terrible choc. René fut subitement privé, comme soeurs et frères, de son papa. Un homme vaillant mort trop jeune. Un père, de son métier, boucher tout comme le grand-père Lefebvre d’une jeune fille, Lucille, qu’il ne connaît pas encore dans ses culottes courtes. Ce fut, on peut l’imaginer facilement, la détresse dans un foyer d’une petite ville. René est donc orphelin de père tout jeune, comme ce beau-père qu’il ne devine pas encore, l’Édouard de Lucille, orphelin de père lui aussi dans un rang de cultivateur à Vlile Saint-Laurent.

Au Paradis de la paix éternelle, ces deux-là, Édouard et René, viennent de se retrouver dans L’Éther et se font des confidences. De là-haut, ils regardent le ” ici-bas ”, cet après-midi. René nous observe, voit ses cendres. Edouard l’a pris par le cou et reconnaît son cher Pont-Viau. Vivants en esprit, ils se comprendront toujours les deux orphelins, pas vrai ? Durant des décennies, rue St Denis, jamais René et Edouard n’auront le moindre grief entre eux, la moindre chicane. Jamais.

Est-ce la solidarité muette des enfants orphelins ?

Et puis, revenons en arrière : la vie s’écoule, parfois tristement, souvent, très joyeusement. La mère de René fait ce qu’elle peut avec sa charge, veuve vaillante, qui déménage à Saint-Vincent de Paul au nord-est de Montréal. Le temps viendra où un clan, les Jasmin de Villeray, croisera, un autre clan, celui des Pitre de Saint-Vincent. René, sorte de jeune chevalier, voyage sur une Indian. La motocyclette emblématique du temps de l’après-guerre. Du début des années 1950. Il fallait le voir : portant de longs gants de motard à manchons noirs, la casquette d’aviateur en cuir, des lunettes fumées. René troublera pas mal sa future belle-mère Germaine au début. La mère-poule ne peut pas savoir encore quel bon coeur, quel grand coeur, se cache sous ce blouson de cuir noir. Lucille, sa fille aînée, réussira-t-elle à amadouer ce doux sauvage, ce Indian, au masque prudent. Au visage imperturbable, au fond, pour cacher sa vive sensibilité.

Suspense ! Le pieux beau-papa servira au ” soupirant ”, sa bière d’épinette, sa pitz, ses plus beaux hamburgers, moutarde-oignon, ses meilleurs ” Sunday ”. Et des cigarettes British Consol. René, mon beau-frère à moto fait souvent le jarre. Me tord les poignets. Les ouies aussi. Il veut tester si je suis vraiment un ado solide. Mais, surprise !, ce grand gaillard en cuir noir, qui parle trop vite, est aussi un romantique car il siffle et chante les tounes western de Willy Lamothe, —” Allo, allo, petit Michel ! ”. René chante aussi des airs du ténorino corse, Tino : ” Bohémienne aux grand yeux noirs ”, ” Marinella… ”, ou ” Veni, veni, veni, oh bonne, bonne mère ! ”
Voilà donc la mère-Germaine rassurée car un homme qui chante ne peut pas être un mauvais gars ! René aimait turlutter. Il aimait aussi les polars à 15 sous, les X-13 de M. Daigneault, qu’il entassera une fois marié dans son hangar.

On découvre donc ce René, comme on dit alors qu’il fréquente. Et, pour le bon motif. Il fera pétarader sa moto, les bons soirs et en week-end. Nous apprenons, les plus jeunes, à quoi peut servir un chesterfield. À part de grimper dessus comme moi, et mon jeune frère Raynald, jouant à Tarzan, ça sert donc aussi à échanger des… ” bascios d’amore ”.

” La vita est bella ” pour nos deux tourtereaux. René convolera en justes noces. Lucille, survivante courageuse, vous dira peut-être où ils allèrent e voyage de noces. Au retour et, à l’étage du 7068, un modeste nid pour les amoureux, deux salons-double et cuisine. René sera papa trois fois, d’abord de son cher Michel —honneur au ” allo allo petit Michel ”. Puis de Diane, la belle dynamique, rebelle à ses heures. Puis de Sylvie, la jolie benjamine si douce. Bien fini le motard !

René, si longtemps familier des outils de l’usine-Canadair, a ses propres outils. Dans la cour, René s’amuse sans cesse à faire souffrir toutes les organes de son char, le capot bien en l’air. Ses cris : ” Lucille ? Pitch-moi donc le tournevis, si-ou-pla ! ”

Le dimanche, rasé de frais, lotion répandue, il assiste à la messe sans être un rongeur de balustre, ça, jamais. Longtemps, les soirs d’été, René aime regarder luire les flammes de nos bûchers sur la plage. Ou bien aller pêcher la barbotte, la perchaude sur le lac des Deux-Montagnes.

C’est le roman d’un homme paisible. L’histoire d’un homme modeste qui ne pétait pas plus haut que le trou. Qui ne s’est jamais pris pour un autre. René Pitre a fait partie de ce que l’on nomme le monde ordinaire, ce vrai peuple québécois au coeur d’or. Celui que chantait Georges Dor. Souvenez-vous : “Y en a qui font les fanfarons… Qui jouent de l’accordéon… D’autres, de la guitare… Mais moi, je joue de nos amours… À coeur de jour”; René jouait de ses amours.

René n’a pas aidé à construire la Manic. Son ouvrage c’était sa famille, sa petite vie tranquille. C’est ce lent et long ouvrage de patience qui forme un pays, qui forme un peuple. René, on en témoignerait tous, était de bonne humeur à nos rencontres de Noël ou de Pâques rue St-Denis, comme, il y a pas si longtemps, à nos joyeuses réunions d’après mai 1987, l’année de nos morts. René s’amenait parmi nous avec son perpétuel beau sourire. Son tempérament enjoué, pas trop bavard, réservé même, jamais les baguettes en l’air. René savait écouter et, généreux, riait volontiers à nos follereries jasminiennes.

Nous l’aimions. Nous l’avons beaucoup aimé.

L’ancien petit orphelin de St-Rémy, le bras droit de sa mère-veuve, a vu grandir son Michel, sa Diane et sa Sylvie et les a vu quitter, un après l’autre, le nid de Chomedey…la vie, la vie !
Le camp de Pointe-Calumet disparut, l’âge d’or vint, s’empara de lui. De nous tous. Notre loi inexorable à tous les témoins âgés rassemblés ici aujourd’hui. Mais René, lui, hélas, un jour récent, un méchant jour, la vie, capable de cruauté, prit son masque de terreur sombre, l’assomma. D’un grand coup sec. Ce sera un lit d’hôpital à Sacré-Coeur. La détresse des siens, le désarroi de Lucille, l’épouse abandonnée malgré lui. Lui, l’abattu raidement en pleine bonne santé, capable de s’entraîner encore. Ce sera l’angoisse aussi pour chez Michel et Sylvie et l’anxiété ravageuse pour sa farouche Diane. Longue pause, dans son lit de paralysé. Immobilisé, muet, perdu. Jeudi le 8 , à 8 du soir, fin de son roman, fin du récit de vie.

Que René Pitre repose en paix dans l’Éden des croyants. Nous garderons, tous, le très bon souvenir d’un grand gaillard solide, de ses sourires d’homme ouvert, timide et généreux.

René, va-t-en !

Là où tu le mérites bien.

Pars en paix, René !

Au paradis promis, un boucher resté jeune, va t’accueillir à bras ouverts et enfin pouvoir jouer au papa. Celui qu’il n’a pu être bien longtemps; René, tous les tiens, en esprits, t’attendent.
Sors d’ici, en cendres légères, René.

Là-haut, qui sait ?, tu auras une motocyclette Indian en or. Avec des routes en argent, patient modeste salarié de ton usine d’avions. Tu te baladeras au travers des étoiles en nous attendant, nous tous en bas.

Un jour, tous réunis, on ira allumer des feux célestes et, avec toi, on ira pêcher des poissons exotiques comme ceux de la mer caraïbe où tu n’es jamais allé en vacances.

Repose-toi bien en esprit, mon grand René, t’en avais assez fait. Paix à tes cendres.
Ton beauf’, Claude

lu le 14 avril 2004 lors du service de René Pitre à Laval

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