À Gagnon, Jean-Louis : vous éteignez.

(requiem)
Jeunes Turcs, hussards québécois, nous l’admirions. À une « Rencontre d’écrivains » (il l’était, « Apostasies », trois tomes, deux romans), au Chantecler il n’y a pas si longtemps, ce vieillard de 80 ans nous semblait toujours un jeune sacré vif baroudeur, avec sa voix rugueuse, ses brillantes définitions sociales, ses jugements abruptes —à l’emporte-gueule— eh bien, on l’entourait encore. On l’écoutait encore. Jean-Louis Gagnon, qui vient de s’éteindre (ce mot !) à 91 ans, fut un grand pan de mémoire collective, une encyclopédie historique rare.

Il débuta en Bleu (« Vivre », sa revue nationaliste ) et acheva son trajet de militant engagé en Rouge (« La Réforme », « Le Canada », « l’Événement »). Écrasé, humilié, bafoué par le duplessisme —et son docile clergé— il ne s’en remettait pas, comme ses vieux amis « les trois colombes ». Il pré-jugeait avec grande méfiance notre nationalisme de gauche, sa sensibilité pourtant. Alors, on s’engueulait et c’était vivifiant avec un tel adversaire à la pensée structurée. Au temps (début des années ’60) des orageuses séances de l’Institut (Icap) il y eut de spectaculaires empoignades.

Gagnon fut un journaliste exemplaire, idéaliste renfrogné, un penseur aux arguments (rationalistes) articulées. Avec une langue farouche. Nous aimons l’entendre discuter, cet « ancien » respectable, qui avait tout lu, tout vu aussi , ayant évolué en méandres politiciens divers. Il est un le dernier à partir parmi les « brillants » de jadis, les Jean-Charles Harvey, Laurendeau, Lacroix, Georges-Émile LaPalme. En cinq ans seulement, il avait métamorphosé La Presse et puis offert son « Le Nouveau journal », modèle toujours valable. Puis Gagnon fréquenta les coulisses actives de la politique, avec ses chers Rouges, pour finir ambassadeur à Paris (Unesco).

Je n’oublierai jamais : un soir, à Mont-Gabriel, caucus d’intellos en salle et lui, trônant en lobby, complètement cerné par toute une bande de jeunes loups qui boivent ses paroles, les J.-V. Dufresne, Jean Paré, Louis Lapointe, Michel Roy, des jeunes poètes engagés, J.-M. Lapointe, Pilon, Ouellet, Van Schendel, Godbout, la si jolie Michèle Lalonde et si belle jeune Lauzon. Romancier débutant, je m’approche, je découvre, cigare au bec, cheveux en bataille, la lippe grondeuse, les yeux malins, sa de râpe de fer, un homme aux cheveux gris soliloquant avec une verve… inouïe ! Je saisis rapidement que « le vieux » —pour nous— est un fameux définisseur de situations, (économiques, politiques, sociales). Quoi, un maître à penser ? Oui. Pas d’autre mot en 1963, et, ici, il n’y en avait pas dix autres en ce temps des débuts des réformes. Gagnon mort, c’est vraiment la fin d’une époque excitante. Paix à ses cendres !

CHRONIQUE D’IMPOSTURE ANNONCÉE ?

Un certain Bruno Blanchet annonce son départ en voyage (La Presse, en mai). Il a 40 ans, il dit qu’il a « tout bazardé » mais…tout de même, il part avec sa caméra et son ordinateur portable. Il m’inquiète ce « vieux » bourlingueur.
Lisez : « Je m’appellerai Yvan, Manon, ou Donald… Je parlerai avec un accent allemand…Je serai avocat, cuisinier, chirurgien (ça vous rappelle rien, « faux-chirurgien » ?) et je ferai du surf… »
En somme, il part pour se nier, pour n’être plus lui-même ? Étrange ! Il va faire quoi, le fumiste ? Le menteur qui va duper les gens ? Et pourquoi donc ? Il veut fuir qui, quoi ?
Combien sont-ils ces « jeunistes » dans la quarantaine, embarrassés par leur identité, disposés à l’auto-déracinement.
Fuite de qui, de quoi ? Singulière attitude.
Lisez : « Je vais m’amuser, j’aurai mille personnalités » ! C’est déjà bien difficile de s’en façonner une et une solide.
Lisez : « J’inventerai une famille au Brésil, que je suis pilote de stock car, PDG d’une usine… Vous lirez mes délires dans « La Presse ». Non mais… Ce Blanchet (blanc bec ?) nous dit donc adieu et au revoir parlant de « liberté d’expression ». Liberté douteuse ! Il se donne toute une année pour ce « trip de fou furieux » (ses mots). On a envie de lui dire deux choses.
Un : qu’il y a de la place en usine (chanson connue).
Deux : qu’en tiers-monde, en Afrique surtout, oh comment ?, les vieux vagabonds de 40 ans, à sac à dos sont utiles, eux, et trop rares, via les ONG, l’Unesco, etc. Certes, là-bas, où meurent chaque jour tant d’enfants mal nourris, il n’y a pas de « trip à gogo », que des famines, des misères humaines effroyables, pas de ces DVD « trash-techno-punk-jackass » (ses mots), qu’il nous promet, pas « d’évasion sur champignons » (ses mots).
Aux « deux mois », craignons de lire dans La Presse « les délires » d’un fuyard déboussolé, d’un Québécois égotiste, bien mal dans sa peau (?) , qui fuit la dure réalité (Rimbaud), qui se sauve de lui-même par une sorte de vanité invertie, en fumiste faux-PDG avec accent allemand qui se nomme Manon ou Donald. Ce Blanchet court au devant du… vide. Du… rien.
L’adage : « Les voyages forment… », oui quand ils sont faits par des Alain Grandbois d’aujourd’hui. Autrement, c’est le bête règne de l’individualiste déconnecté du monde réel. Si M. Blanchet n’est point attiré par l’Afrique —il n’est pas trop tard j’espère— qu’il songe à bourlinguer parmi tant de pays moins lointains, qu’il aille secourir (au moins divertir) les populations indigentes des pays de l’Amérique du Sud. Le choix est vaste. Il y a tant à faire même avec sa caméra et son portable. Le fera-t-il ? Je le souhaite. Il s’en trouverait enrichi humainement. Sinon ? Tristesse et pitié sont de mise ici.

Petit est beau !

Traduction d’un slogan USA ?, oui, qui venait du « Black is beautiful », des militants Noirs. Saint-Adèle, mon cher village fusionnait avec Mont-Rolland, cher Yvon Deschamps, « Q’ossa a donné » ?, un parc nouveau « en haut », ex-hôtel Montclair, où l’on vient de couper des arbres pour creuser un absolument futile amphithéâtre pseudo-grec, réduisant le futur parc à bien peu d’espace.
Jeune, ceux du quartier Villeray étaient fiers. Du marché Jean-Talon, du candide centre commercial rue Saint-Hubert, de sa Petite Italie. Petit est mieux puisque « Tout ce qui grossit pourrit », disait l’adage. Le catholicisme too much successful l’a vécu devenant totalitarisme fou avec bûchers partout. Radio-Canada aussi —son succès avec la télé populaire des débuts— envahi vite comme lierre par une pléthore de bureaucrates qui étouffa la créativité de ses artistes. Gérance rationnelle only égal fouillis et perte d’âme.
Par ordre du « gérant en capitale », Boubou ou Bouchard, on a voulu, à Laval, à Montréal, à Québec, etc., effacer les cocasses villages-ghettos, ses charmantes petites villes. J’aimais, à Laval, les différences entre Sainte-Dorothée et Sainte-Rose, entre Saint-VIncent de Paul et Laval sur le Lac. Nous aimions, dans l’île —à vélo ou en « machine »— être surpris par des différentes identités à Sainte-Anne de Bellevue ou à Rivière des Prairies, à Sainte-Geneviève ou à Montréal-Nord —là où l’excellent maire Ryan montrait une efficacité rare. C’est fini, l’aplatisseur fonctionnariste s’excite partout.
Cela ne se nomme pas vrai progrès, cela se nomme : plate uniformité. À la Moulerie, le sympathique jeune maire Jérôme Unterberg d’Outremont m’apostrophait : « On sait bien, vous devez être en faveur de la fusion »? Sa surprise de m’entendre lui dire : « Ah non ! Outremont est déjà trop grand, faudrait découper ça en plus petites entités ». Small is beautiful ! Tenez, Sainte-Adèle devrait être découpée avec l’en haut et l’en bas ! Quoi ? Qu’est-ce qui me prend ? Il me prend d’avoir constaté, comme tant de monde, que les « grasses administrations » amènent l’indifférence, le désintérêt des commettants, et, partant, la mainmise des bureaucrates-robots, des petit potentats avec leur froideur, leur despotisme. Partant, l’anonymat multi-directionnel, partant, le courant coupé entre les citoyens. Plus grave, les abus des tyranneaux de ces dirigeants à grands ensembles. Petit est mieux ? Oh oui. Rien à craindre si une catastrophe tombe sur des voisins lointains (au Saguenay ), la solidarité humaine joue toujours. C’est prouvé par l’Histoire et la petite histoire.
Avec « les gros machins » viennent toujours les formulaires multiples, les attentes à rallonges, la raideur froide, robotique, des poltrons-fonctionnaires en sections, sous-sections et sous-sous-sections, les délais, les bureaucrates hautains, bref, la rupture avec les citoyens, aussi, c’est fatal, les satanées voix enregistrées avec les téléphones à « pesez sur le 4 , pesez sur le 8 ». J’aimais bien me pointer chez le secrétaire du maire, gueuler mon grief et voir sortir « Monsieur le maire » en manches de chemise pour écouter, viva voce, ma doléance. Les fédérations-à-gogo, si utiles aux tyrans-à-coulisses, me puent au nez. Y naissent la gabegie, le népotisme à favoris, les gaspillages à rapports-en-copies-conformes. Notre argent public dépensé de travers (lisez le tout récent livre de Jacques Keable). La dictatoriale vaste fédération, nommée URSS, s’est écrabouillé en 1991. Enfin ! La sale graine des amateurs forcenés de fusions —en tous genres— donnent toujours des fruits immangeables. Cupides apprentis-potentats souffrez et, en cas de détresse appréhendée, pesez… sur le zéro. Que vous êtes.

Un vieux con ?

Vite dit. Ce souverain pontife actuel a étonné le monde. On le tient historiquement pour un Polonais audacieux, un pape rare ( son « n’ayez pas peur ! ») pour le déclencheur de la chute de la totalitaire fédération- URSS. Ce n’est pas rien.
On l’a vu demander pardon pour l’antisémitisme catholique et il ne reste pas « encabané » dans son prestigieux Vatican, calculateur, mesquin, comme un certain pape du temps du massacre antisémite.
Il voyage sans cesse. Et il y a des risques. Mais il n’a pas peur. Il a reçu des « pruneaux » mortels d’un jeune Turc fou, entraîné, enrôlé dans la haine. Il a pardonné… dans un tête à tête étonnant avec son assassin ! Il va visiter le monde entier et dans des régions bien peu « papistes » parfois.
On écoute plein de mécréants qui l’exhortent à devenir un bon libéral, qui le supplient de changer son conservatisme. Comme si ces agnostiques allaient se précipiter aux sacrements, à la messe du dimanche, si ce pape —intransigeant, à cheval sur les vieux et historiques principes catholiques— devenait moins rigide.
Faites-moi pas rire.
Les attaques pleuvent. Moi, agnostique, non-pratiquant mais croyant —pas athée— j’ai abandonné, il y a bien longtemps, la religion de mon père. Qu’ils fassent comme moi ces criards acharnés contre lui et qu’ils lui fichent la paix. Ce pape est un catholique intégriste ? Sans doute car il reste fidèle, farouchement, aux vieux enseignements, aux « antiques pères de l’Église ». À un Richard Martineau énervé (aux « Francs-tireurs »), je disais : « Son dogmatisme, ce n’est pas un buffet où l’on pourrait choisir ce qu’on veut, l’Église de ce pape honni ». Il me rétorque : « Bien, mais ça ne sera pas long que son Église va devenir un jour, un groupuscule, ils ne seront plus qu’ une petite poignée de fidèles ». C’est ignorer que cette Église n’est pas un club de popularité, une organisation de divertissements, un commerce. C’est bien terminé le « crois ou meurt », la sordide Inquisition. Aucun Torquemada ne menace qui que ce soit du bûcher catho en 2004.
D’accord, ils deviendront, comme au temps des catacombes romaines, une communauté détestée, quasi clandestine. Qui s’en soucie vraiment ? Certains réformistes en profiteront (des églises protestantes), ils joueront la carte de la totale permissivité, du laxisme religieux à gogo, accueillant, sanctifiant tout le monde. Un jour ( pour grossir leurs rangs ?) bénissant même les pervers, les désaxés, dans une complaisante charité douteuse.
Aux actualité, encore un tout récent coup : une maman menacée de mort, condamnée par la médecine —si elle ose garder son bébé— décide qu’elle n’avortera pas. Elle meurt ! Et Voilà que Jean-Paul-2 vient tout juste d’en faire une sainte toute fraîche. Un modèle d’abnégation maternelle. Pis ?
Scandale ? Pour moi oui, mais, je l’ai dit, je n’adhère plus à cette religion, alors je me tais.

TURGEON, HELAS, S’EST ÉTEINT !

Éteint ! L’expression, vieillotte, rend bien l’idée d’une lumière qui s’en va. Serge Turgeon, acteur, a joué un dernier rôle. Dans une station de police. Où il s’offrait de témoigner volontairement dans une curieuse affaire de meurtre d’une prof du collège Saint-Laurent.
Il s’est affaissé subitement. Le coeur, qu’il avait faible, a flanché. Nous nos sommes croisés souvent. Il était de tant de batailles culturelles et aussi souverainistes. Il en gagné une fameuse pour améliorer le statut de l’artiste (sous le régime Bourassa, via Lisa Frulla) à titre de président (et un solide) de sa chère Union des artistes.
Jeune, vivant à Sainte-Thérèse, sa mère, Nélida Turgeon, fut jadis la secrétaire du Grignon de « Séraphin ». Elle fut aussi ma patronne quand Péladeau-père m’offrit un rôle de columnist au Journal de Montréal en 1971. Une cheftaine cultivée et fort aimable. Serge était fière de cette sorte de mère-courage.
En mai 1981, à Paris, hôtel des Saints-Pères rue du Bac, Serge m’apparut soudainement dans le petit hall, micro à la main. Ma surprise ! Il « couvrait » tout le champ culturel pour la radio de Jean-Pierre Coallier (CFGL). Il y fut un zélé courriériste, fouinant partout dans Paris.
On sait que ce comédien —longtemps dans le feuilleton « Entre chien et loup »— a joué adéquatement les Marc Laurendeau à TVA, le matin. Désormais, ayant séduit la terrible « boss » Mercédes Palomino, il dirigeait le théâtre du Rideau Vert et ne « jouait » plus guère.
Il tentait d’y amener de la dramaturgie québécoise. Mandat pas facile. Clientèle conservatrice à l’époque. Par exemple, Il fit ressusciter un Pierre Perrault… et avec un fort succès. Serge était un petit bonhomme rondouillard, aux allures de notaire de province et pourtant, énergique, il était allumé constamment, ne craignant jamais de s’engager. Pour un Québec souverain si souvent. Oui, vrai dans son cas : Serge Turgeon s’est éteint, hélas !
Paix à ses cendres !

MON YVES EN CINQ PAGES

Extrait d’un article qui paraîtra dans la revue littéraire MOEBIUS
Ils disent que tu es mort, Yves Thériault ?
Folie. Fausseté : je pense à toi souvent, Yves, tu n’es donc pas mort. Pas du tout. Un temps on se rencontrait souvent, tu t’en souviens ? Yves, ce qui était fameux, c’est que toi « l’homme plein de livres pleins », tu me jugeais comme ton égal, ton frère, ton bon copain et je n’étais qu’un débutant en écritures. Tu le sais hein, mon vieux Yves, que je te parle d’un temps que les jeunes d’aujourd’hui méconnaissent. 1960 :il y avait trois éditeurs, trois romans nouveaux par année et trois ou quatre cent liseurs de romans québécois. Adolescent, jeune rédacteur poussif et polyvalent, mes modèles d’ici se nommaient Roger Lemelin, mais il était devenu business-man, pouah !, Gabrielle Roy, mais elle était incommunicado, comme cloîtrée en lettres, et toi, Yves Thériault, grouillant grouillot qui se montrait volontiers à des tribunes variées. Alors, je t’avais adopté. Ma mire. Aussi l’homme à abattre évidemment puisque tout jeune écrivain ne songe qu’à les enfoncer tous (Verlaine parlant de Rimbaud).
Nous avions en commun d’être des autodidactes. Tu me racontais en taverne tes errances, ta radio western dans les Maritimes, tes jobs de fou, charpentier (comme ton père), boxeur, peintre en bâtiments, conducteur de fardier, c’est juste si tu n’avais pas jumper les trains de fret comme ce camarade gauchiste idéaliste Jean-Jules Richard —qui nous fuyait tous, les gens de plume. On en riait ensemble, pas vrai ?
Pourquoi tu me laissais pas parler quand je tentais de te dire mon admiration pour tes « Contes pour un homme seul », « La fille laide » et « Le dompteur d’ours » ? Une pudeur ? J’ai alors appris de toi à me farmer la yeule bin raide sur mes livres lorsqu’installé avec des camarades.

2-TON GRAND GARS IVRE…
T’es pas mort pantoute mon Yves, ta fille va bientôt raconter publiquement ton…. histoire. Je te l’apprends ? Tu n’as pas été toujours correct avec moi : tu te servais de moi, toi exilé en Italie, pour jouer le go between te faisant empocher des « avaloirs » pour des promesses de manuscrits-bidon. Mon beau salaud ! Pas grave : tu étais un engin incroyable et tu finissais toujours par publier un nouveau livre après l’autre. Oh les mensonges que tu nous contais ! Ce soir où tu te cachais au fond d’un bar, rue Crescent, t’imaginant volontiers suivi, espionné, par des gens du NKVD russe ! Candide, j’y croyais ! Le midi au Palais du Commerce où tu taquinais le vieux poète grande-gueule, Desrochers, ivre de houblon sous sa table d’estaminet. Hon !
Et ce Michaud, éditeur de Québec, osant publier tes frasques à Paris, bambocheur-de-marlou québécois, quand Michaud bataillait ferme pour te faire accepter par l’intelligentsia de la Ville Lumière. Vieux gavroche, tu sabotais ses efforts en riant et fleuretais —pas du tout en galant poli— les dignes relationnistes chez Grasset. Tu t’es volontiers mis à dos les importants du milieu.
Pourquoi donc mon Yves ?

[…]

3- OUI, TOI, UN SACRIPANT
Mais quoi, tu te débattais, jouant même le pitoyable condamné par tous les médecins, comme Andrée Maillet, espérant notre concours aveugle. Viendra un bougalou, Victor-le-matamore, pour te ramasser dans ta retraite au bord du Richelieu, te ramener à un peu plus de lumière. Méritée. Cela s’acheva en apothéose quand Lévy-Beaulieu, à la Salle du Plateau —en admirateur forcené— t’organisa une fête inouïe. Du vieux Jacques Ferron (déjà au bord de la folie), au jeune Michel Garneau, nous sommes tous allé te chanter un beau cantique à ta gloire bin maganée. Ce fut un fameux rassemblement-de-justice hein, mon vieux Yves ? Ému, tu en braillais au fond de ton siège. Le Radio-Canada du temps avait refusé à V.-L. B. de graver —pour la postérité— ce moment unique. Hélas ! Bof !, la littérature d’icitte hein ? Ça a changé beaucoup tu penses bien. Hum…
[…]

4- TU ES VIVANT, THÉRIAULT !
Tu cessais jamais, ex-boxeur, ex-chanteur-cow-boy-bidon, de te protéger. Ton dur désir de durer, le sempiternel combat des aînés. La vieille lutte pour ne pas sombrer dans l’oubli. Tu n’es pas mort, je te l’assure. Yves, j’ai revu à la télé le beau film tiré de ton classique Agakuk. Ils t’ont trahi —comme il se doit au cinéma— mais avec des images fameuses. J’ai regardé et j’ai pensé à toi. Tant qu’il y aura quelqu’un qui pense encore à toi, tu restes vivant, Yves, non ? Avec moi, qui avait trente ans, tu as joué le grand frère, tu m’inondais de tes conseils (méfiance!, courage !) et je n’ai pas eu cette générosité, mon tour venu. Tant de ricanements à ton sujet. Je me suis enfermé dans mes tours. Mon refus de jouer comme toi des rôles de grand frère en lettres. Il y avait, bien entendu, que mes cadets étaient des drôles de pistolets, si différents de « notre » temps, Yves.
Marie-Claire Blais était encore plus sauvage que moi, Hubert Aquin était un fou volant, un papillon d’acier léger que personne ne pouvait capturer, Réjean Ducharme restait tapi dans l’invisibilité et, enfin, V.-L. Beaulieu, lui, était blindé, bardé, indépendant et, surtout, sans complexe… comme toi, comme moi.
La solitude alors.

[…]

5- TU ES AU PROGRAMME ?
Ça n’a pas changé, Yves. Nos jeunes pondeurs talentueux sont toujours victimes du racisme inverti. C’est un racisme effroyable. La promotion nous est chétive, presse, radio et télé. Le pilon est suractivé. Certains aliénés recommandent « seulement » l’enseignement des « autres », d’ouvrages certifiés « durables », étrangers. Notre littérature est devenu tabou dans maints lieux scolaires. Il y a un fou qui, dans son collège à Joliette, a osé défendre nos livres d’abord, Louis Cornellier. On lui a pissé dessus, tu penses !
[…]
Bon, bin, salut !, ces jours-ci, je corrige le manusse de mon dernier rejeton en pensant que sans toi, je ne serais pas à ce drôle de boulot de faire des livres pour témoigner des temps d’un carcajou entêté. Je t’aimais, je t’aime encore Yves.

Le mépris de soi-même.

Les peuples dominés —colonisés— versent dans ce travers : l’auto-mépris, attrapent cette tare si nocive : le racisme envers soi-même. J’ai baptisé ce misérable phénomène : « Le racisme inverti ». Voilà que m’arrive un allié inattendu, le prof de l’UQAM à Chicoutimi, Gérard Bouchard. Voulez-vous un exemple flagrant d’auto-dépréciation affirme Bouchard (in le Devoir )? Notre système de santé est pourri ! Un Denys Arcand colonisé a joué cette carte vendeuse dans son récent film. Or, sur 215 grandes villes analysées, le MHRC (un institut de recherche ben coté), classe Montréal —pas au 200 e rang— au 9 e rang. Ah ! D’autres « racistes invertis » classent Montréal comme une cité sinistrée (l’INRS). Le KPMG, mondialement reconnu, classe Montréal au premier rang ! Ah ! Cela parmi 85 métropoles d’Occident et du Japon.
Jeune, j’entendais sans cesse : « on est des bons à rien », « on est tous des nuls ». La déprime collective était bien entretenue. Quelle sorte « d’identité collective » c’était pour des jeunes en mal de nécessaire affirmation ? De la même façon on a répété à satiété que « La grande Noirceur » duplessiste était notre lot. Tous les francophobes, Mordecaï Richler et ses suiveurs. entérinaient ce : « Les Québécois ? Un peuple fasciste, au moralisme étouffant, intolérant, anti-modernisme avec élites corrompues ». Bouchard corrige utilement : Tous les peuples de cette époque furent plus ou moins intolérants. Scandinave, Irlande, Autriche, Espagne, Portugal, États-Unis compris.
« Mésestime de soi ». Et qui dure. Les jeunes historiens commencent à se défaire de cette « mémoire honteuse », cette auto-désolation. Bouchard condamne aussi cette inflation de la Révolution tranquille —qu’il juge méritoire certes— affichant qu’avant 1960, tout ne fut qu’opaques ténèbres. « La mémoire, dit Bouchard, est la mère de l’identité ». Celle d’un passé salie à outrance fait des Québécois un peuple de « bâtards »,le mot est de lui.
La distorsion infâme du passé entraîne le durable sentiment d’une nation-de-vauriens. Maurice Duplessis, despote, fut-il d’une pingrerie vicieuse ? Sans l’héritage de ses saines finances publiques, il n’aurait jamais pu y avoir les progrès sociaux de 1960. C’est à cause de ce racisme inverti que l’on voit tant de promotion culturelle —partout en médias— des « autres d’abord », publicité volontaire gratuite de la littérature, de la chanson, du cinéma « d’ailleurs », de Los Angeles (USA) à Paris (France), de New York à Londres. Pour l’exceptionnel Cirque du soleil, mille milliers d’articles sur… « only », la culture anglo-saxonne et ses satellites. Nos scribes-valets —courroies de transmission serviles— sont des racistes invertis. Nos talents ? Des médiocres ! Dans le film « Bye Bye Lenine ! », on peut voir la putain entretenue par les USA —l’Allemagne de l’Ouest— une fois le mur tombé, non pas faire jaillir la jadis puissante culture germanique (celle d’avant les deux totalitarismes, fasciste et soviétique). Non, non, on voit l’envahissement de l’Est avec porno, Burger King, Rock-à-bruitages, le ciné-bang-bang. Et Coca-Cola.
Il y a « les petites nations colonisées », il y a aussi les nations militairement écrasées. À Kaboul, à Bagdad, dans combien de temps partout, la porno, le rock bruyant, McDo et Pepsi ? Lafontaine : « Selon que vous serez puissants ou misérables… votre culture sera louangée ou bafouée ».

LE PLUS BEAU MÉTIER DU MONDE.

L’on disait jadis : « avoir la vocation ». Écolier, déjà je l’avais : « Je ferai un maître d’école », j’’admirais tant « monsieur » Gérard Saindon, dynamique prof de quatrième année. La vie décida autrement pour moi. Nous lisons désormais les horreurs vécues par cette si précieuse gente institutrice. Ma fierté de voir devenir « maîtres d’écoles » d’abord, Éliane, ma fille, puis Daniel, mon fils. La première choisira « d’élever à la maison » ses trois garçons. Héroïque, méritoire attitude, qui va lui attirer des « Quoi ? Folie ! Tu travailles plus » ? Mon fils ? Imaginez-le qui quitte son quartier tranquille, sa rue paisible, sa maison coquette, il roule tous les matins vers sa polyvalente du far east , comme on dirait le far west.
Il abandonnera vite, hélas, ce « plus beau métier du monde ». « Papa, faut me comprendre, je n’étais plus intéressé à jouer à la police. J’avais été formé pour autre chose qu’un rôle de flic ». Je me taisais.
« Papa, il suffit de trois ou quatre délinquants dans ta classe et ça devient un bordel total ». Je me taisais.
Les temps (de mon enfance) ont changé. Quelle est la sale source de cette dérive ? On lit sans cesse des reportages, la cause : la famille actuelle, le milieu social. En milieu pauvre ? Certes mais, souvent, pas si pauvre. Crachats sur des profs, coups (de pied, de poing), bombette en pleine classe, carreaux brisés, vandalisme divers, vols variés, d’ordinateurs parfois !, grossiers tags indécents sur les murs. Pire ?, trafic de drogues et horrible taxage des doux, des timides. Bon, on connaît cette litanie déprimante. Les enseignants sommés de se muer en polices. Mon fils (combien sont-ils ?) qui se tire du « plus beau métier du monde ».
Sans plus de sécurité à la maison, d’affection, d’attention, plein d’enfants perdus qui virent mal. Recours automatique alors au retors individualisme, au « après moi le déluge », et au « chacun pour soi ». Montrer de la force, utiliser la violence, pour crier son désarroi. Voler, abîmer, salir, défigurer des espaces scolaires, cogner !
Symbolique évidente de la désespérance.
Le corps enseignant tout déboussolé. Et qu’on charge, le facile : « Grouillez-vous ! Corrigez ces us et coutumes, tas de fainéants » ! Foules d’innocents qui s’imaginent que l’école peut, doit, tout faire. Remplacer un milieu familial, social, taré, irresponsable et décadent. Un songe creux d’adultes candides. Et ce n’est pas une consolation de savoir qu’il n’en va pas autrement partout en Occident, à Paris ou à New York, à Londres ou à Rome. La petite bourgeoisie des classes moyennes (intermédiaires, doit-on dire ?) —et la grande donc !— va tenter d’échapper aux fléaux ambiants en recourrant aux écoles et collèges privées. En payant. Pour les majorités, pas de fric, partant, pas de ces abris. Le rejeton privilégié mais incapable de s’intégrer à « un peu de discipline » est chassé. Il ira grossir le lot des incontrôlables au secteur public, gratuit.
Les enfants « du 6 à 9 », c’est à dire « de la sortie du gardiennage au dodo quoi », les enfants du « trois heures par jour », des autobus jaunes, ceux des deux parents rentrés épuisés à 18 heures, sont des enfants sans sécurité affective ou morale, sans capacité d’acquisition
minimale d’une identité valorisante, d’estime de soi (essentielle, jeune) partent, lunch en boite, pour crier leur vide intérieur. Ils fessent, cognent, volent. Ou, timorés, se font fesser, cogner, taxer. Pères et mères de famille encerclés dans le « way of life » matérialiste, laissez tranquille les enseignants. Ils font ce qu’ils peuvent dans ces égouts d’une vie soi-disant moderne .