LE PLUS BEAU MÉTIER DU MONDE.

L’on disait jadis : « avoir la vocation ». Écolier, déjà je l’avais : « Je ferai un maître d’école », j’’admirais tant « monsieur » Gérard Saindon, dynamique prof de quatrième année. La vie décida autrement pour moi. Nous lisons désormais les horreurs vécues par cette si précieuse gente institutrice. Ma fierté de voir devenir « maîtres d’écoles » d’abord, Éliane, ma fille, puis Daniel, mon fils. La première choisira « d’élever à la maison » ses trois garçons. Héroïque, méritoire attitude, qui va lui attirer des « Quoi ? Folie ! Tu travailles plus » ? Mon fils ? Imaginez-le qui quitte son quartier tranquille, sa rue paisible, sa maison coquette, il roule tous les matins vers sa polyvalente du far east , comme on dirait le far west.
Il abandonnera vite, hélas, ce « plus beau métier du monde ». « Papa, faut me comprendre, je n’étais plus intéressé à jouer à la police. J’avais été formé pour autre chose qu’un rôle de flic ». Je me taisais.
« Papa, il suffit de trois ou quatre délinquants dans ta classe et ça devient un bordel total ». Je me taisais.
Les temps (de mon enfance) ont changé. Quelle est la sale source de cette dérive ? On lit sans cesse des reportages, la cause : la famille actuelle, le milieu social. En milieu pauvre ? Certes mais, souvent, pas si pauvre. Crachats sur des profs, coups (de pied, de poing), bombette en pleine classe, carreaux brisés, vandalisme divers, vols variés, d’ordinateurs parfois !, grossiers tags indécents sur les murs. Pire ?, trafic de drogues et horrible taxage des doux, des timides. Bon, on connaît cette litanie déprimante. Les enseignants sommés de se muer en polices. Mon fils (combien sont-ils ?) qui se tire du « plus beau métier du monde ».
Sans plus de sécurité à la maison, d’affection, d’attention, plein d’enfants perdus qui virent mal. Recours automatique alors au retors individualisme, au « après moi le déluge », et au « chacun pour soi ». Montrer de la force, utiliser la violence, pour crier son désarroi. Voler, abîmer, salir, défigurer des espaces scolaires, cogner !
Symbolique évidente de la désespérance.
Le corps enseignant tout déboussolé. Et qu’on charge, le facile : « Grouillez-vous ! Corrigez ces us et coutumes, tas de fainéants » ! Foules d’innocents qui s’imaginent que l’école peut, doit, tout faire. Remplacer un milieu familial, social, taré, irresponsable et décadent. Un songe creux d’adultes candides. Et ce n’est pas une consolation de savoir qu’il n’en va pas autrement partout en Occident, à Paris ou à New York, à Londres ou à Rome. La petite bourgeoisie des classes moyennes (intermédiaires, doit-on dire ?) —et la grande donc !— va tenter d’échapper aux fléaux ambiants en recourrant aux écoles et collèges privées. En payant. Pour les majorités, pas de fric, partant, pas de ces abris. Le rejeton privilégié mais incapable de s’intégrer à « un peu de discipline » est chassé. Il ira grossir le lot des incontrôlables au secteur public, gratuit.
Les enfants « du 6 à 9 », c’est à dire « de la sortie du gardiennage au dodo quoi », les enfants du « trois heures par jour », des autobus jaunes, ceux des deux parents rentrés épuisés à 18 heures, sont des enfants sans sécurité affective ou morale, sans capacité d’acquisition
minimale d’une identité valorisante, d’estime de soi (essentielle, jeune) partent, lunch en boite, pour crier leur vide intérieur. Ils fessent, cognent, volent. Ou, timorés, se font fesser, cogner, taxer. Pères et mères de famille encerclés dans le « way of life » matérialiste, laissez tranquille les enseignants. Ils font ce qu’ils peuvent dans ces égouts d’une vie soi-disant moderne .

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